dimanche 17 juillet 2011

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Extrait d’une interview de Gérard Wajcman, l'auteur entre autres de L’Objet du siècle, Fenêtre et L’Œil absolu, parue dans La lettre mensuelle, une petite revue de psychanalyse.

Une histoire d’Indiens.

Geronimo est le nom de code donné par la CIA à l’opération contre Oussama Ben Laden, qui a abouti le 1er mai dernier à l’attaque par les Navy Seals du compound d’Abbottabad, sa résidence au Pakistan. "Geronimo EKIA" a juste dit un moment Leon E. Panetta, le directeur de la CIA qui, de son bureau, commentait en temps réel les images de l’assaut pour le Président Obama et ses conseillers qui, eux, suivaient l’action en direct depuis la Situation Room, cette salle située au sous-sol de la Maison Blanche, gérée par le Conseil de Sécurité nationale, équipée de moyens de communication sécurisés, qui est l’endroit d’où le Président des USA peut exercer sa fonction de commandement des Forces armées. Enemy Killed in Action, c’est ce que signifie EKIA. Après quoi Obama a conclu: "We got him".
"Geronimo EKIA", économie et concision du langage militaire, ça vise sans doute à réduire un peu le malentendu de la communication. Une langue désaffectée. Avec le directeur de la CIA au micro, on est loin du commentaire d’un match de foot à la télévision brésilienne. Je me demande en même temps comment le nom de Geronimo, grand résistant et grand stratège Apache, a pu être choisi pour désigner l’Ennemi public n°1 de l’Amérique? Même si crier "Geronimo!" au moment de sauter a longtemps été une tradition chez les parachutistes, c’est plus que troublant, au regard du crime originel de l’Amérique contre ceux qu’on nomme aujourd’hui les Native Americans, et au moment où on oblige un Président noir à montrer ses papiers à la télé. "Opération Geronimo", voilà Ben Laden naturalisé Native American Hero. "C’est donner une claque aux Indiens", a écrit l’éditorialiste de l’hebdomadaire Indian Country Today. C’est troublant aussi au regard de ce que pouvait être l’objectif du coup de main du 1er mai. A-t-il été réellement question de le prendre vivant? Parce que Geronimo n’a pas été tué, il s’est constitué prisonnier, demandant en échange la protection du gouvernement pour sa communauté. Ou a-t-on voulu, un siècle et demi après, régler son compte à ce Peau-Rouge? Je crois que, plus tard, il s’est converti au christianisme. C’était peut-être cela le truc de la CIA, parachuter un commando d’évangélisateurs des Forces spéciales au Pakistan.
Quoi qu’il en soit, si on devait raconter la chose comme une histoire d’Indiens, ce serait le combat d’Œil de Lynx contre Geronimo. C’est que le fait, justifié je crois, de ne pas exposer le corps de Ben Laden mort, l’absence de cette image prend toute sa profondeur quand on sait que l’assaut des Navy Seals a été le résultat d’une incroyable traque visuelle. Tout était sous regard depuis des mois. C’est d’ailleurs comme ça que, si je puis dire, on n’a pas vu sortir les poubelles de la villa, ce qui a été, comme vous le savez, un des indices qui attiré l’attention des analystes. La résidence de Ben Laden a été localisée en août 2010, et depuis, entre satellites d’observations militaires dotés d’imagerie infrarouge capable de repérer par sa chaleur un corps humain dans une maison, satellites photographiques commerciaux, comme ceux de Google, avions de reconnaissance, drones, on a déployé les ressources les plus sophistiquées de la surveillance, avec un budget clairement illimité. Je ne sais pas si Dieu voyait Ben Laden, mais les services secrets américains ne l’ont pas quitté des yeux durant neuf mois, de jour comme de nuit. On a aussi mis en œuvre une étonnante machine à remonter le temps. C’est un logiciel qui, à partir d’une image actuelle, permet de voir l’histoire de ce qu’on voit, de retrouver, à partir par exemple de l’image d’une voiture arrivant chez Ben Laden, le chemin qu’elle a suivi, jusqu’à son lieu de départ. C’est la caméra explore le temps. Cela suppose que tout sur terre est vu tout le temps, et gardé quelque part en mémoire. Il suffit de savoir comment aller le rechercher. Il y a eu un usage inattendu, inespéré et décisif de ce logiciel concernant Ben Laden. La ville d’Abbottabad a en effet été victime d’un tremblement de terre en 2005. Les satellites ont alors tout photographié, y compris la reconstruction des maisons. On a ainsi pu suivre jour après jour, étage par étage, la construction du bâtiment que Ben Laden va occuper quelques années plus tard. En sorte que les services secrets ont eu la possibilité d’établir les plans détaillés exacts de la villa, et du coup la CIA a fait construire un bâtiment à l’identique qui a servi pour l’entraînement des commandos de la Navy.
En sachant que dans la quantité hallucinante d’images accumulées pour pouvoir mettre la main sur Ben Laden, nous n’avons pas vu, nous, les images-chocs finales, ni celle du cadavre, ni les quarante minutes de l’assaut filmé par les caméras embarquées, fixées sur les casques des commandos. Tout ce que nous avons vu, c’est la photo d’Obama et de son staff dans la Situation Room en train de regarder l’attaque en direct. Nous les voyons voir. Mais on peut compter sur WikiLeaks pour que toutes ces images soient rapidement mises en ligne. Aucune tache aveugle n’est plus tolérée dans ce monde de la transparence, la clarté doit régner partout et à toute heure, surtout la nuit...

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