mardi 21 juin 2011

Oh Malick (2)

Retour sur Malick. Lu le dossier que lui consacrent les Cahiers dans leur dernier numéro (la couverture de Julia Hasting est moins moche que les précédentes - il était difficile de faire pire - mais bon, je reste quand même hostile à ces couvertures-concepts). Pour le coup j'ai revu The tree of life - et puis aussi Badlands, le premier film de Malick, et la Forêt interdite de Nicholas Ray: évidemment on peut pointer les ressemblances qui existent entre ces trois films, mais c'est surtout leurs différences qui frappent, non seulement entre le Ray et le dernier Malick mais aussi entre les deux Malick, tant Badlands, comme la Forêt interdite, est exempt de cette religiosité massive qui alourdit The tree of life (il ne suffit pas de faire tendre les mains vers le ciel pour qu'un film s'élève). Mon jugement n'a donc pas changé, je pense toujours que dans son dernier film Malick passe à côté de quelque chose, que ce film n'est pas le grand œuvre que certains y voient. Question de croyance sans doute. Tout ce qu'en disent les Cahiers (Béghin, Delorme, Tessé) est dans le fond assez juste, sauf qu'il y a dans The tree of life des passages pour moi rédhibitoires: les images de la création du monde, même si ça n'a rien à voir avec Arthus-Bertrand - naïveté n'est pas niaiserie -, tous ces plans évanescents, autistiques, avec Sean Penn, et l'atroce finale, mystico-béatique, les pieds dans l'eau, même si ça n'a rien à voir avec Lelouch - naïveté n'est pas niaiserie (bis). Béghin le reconnaît lui-même dans sa critique. Pour autant il aime le film... Trop pris dans leur désir de réhabiliter enfin Malick (entreprise louable au demeurant), les Cahiers s’aveuglent un peu. Au nom de la mise en scène, ils sont prêts à accepter tous les défauts du film, même les plus criants. Il est toujours difficile de célébrer un auteur à l’occasion d'un film qui se révèle imparfait. Béghin a beau dénoncer d'insupportables lourdeurs dans The tree of life, il les justifie in fine, au terme d'un vrai numéro d'équilibriste (avec grand écart à la clé): son truc sur le "bonheur collectif" auquel aspirerait de plus en plus le cinéma de Malick, moi je veux bien, mais je ne vois pas en quoi cela légitime le recours à des effets aussi lourdement pompeux. L’emphase est inhérente au cinéma de Malick, ce n’est pas le problème. Contrôlée (entre autres par le jeu fluide des captations), elle n’exclut pas le lyrisme, bien au contraire. Mais quand elle est comme ici surdimensionnée, l’équilibre est rompu, plus rien ne fait contrepoids, et c’est le film tout entier qui finit par se casser la gueule.
Certes, une fois revus, de tels excès passent un peu mieux (surtout la partie cosmique), puisque l'effet de (mauvaise) surprise n'y est plus. Mais l'inverse est vrai aussi. Ce qui initialement était plus digeste (la partie disons familiale du film, ce qui apparaît comme des flashs anamnésiques - produits par Jack le fils aîné?), le devient beaucoup moins à la revoyure. Les ellipses narratives, entretenues par un montage décidément asphyxiant, le maniérisme pictural (proche du "naturalisme christianisé" de l'école de l'Hudson - cf. - marqué par une véritable esthétique du sublime), tous ces jeux de lumière reproduits ad libitum (de Murnau à La Tour), ne fragmentent pas le récit, comme dans les œuvres précédentes, mais confinent au vrai blocage fictionnel. Car il y a du récit chez Malick, même s’il n’est pas essentiel, s’égrenant à travers toutes ces captations, au hasard d’un geste (ou d’un regard). Or là ça achoppe, la faute à une gestuelle qui se répète mais ne se transforme jamais. On décrit le plan malickien comme originel, comme si ce qui était filmé l'était pour la première fois, tel un commencement sans cesse renouvelé. Dans l’idéal oui, mais pas ici où le plan (plan ou flux?) tient davantage du flottement (assez mélancolique pour le coup). Dans The tree of life la nature solennelle de Malick est trop envahissante et la grâce de ses plans trop affectée (dans leur répétition même) pour que la magie opère.

PS. Il y a dans les Inrocks, un joli texte de Chion centré sur la fameuse scène où l'on voit un dinosaure poser sa patte sur la tête d'un plus petit, couché à terre, puis relâcher son emprise et s'éloigner, sans qu'on comprenne ce qui s'est réellement passé. Chion y voit comme un micro-événement, voire un proto-événement, perdu dans la nuit des temps, à l'ère du "non-événement" (la pré-histoire), de ces choses que seul le cinéma est susceptible de produire. Possible, l'idée est belle en tous les cas. En revanche, lorsque Chion, en bon kubrickien (sinon kubrickologue), cherche à raccorder le geste du dinosaure avec celui de Brad Pitt, posant régulièrement la main sur l'épaule du fils aîné, geste à la fois d'emprise et d'amour (Delorme en parle aussi dans son article), et qu'il avoue son admiration pour ce type de cinéma et son pouvoir poétique, capable ainsi de "tendre des ponts par-dessus des millions d'années", je suis plus gêné. Moins par l'interprétation elle-même que par l'excessive gravité avec laquelle on accueille et rapproche les deux gestes
(à la différence de ce qu'on peut considérer comme la matrice de tous ces raccourcis trans-historiques: l'os tournoyant en l'air et se transformant en vaisseau spatial dans 2001 - car chez Kubrick le sérieux est souvent désamorcé par le kitsch de l'imagerie). Reste que rien ne dit que Malick veut vraiment que cela raccorde, du moins à l'échelle humaine. Le lien s'il existe, c'est au-delà qu'il se situerait, dans l'amour de Dieu, l'amour par Dieu, seule façon au bout du compte d'accepter la mort d'un fils ou d'un frère. Est-ce cela le sens ultime du film? Peut-être... Mais il aurait fallu la spiritualité d'un Dreyer pour que j’y adhère. Amen.

9 commentaires:

Guy Rollet a dit…

Tree of life gagne ou perd-t-il de sa puissance grâce à ses envolées formelles? Ses défauts? Humm... débat interminable et empirique.
je me range du coté de ceux qui ont finalement aimé cette proposition de cinéma, aussi délicate soit-elle à apprécier. Mais je ne la défendrais pas forcément. Ses nombreux défauts existent, irrévocablement.
Ceci étant dit c'est un film différent des précédents Malick. Plus pessimiste (plus aucune place pour la grâce, même les choux cultivés par la main de l'homme périssent), plus honnête (plus aucune cause pour justifier le suicide). Il marque une tentative et une évolution intéressantes dans le parcours de ce cinéaste.
Quant au plan sur les dinosaures, son sens est évident. D'autant plus chez Malick qui, depuis longtemps, voire toujours, dissémine les mêmes symboles sous diverses formes pour les faire résonner.
A quoi sert la grâce, cette quête de l'élévation propre à l'homme, si les dinosaures, à l'aube des temps, étaient déjà capables de faire preuve d'empathie et de mansuétude pour leur pairs couchés face à eux, à leur merci.

Buster a dit…

Plutôt d’accord avec ce que vous dites. C’est un film qui donne à penser, c’est peut-être à ce niveau qu’il est le plus impressionnant. Exaspérant lors de sa vision, il continue de vous questionner bien après.
Il paraît que Malick a tourné plus de huit heures de film, on rêve non pas d’une version longue mais d’une autre version, sans Penn, sans le finale, sans tout ce salmigondis mystique.
Moins de grâce, en tous les cas pas de cette grâce-là. A tout prendre je préfère le geste singulier (qui n’est pas sans... grâce) du dinosaure à la gestuelle malickienne quand elle se déploie comme ici tous azimuts.

marie a dit…

oui on rêve d'un nouveau montage, un Malick gratuit et sans peine

Cédric a dit…

Les Cahiers font chier avec leurs Grands Auteurs. Je voulais me réabonner après le départ des affreux d'avant, et finalement je ne vais pas le faire. Je le regrette, franchement. J'imagine que Malick, Coppola, Resnais, Tsui Hark, Beauvois, c'est vendeur ? Parce qu'en-dehors de ça, c'est tout ce qu'il y a de plus épuisé, mortifère, académique et/ou faiblard. Le cinéma, j'en vois un peu partout, mais pas ou à peine dans leurs films. Bien à vous et à Tessé, si tu nous lis.

Buster a dit…

Marie, oui c’est ça, plus d’humour, un film sans "chaîne" et sans "peine", qui "brade" et fait le "pitre"...

Bonjour Cédric, vous tutoyez Tessé: un vieux pote à vous?
Sinon je n’ai jamais été abonné aux Cahiers, et avec leurs nouvelles couvertures ça ne risque pas d’arriver.

Cédric a dit…

Non, mais disons qu'à force de le lire, j'ai l'impression de bien le connaître.

Anonyme a dit…

Buster, pas trop d'accord sur votre lecture du texte de Béghin: exposer les lourdeurs et expliquer l'aspiration au bonheur collectif, ne veut pas dire justifier, ce n'est pas LE chef d'œuvre de l'année. On pourra toujours gueuler contre les grands auteurs défendus par les Cahiers, sauf que si je ne me trompe pas le dernier Téchiné à Cannes ne leur a pas plus , pareil pour Kaurismaki (ils sont bien les seuls), que ce n'était pas non plus l'hystérie sur Beauvois (texte posé, calme, honnête comme les éditos de Delorme: c'est la première fois que j'ouvre la revue en lisant systématiquement les éditos), et que par "auteur" on entend aussi Ghatak (admirable dossier dans le numéro de Cannes, sauf que ça tout le monde s'en fout parce que c'est pas vendeur). Quand à Tessé, personnellement là encore je suis plutôt toujours curieuse de le lire, le tandem avec Delorme fait décoller la revue (lecture mensuelle+lecture quotidiennes de quelques blogs, pour le moment j'y trouve mon compte). Reste, on est tous d'accord sur ce point, les couvs...

Buster a dit…

Merci d'être passé (avec cette réserve que je ne sais jamais à quel anonyme je m’adresse). Avant toute chose, je dirai que j’aime beaucoup les textes de Béghin, certainement un des meilleurs critiques actuels. On m’a raconté qu’autrefois aux Cahiers on le surnommait "le Lendl de la critique" ou encore "M. zéro faute" parce que les textes qu’il rendait étaient toujours impeccables, nécessitant aucune correction. Sa rigueur m’a toujours impressionné. Dans sa critique de The tree of life il pointe les lourdeurs du film (de la même manière qu’il pointait à propos du dernier Godard la faiblesse de la deuxième partie), mais il s’arrange quand même pour les justifier au nom de cette "recherche du bonheur" qui, je cite, "demande un peu de sérieux, et d’espoir" (doux euphémisme pour ne pas dire "un peu de lourdeur et de croyance en l’Amour, avec un grand A"). Il s’agit de concilier légèreté et lourdeur et de célébrer ainsi la "profonde légèreté" du film. Sauf qu’avec les mêmes arguments on pourrait très bien dire "gracieuse lourdeur".

Sur Ghatak, dont je n’ai malheureusement pas pu suivre la rétro à la Cinémathèque (d’où mon silence sur le sujet), le fait d’en parler aux Cahiers était la moindre des choses (Positif en parle ce mois-ci, mais vu que c’est Niogret qui s’y colle j’imagine le texte comme un vague résumé pour dico de cinéma, où l’on nous ressert l’inusable cliché de la partition). La découverte de Subarnarekha en 1992, après Etoile cachée, avait été pour moi un véritable choc. Depuis j’ai vu Raison, discussion et un conte, un film plus rêche. L’ensemble des Cahiers est pas mal en effet, mais surtout grâce au texte de... Béghin :-) sur le moment mélodramatique.

Anonyme a dit…

«Toute théorie est grise, mais vert florissant est l'arbre de la vie.» (Faust)

http://reviewingtreeoflife.blogspot.com/

(avec les poèmes écrits par Malick sur son film)