samedi 25 juin 2011

Nord-Ouest

OK, opposer le film de Kelly Reichardt à celui des frères Coen n’a pas beaucoup d'intérêt. Meek’s cutoff et True grit n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est la ressemblance entre le personnage de Meek et celui de Rooster, si ce n’est surtout la volonté, dans les deux cas, de démythifier le western. Sauf que là où les Coen nous gratifient d’une démarcation lourdingue, Reichardt, elle, s’attache vraiment à nettoyer le genre de sa dimension mythique (c’est-à-dire hollywoodienne) pour nous offrir non pas un anti-western mais un western anti-hollywoodien. C’est d’ailleurs à ce niveau que se situe la part féministe du film, davantage que dans la relation entre Meek et Emily: le rapprochement que font certains, à travers le mot cutoff, entre raccourci et castration me paraît excessif. Pour ce qui est du féminisme - j’entends au niveau du récit - un film comme Westward the women de William Wellman allait beaucoup plus loin. (Westward, Women, William, Wellman, ça en fait des W, ça me rappelle non pas Wichita de Tourneur - Wichita, Western, Wyatt, Wallace..., j’ai écrit un texte là-dessus que j’ai malheureusement perdu - mais l’île de Perec, modèle de contre-utopie.)

Le meilleur exemple de cet anti-hollywoodisme est l'utilisation par Reichardt du format 1:33, un format carré qui n’a plus cours aujourd’hui, qui n’est pas non plus exactement celui du western classique (1:37), des plus grands westerns (tournés avant 1954), ceux de Ford, Mann, Wellman, Dwan, Tourneur... A vrai dire la différence n’est pas perceptible, c’est surtout symbolique, le 1:33 (le vrai 4/3) c’est le format du cinéma muet. En y recourant, Reichardt veut-elle inscrire son film dans une autre tradition, celle de Griffith et Sjöström? Possible. Mais, puisque le film épouse le point de vue de la femme, on retiendra surtout l'interprétation que la cinéaste donne elle-même d'un tel format: c'est le champ de vision - limité - des femmes de l'époque à cause de la coiffe (une sorte de bonnet à large bord) qui encadrait, en même temps qu'il protégeait de la poussière et du soleil, leur visage (le féminisme du film se situerait donc là, image de la vie pour le moins étriquée, sans véritable horizon, de ces femmes, suivant leurs maris à l'arrière des convois). En tous les cas, 1:33 ou 1:37, peu importe, ça pose un problème sur le plan technique, et là je vais faire mon petit Tavernier. Avant de voir le film, renseignez-vous sur le format utilisé pour la projection, surtout si vous allez dans un multiplex où les écrans sont prévus uniquement pour les formats larges. Car vous risquez d’être désagréablement surpris. Afin d'occuper au maximum l’écran, il y a fort à parier que l’image sera agrandie. Au mieux au 1:66, au pire au 1:85, et, puisqu’il faut préserver les sous-titres, ce qui se passe c'est que vous perdez tout le haut de l’image, de sorte que dans les plans rapprochés les personnages se retrouvent coupés à mi-tête! C’est le même problème que pour la télévision, avec ces p... d’écrans 16/9, sauf que vous pouvez toujours corriger. Là, non. [ajout du 02-07-11: pour éviter toute mauvaise surprise le mieux est de voir le film en projection numérique - cf. le commentaire de Nico]
Bon, après cette mise en garde, revenons au film, un western qui n’en est pas un, au sens donc hollywoodien du mot. Ce qui frappe ici c’est le souci d’authenticité dont fait preuve Reichardt pour rendre son film le plus proche possible de ce que pouvait être au milieu du XIXe siècle (le film se passe en 1845) la découverte de l’Ouest par les colons américains. Regardant le film, je pensais à un cinéaste qui n’a jamais réalisé de western, et pour cause, il est français, je veux parler de... René Allio. Dans une note inédite de ses Carnets, Allio oppose naturalisme et réalisme. Pour lui, le naturalisme c'est seulement reproduire la réalité, alors que le réalisme c'est "la tentative de rendre compte de l'effort que l'on fait pour la comprendre". Dans Meek's cutoff, Reichardt joue dialectiquement des deux, et c'est de ce jeu, entre contemplation (de la nature) et contingence (des événements), poésie (des lieux) et prosaïsme (du quotidien, tels ces gestes - non pas ralentis, nul éloge de la lenteur ici, mais replacés dans leur contexte, ce qui nécessite pour le spectateur d'aujourd'hui un véritable réapprentissage de la durée - comme traverser une rivière, réparer l'essieu d'un chariot, recharger un fusil...), bref c'est de ce mouvement, de cette dualité naturalisme/réalisme (même si Reichardt cède parfois à la tentation formaliste) que naît l'extraordinaire force du film (Meek's cutoff peut s'entendre comme mix cut off, "mélange coupé"). Et puis au milieu, ce drôle d'Indien, sorti de nulle part, mystérieux à tout point de vue, personnage central autour duquel s'articule la fiction. Plus que l'Indien solitaire, c'est l'Autre, avec un grand A comme dirait... l'autre (figure pour le coup un peu trop explicite mais belle malgré tout). Je n'insiste pas, le cinéma américain (à travers notamment le western et le film fantastique) porte en lui la question du même et de l'autre... Plus intéressant me paraît le caractère énigmatique du personnage, qui demeure jusqu'à la fin, quant à ses motivations réelles (conduit-il le groupe ou cherche-t-il à le perdre?), mieux, quant à sa santé mentale. Il dessine d'étranges figures sur les rochers, se lance inopinément dans des incantations, refuse de communiquer (Emily - dont les lèvres, à mesure que le film avance, sont de plus en plus desséchées - en parle comme d'un homme-enfant), il n'est pas impossible qu'il soit fou, et je trouve cette idée merveilleuse.
Reste la question - essentielle chez Reichardt - du territoire (américain). Le sentiment de perdition qui accompagne les personnages est entretenu par la volonté, récurrente chez la cinéaste depuis Old joy - de les faire marcher, au sens physique du terme. La marche c'est vraiment le moteur de ses films, davantage walking movies que road-movies. Marcher c'est encore la meilleure façon d'arpenter un territoire et donc de le comprendre, de se l'approprier. Le cinéma de Reichardt c'est d'abord cela. En un sens Meek's cutoff marque un (premier) aboutissement dans son œuvre, une œuvre fortement "vectorisée", d'Est en Ouest (Nord-Ouest même), à l'image des pionniers de la Frontière... (à suivre)

8 commentaires:

Nico a dit…

Question indiscrète, dans quel cinéma avez-vous vu le film?
Je suis très sensible (dans le sens bougon) à ces histoires de formats jamais respectés, et je me demande si vous avez vu le film en projection numérique ou 35.
En 35, il est fort probable que le film passe en 1.66, car beaucoup de cinémas qui ne diffusent pas des films dits de patrimoine (je ne suis pas responsable de l'atrocité de la formule) ne sont plus équipés avec les fenêtres 1.33.
Par contre, en projection numérique, normalement le format devrait être respecté car les barres noires sont intégrées sur les côtés d'une image 16/9.
Si le format n'est pas respecté en numérique, c'est que la situation est plus grave que je ne le crains.

Par ailleurs, si je peux me permettre, il me semble que la différence entre 1.33 et 1.37 est due à l'apparition du son. La piste son étant insérée sur le côté de la pellicule, on a été forcé de changer le ratio du film 35, mais cela n'a rien changé à l'image projetée. (je crois à vrai dire que le placement de la piste son sur l'image 1.33 à son apparition réduisait la taille de l'image, et donc c'est pour cela que rapidement on est passé au 1.37).

Merci pour vos articles, sinon.

Buster a dit…

J’ai vu le film dans une salle de province et ce n’était pas en projection numérique. Déjà qu’il faut trouver les salles où les films sont en VO, si en plus il faut que la projection soit numérique...
Comme je dois venir à Paris bientôt, je reverrai le film au MK2 pour vérifier cette histoire de format. Une amie m’a dit que c’est peut-être normal que dans certains plans le visage des personnages soit coupé à moitié puisque ça correspond à la vision des femmes sous leur coiffe. Hum... pas convaincu.
Sinon d’accord avec vous sur la différence entre 1:33 et 1:37 (vous semblez plus calé que moi sur le sujet), elle n’est que technique. A la projection ça ne change rien. Mais pourquoi la plupart des films "carrés" sont annoncés en 1:37 (cf. Rohmer) et certains comme celui de Reichardt en 1:33? N'y a-t-il pas dans le choix de ce dernier format (qui est aussi le plus ancien) une raison purement symbolique?

Vincent a dit…

Pas encore vu mais évidemment très curieux.
A propos de l'authenticité je ne résiste pas à apporter le point de vue de Ford. on lui demandait à propos de "My darling Clémentine" si sa version était la plus "authentique" (il avait connu Wyatt Earp dans les années 20) et il avait répondu quelque chose comme : "Quoi authentique ? Vous voulez dire que vous connaissez quelqu'un qui était là ?".

Buster a dit…

Hé hé, sacré Ford! Cela dit je crois que le film devrait vous plaire.

Anonyme a dit…

Au MK2 Hautefeuille le format est respecté.

Buster a dit…

Justement j'en sors... Nico a raison, en projection numérique il n'y a aucun problème. Pour le coup c'est encore plus beau.

Nico a dit…

Je me souviens qu'en 2005 j'avais vu Sin City au festival de Cannes. Séance du matin, 11H, démarre le fameux logo du festival sur la musique du carnaval des animaux. Le logo est en numérique, c'est la première fois que je le vois comme ça, habituellement il est en 35. Derrière, problème technique, le film ne démarre pas. Les spectateurs commencent à siffler: "c'est parce que le film passe en numérique, en 35 vous n'auriez pas ce problème" hurle quelqu'un. Applaudissements, approbation générale.
Le film démarre enfin et pour la première fois j'avoue être impressionné par une projection numérique.
Je revois le film en 35 à Paris, et c'est clairement beaucoup moins bien. J'éprouve le même sentiment sur le film japonais Umoregi découvert à la quinzaine.
Mais je suis encore comme tout le monde: pour moi, le numérique c'est le camp du mal, c'est le camp de George Lucas dont les intérêts propres ne sont pas ceux du cinéma.

6 ans plus tard. Il faut voir un western en numérique pour le voir dans de bonnes conditions.
Je viens de monter un film et je me demande pourquoi on s'emmerde encore avec des copies 35, cauchemars à étalonner, alors que les DCP sont magnifiques. A l'étalonnage justement, on est sur une filière entièrement numérique, mais on est restreint dans les choix artistiques à cause de la nécessité d'être compatible avec la colorimétrie d'une pellicule 35 pour l'exploitation. Bref, on se restreint pour les quelques salles de province qui n'ont pas encore investi dans un projecteur numérique.
Précision: le film a été tourné en 35.
Hier soir, je vois Blackthorn, un western produit par le même producteur que le film que j'ai monté. Western tourné en vidéo. Copie superbe, jamais on ne pourrait affirmer que le film est en numérique, on croirait du 35.

Jamais je n'aurais cru dire ça il y a à peine cinq ans. Tout le monde a rejoint le camp des méchants, et moi le premier.
En numérique, le projectionniste n'a plus rien à faire. En 35, c'est lui qui doit choisir la fenêtre de projection, mais soit celui qui a passé Meek's cutoff en 1.66 n'en avait rien à foutre, soit et plus probablement il n'avait même plus à disposition la fenêtre dite Standard qui correspond au 1.33.
Aux Etats-Unis, il était même difficile de voir des films en 1.66 car la plupart des cinémas ne disposaient pas des fenêtres 1.66. C'était 1.85 ou scope.
Dans cinq ans, les projectionnistes auront disparu. Il y aura un data manager par cinéma. Il branchera le DCP qui sera commandé automatiquement par des clés de cryptage.
Et même pas sûr qu'il y aura encore quelqu'un pour les pleurer.

This is the way the world ends: Not with a bang but a whimper.

Heureusement, on continuera toujours à pouvoir se plaindre des BluRay, format de merde inventé par des gens qui ne savent pas ce qu'est une image de cinéma et pour qui le monde sera toujours égal à la taille de la télé 16/9ème.

Buster a dit…

Merci beaucoup Nico pour ce super témoignage.

Pour ce qui est de Meek's cutoff, je ne sais pas finalement dans quel format rectangulaire il était projeté la première fois que je l'ai vu. Si je compare avec le format carré de la projection numérique, il manquait bien 1/5 de la partie supérieure de l'image. Pour le coup je vais y retourner pour gueuler un bon coup...