mardi 22 mars 2011

Oliveira et l'ange












L'Etrange affaire Angélica de Manoel de Oliveira (2010).

Revu Angélica. Plus beau, plus fort qu’à la première vision. Moins d’Unheimliche, plus d’évidence. Première évidence: Isaac, le photographe, c’est Oliveira. Non seulement parce que l’histoire est inspirée d’une expérience vécue par le cinéaste, non seulement parce que l’acteur Ricardo Trêpa est son petit-fils et qu’il porte le même chapeau, non seulement parce que le personnage aime comme Oliveira le "travail à l’ancienne", mais parce que les deux occupent la même place, qu’ils épousent le même regard, et surtout effectuent le même mouvement de va-et-vient entre les deux rives du Douro, entre le présent et le passé, la vie et la mort, l’homme et sa circonstance (Ortega y Gasset)... Le tableau (le sourire angélique, léonardien... OK, je n’insiste pas) n’est qu’un amorceur de fiction. Deuxième évidence: pour que le prodige ait lieu, que l'image d’Angélica se dédouble, il faut un médium, la photographie, mais pas n’importe laquelle: l'argentique, celle qui a du corps, qui pour exister doit passer par les trois bains: jaune, rouge, vert, puis sécher, fixée à une corde à linge... Du concret donc. La force du film est là. La photo c’est du papier mais ce qu’elle montre est par vocation réaliste (les paysans aux mines patibulaires) et parfois même réel (Angélica). Isaac tombe amoureux d’une morte, morte pour les autres mais pas pour lui. Nulle nécrophilie, Isaac est amoureux d’une image bien "vivante" (on pense à L'Invention de Morel de Bioy Casares). Cinéphilie alors? Troisième évidence: pour que l'image d'Angélica s'anime, il faut un autre médium, le cinéma, mais pas n’importe lequel: le numérique, celui qui n'a pas de corps, qui pour exister doit réactiver l'image du passé comme ex-présent qui est celle, originelle, de la photo (le "ça-a-été" photographique de Barthes) et donc du cinéma. Le numérique comme support d'un hyperprésent qui fait resurgir les fantômes. D'où la mélancolie (renforcée en cela par la musique, la Sonate pour piano n°3 de Chopin). Quatrième évidence: pour que le rêve prenne forme, que la rencontre ait lieu entre Isaac et Angélica, il faut que ça navigue, comme souvent chez Oliveira, mais pas n'importe comment: en remontant le fleuve, en remontant le temps, celui du cinéma et de ses premiers trucages. Au-dessus du Douro, entre le présent et le passé, la vie et la mort, l'homme et sa circonstance... Dans l'entre-deux, là où les corps s'étreignent, réel et rêvé, telle la matière rencontrant l'antimatière, pour devenir pure énergie... Avant de disparaître.

10 commentaires:

SB a dit…

Très belle note.

Dommage que Tessé ne vous lise pas, ça lui aurait sûrement plu. :)

Buster a dit…

Oui dommage :-) D’autant que je l’aime bien finalement Tessé, comme les Cahiers en général, c’est d’ailleurs pourquoi je les critique de temps en temps (selon l’adage "qui aime bien...")

written - in the wind ?-] a dit…

Le Président du Tribunal : Greffier, s'il vous plaît, pourriez-vous nous lire le tout début du onzième comm du billet daté du jeudi 10 mars -11, intitulé : [...] ?

Le Greffier : Buster a dit... [16 mars -11 | 14h 30]

"[Hahaha, comme dirait HSS.] Sinon oui, les Cahiers pour moi c’est mort..."

PS : "SB", tout de même bizarre, ces initiales :
- Sébastien Benedict ?
- Stéphane Bouquet ?
- Samuel Blumenfeld ?
- Sylvain Bourmeau ?
- ...Serge Bozon ?!!-DDD

Buster a dit…

Où est le problème?

Sinon SB, moi non plus je ne vois pas qui ça peut être.

SB a dit…

:D

Anonyme a dit…

Buster, vous et Tessé n’avez rien inventé à propos de la Joconde puisque Oliveira en parle lui-même dans un texte écrit pendant le tournage d’Angelica ,donc bien avant la sortie du film. On peut lire ce texte dans le numéro de mars de Positif.

Buster a dit…

OK (pas lu Positif). Cela dit, la Joconde, j’en parlais à propos de Singularités d’une jeune fille blonde et non d’Angélica, donc avant qu’Oliveira commence à tourner son film. Hé hé...

vladimir a dit…

Est-ce que tu insinues par hasard qu’Oliveira lit ton blog et qu’il se serait inspiré de ton texte ? ;)

Buster a dit…

Rigole pas avec ça, je vais encore me faire taper sur les doigts, et si c’est Oliveira ça risque d’être à coups de canne! :-D

John "Scottie" Ferguson a dit…

Buster a dit... [27 mars -11 | 23h 54]

"Où est le problème ?"
- Tout à fait d'accord : il n'y a absolument aucun problème ! Ce n'est tout de même pas moi, qui vais dire que ça "cloche", hein !?!-DDD