mardi 1 mars 2011

L'Ouest, le vrai?

Two grits.

Quel est l’intérêt d’un tel film? C’est la question que je me suis posée après avoir vu True grit des frères Coen. Non seulement parce que le film n’apporte rien de nouveau par rapport à ce que l’on sait déjà du cinéma des Coen - à la différence du précédent, A serious man -, non seulement parce qu’il ne ressuscite en aucune manière le western, comme on peut le lire un peu partout, mais surtout parce que cette nouvelle adaptation du roman de Charles Portis (qui vient d’être réédité en France, traduit par un certain John Doucette qui n’a rien à voir avec l’acteur du même nom, lequel d’ailleurs tient un petit rôle dans le film) se révèle au bout du compte inférieur à celle réalisée par le vétéran Hathaway en 1969, une première version qui pourtant n’a rien d’un chef-d’œuvre. Le second True grit est certainement plus fidèle au roman (ne serait-ce déjà parce qu’il se passe en hiver, contrairement au premier), ce qui évidemment ne veut rien dire, d’autant que le récit à la première personne qui caractérise le livre (la voix off de Mattie) ne sert ici qu’à encadrer l’histoire. Et si le plan d'ouverture, introduit par la dernière phrase du prologue: "Le méchant s’enfuit alors que personne ne le poursuit", où l'on découvre le corps dans la neige du père de Mattie, est une assez belle entame, le dernier plan, vingt-cinq ans après, de l’héroïne, s’éloignant à l’horizon après s’être recueillie sur la tombe de Rooster (John Wayne) est lui profondément hideux. Certes la fin chez Hathaway n’est pas beaucoup mieux, c’est même assez mièvre (mimine sauvée et happy-end mielleux avec ce dernier plan plus à la gloire de John Wayne, qui sortait d’un long combat, provisoirement gagné, sur le cancer – "the big C" comme il disait - que du personnage qu’il incarne) mais le début, une fois passé le générique, digne de "la Petite maison dans la prairie", est magnifique et dépasse largement celui des Coen (les premiers plans montrant les circonstances de la mort du père ne sont pas sans évoquer, dans leur abrupteté même, certains débuts de films de Tourneur). En fait True grit 2 est un surwestern, pas tant au sens bazinien du mot (chez les Coen il n’y a quasiment pas de sous-texte, ce qui est à la fois un atout, si l'on considère la dimension psychanalytique de ce genre de récit, et une faiblesse, si l'on s'en tient à la dimension morale) que dans le fait que tout y est surécrit, surcadré, de sorte qu’on a toujours l’impression d’entendre les auteurs nous dire "ça c’est du western!". A l’inverse, True grit 1 serait plutôt un sous-western, un western tardif (et non crépusculaire) qui s’inscrit dans la tradition du western tout en s’en détachant via quelques coquetteries modernistes, qui d'ailleurs ne sont peut-être pas le fait d'Hathaway lui-même, via surtout un certain lissage de la forme et du fond (la violence du roman y est considérablement atténuée, ce qui peut surprendre dans la mesure où Hathaway est réputé pour avoir réalisé quelques westerns parmi les plus violents du genre - mais peut-être s'agit-il justement d'une réaction aux westerns hyperviolents de la fin des années 60, exemplairement ceux de Peckinpah), ce qui fait qu’on serait là davantage dans une sorte de ballade ouestienne vaguement nostalgique, où l’essentiel serait moins ce que disent ou font les personnages que l’inscription de leurs actes et autres discours dans ce qui fonde l’Ouest américain et son mythe. Chez les Coen les personnages n’appartiennent pas au paysage, ils sont comme des figures s’agitant au milieu d’un décor naturel, souvent somptueux, voire magnifié par la photo, mais un décor quand même, alors que chez Hathaway c'est le contraire, les personnages ne se détachent pas du fond, ils font partie intégrante du paysage (cf. Mattie dormant dans la faille d'un rocher). Et si leur violence (car eux aussi sont dans l’action/réaction) pose moins question, c’est qu’elle est en accord avec ce milieu rude et hostile dont ils dépendent, soit le western ramené à sa dimension primitive, originelle (Hathaway a débuté avec Dwan). Faute de quoi on tombe dans le cynisme. Voyez la scène de pendaison publique. Dans le bouquin, il n’y a pas de différence, les trois condamnés dont l’Indien (en fait un Amérindien) ont droit à leur petit speech avant d’être pendus. Chez Hathaway, pas de différence non plus mais par défaut: pas de discours et la question du racisme, présente dans le livre bien qu'accessoire, y est complètement évacuée (les trois condamnés sont des Blancs). Et chez les frères Coen? Les deux Blancs font leur discours et quand arrive le tour de l’Indien, on lui enfile la cagoule sur la tête avant même qu'il commence à parler, parce que c’est un Indien, bien sûr, peut-être aussi parce que les deux autres ont déjà parlé longuement et qu’on n’a pas que ça à faire, en tous les cas, l’amoralité de la scène est ici réduite à un gag. Voilà pour le cynisme. Des fois ça passe, des fois ça ne passe pas. Dans True grit 2, ça ne passe pas, car rien ne vient faire contrepoids (et ce n'est pas le petit débat au coin du feu sur la notion de Mal - scène rajoutée et assez pénible tant l'intention des auteurs y est manifeste - qui modifie l'impression de superficialité que dégage le film). Quant à l'humour, là aussi on a connu les Coen plus inspirés... Ici ce n'est qu'humour d'ivrogne, gras et crade, à l’image du personnage de Jeff Bridges qui en fait des tonnes (rien à voir avec le Dude de The big Lebowski). Bref, pas grand-chose à sauver du film mis à part la séquence (sublime et d'ailleurs citée par tout le monde) de "chevauchée nocturne" sous les étoiles (Rooster et Mattie, mordue par un serpent et quasi inconsciente, sur le poney noir galopant jusqu'à l'épuisement), ce qui n’a rien d’étonnant vu que cette séquence hallucinée, à la fois poétique et sauvage, fait écho à la Nuit du chasseur, soit le conte pour enfants dans sa dimension cauchemardesque, touchant davantage au fantastique qu’au western... Car pour ce qui est du western, aucun doute possible, je suis infiniment plus sensible au charme désuet du premier True grit, à son humour aussi, autrement plus fin (cf. l’épisode avec la dinde - qui n’existe pas dans le numéro 2), et ce malgré la relative fadeur de l'ensemble, que n'arrange pas une musique tonitruante (elle est signée Bernstein mais certains passages semblent pompés à Rimsky-Korsakov)... Normal, j'ai toujours préféré la ringardise à la roublardise.

PS. True grit c'est moins une histoire de vengeance ou d'initiation que la rencontre improbable entre une jeune presbytérienne, têtue comme une mule, et un vieux marshal borgne, sale/saoul comme un cochon, sous le regard dubitatif d'un beau ranger, fier comme un paon...

22 commentaires:

Anonyme a dit…

le film d'hathaway meilleur que celui des coen, vous rigolez ou quoi?

nolan a dit…

Je n'ai pas vu True Grit 1 et j'ai trouvé True Grit 2 réussi. Concernant le cynisme des frères Coen, j'ai l'impression que leurs contempteurs leur reprochent ça à chaque film. Je trouve le propos du film très noir car les cadavres s'accumulent et le film ne semble développer aucune morale. Aussi, la scène de discussion autour du Mal comme tant d'autres s'inscrit-elle parfaitement dans le film : les personnages manient le verbe avec talent mais ne s'accomplissent que dans le meurtre. Leurs discussions n'aboutissent sur rien, ils n'interrogent jamais leur acte. Mattie tue Chaney et perd tout : il ne pouvait en être autrement (à moins de faire un film pro-vengeance) mais je n'y vois pas de cynisme.
Concernant l'humour d'ivrogne, visiblement, vous n'avez regardé que la scène dans les toilettes, les joutes verbales sont assez savoureuses. Mais bon, nombreux sont ceux qui ne goûtent pas l'humour des Coen : The big lebowski fut considéré comme assez grossier à l'époque et ne parlons pas de Burn After Reading, O'Brother, Arizona Junior où je me suis retrouvé parfois seul à rire.
On est d'accord sur la chevauchée et la splendeur des décors !

Buster a dit…

Mais Nolan ce que vous décrivez, propos très noir, ironie féroce, absence de morale, c’est justement ça le cynisme... Je ne le condamne pas systématiquement, comme je le dis, des fois ça passe, et chez les Coen ça passe assez souvent (j’aime beaucoup The big Lebowski), mais dans le cadre du western où les questions de vengeance, de règlements de comptes, de meurtre, de racisme, sont généralement au premier plan, j’ai beaucoup plus de mal. Quant à l’humour d’ivrogne, je ne parle pas que de la scène des toilettes (très lourde) mais de la façon dont les Coen traite le personnage de Cogburn par rapport au livre et au film d’Hathaway. Un exemple: la scène où le personnage, complètement ivre, tombe de cheval. On reste dans le jeu très outré du soûlard incapable de tenir sur un cheval, comme de viser une cible, etc. Dans le film d’Hathaway, quand Wayne se retrouve par terre, comme il est incapable de se relever, il tâte le sol et dit qu’il est très bien pour camper, ce qui lui permet de rester assis. L’humour est davantage là que dans le jeu classique du type bourré... D’une manière générale les Coen ont retiré les moments les plus drôles du roman pour les remplacer par leurs propres gags, sauf que ces gags sont nettement moins drôles... Sur les joutes verbales, on est d’accord, encore que les deux premières scènes d’exposition, au tribunal et chez le marchand de chevaux, sont beaucoup trop longues. En fait, je crois que le western est un genre qui ne se prête pas trop à la parodie ou à la surécriture, du fait des conventions déjà très marquées qui lui sont propres. Les Coen étaient sûrement conscients de ce danger, c’est pourquoi leur film est peut-être moins surligné que d’habitude, c’est pourquoi aussi ils ont rajouté cette scène de discussion autour du Mal... mais ce n’est pas suffisant pour moi pour faire de ce film un western réussi. Pas étonnant dès lors que la meilleure séquence du film soit celle de la chevauchée nocturne puisqu’elle ne relève pas exactement du western (chez Hathaway la même séquence est ratée car elle est traitée de la même façon que le reste du film - un westerntern - là où il aurait fallu un peu de lyrisme, un peu de folie).

nolan a dit…

Oui mais justement je ne trouve pas que les films des frères Coen soient réellement cyniques (à part peut-être Burn After Reading suite à la note de mon acolyte). D'abord parce que les auteurs ne regardent jamais leurs personnages avec mépris. Ensuite parce qu'ils paient tous très chers leur attitude. Certes, j'ai trouvé que ce film était assez désespérant (contrairement à Big Lebowski) mais je trouve qu'un film bascule dans le cynisme lorsque l'auteur se repait de la médiocrité de ses personnages ou du monde en général. Pour donner un exemple, je trouve que Potiche de F. Ozon est cynique. Ainsi, je ris dans True Grit 2 et j'ai la mâchoire serrée dans Potiche. J'ai bien conscience de ne pas être très clair. Disons qu'il me semble qu'il existe de grands films teintés de misanthropie voire complétement déchaînés contre l'humanité mais qui ne basculent pas (c'est là leur force) dans une démarche cynique. Regardez bien le personnage de Rooster Cogburn, il passe de beauf sanguinaire à valeureux héros.
Le gag que vous racontez dans True Grit 1 est marrant en effet et la scène de True Grit 2 dans laquelle il est rond comme une pelle est peut-être inférieure mais voir Jeff Bridges se concentrer avec toutes les forces qui lui restent pour viser la bouteille et de voir son petit air satisfait à chaque fois qu'il touche sa cible m'a bien fait marrer.

trous - guérite a dit…

Ouf ! presque entièrement d'accord avec toi, cette fois-ci ! (euh, cela dit, j'avais pas expressément envie de défendre le film d'Aronofsky non plus !-]

Pour ce film, comme je rejette dans l'ensemble le cinéma des frères Couenne, j'y suis allé avec de mauvaises dispositions. Du coup, je "rate" - euh, fais plutôt exprès d'amoindrir leurs qualités - leur (éventuel) talent.

Aussi, je préfère rejeter en bloc - même The Big Lebowsky !-] voire Barton Fink ?-) car pour moi, ce cinéma sent (pue ?) la roublardise - à chaque plan, à chaque seconde !

Récemment, dans un échange informel avec JFR, ce dernier me disait (au sujet de ce dernier opus) : "La scène avec le serpent, c'est tout le film !" Sur le coup, pendant la projection*, j'avais tiqué sur cette scène, mais, je ne voulais pas me poser de questions !? JFR ajoute : "Tout le cinéma des frères Coen, c'est une lecture de la Bible !"

Il doit avoir raison - euh, c'est JFR !!!-]

Pourtant, le propos pourra être aussi "profond" qu'on voudra, moi, je ne marche pas : c'est du cinéma de ressemblance. De "l'imitation" (ça, ça vient de Douchet !-]

(*) Bah, finalement, c'était peut-être aussi bien que tu n'aies pas pu venir ce soir-là, alors ?-DDD

Buster a dit…

Nolan, je ne conçois pas le cynisme comme quelque chose de foncièrement négatif, mais comme une manière très ironique de s’opposer à un monde jugé absurde et conventionnel. Sauf que dans le western, c’est peut-être personnel, mais je n’aime pas trop ça, d’autant qu'on peut vite passer à une autre forme d’ironie plus méchante, souvent gratuite et pas très drôle, plus proche du mépris en effet, et dont le cinéma des Coen n’est pas toujours exempt. En ce qui concerne Cogburn, l’évolution du personnage ne m’a pas paru aussi évidente que ça dans la mesure où dès le début on se doute que derrière ses manières bourrues et son côté fanfaron, il y a un brave type, mais justement rien ne vient contester cette impression. Jusqu’à la chevauchée finale, où sa grandeur héroïque nous est enfin confirmée (et de façon éclatante), on reste dans la même image du gros dur pitoyable, bourré la moitié du temps, mais on ne ressent jamais derrière le personnage une autre histoire que celle qui nous est racontée (c’est vrai aussi pour Mattie, pour LaBoeuf la question ne se pose pas, il passe son temps à entrer et sortir de l’histoire, ce qui à la limite est peut-être ce qu’il y a de plus marrant dans le film).

Albin Didon, je te trouve un peu dur quand même, il y a des trucs bien chez les Coen (Miller’s crossing, la première partie de Fargo, The big Lebowski, A serious man...). Que le cinéma des Coen ne soit qu’une lecture de la Bible, peut-être, mais il y a tellement de trucs dans la Bible. En tous les cas, la dimension biblique est plus marquée dans le roman de Portis (et le film d’HH) que dans le film des Coen. Quant à la question de l’imitation, c’est un vaste débat... Le cinéma des Coen est fondé sur l’imitation, c’est clair, ce ne sont pas des inventeurs de formes. Après c’est de savoir comment ils retravaillent ces formes qu’ils copient dans un premier temps. J’y vois quand même un style - la transposition en images, avec ce que cela suppose d’aplatissement, des différentes formes empruntées au genre -, c’est souvent étouffant de maîtrise formelle, et un peu vain (cf. The barber, ou même Barton Fink que je n’aime pas beaucoup), mais parfois la copie finit par se libérer de son modèle, quelque chose se passe, on sort de la pure image, un peu comme "la figuration narrative" en peinture, je n’y suis pas très sensible, mais je reconnais là une vraie force expressive.

Ran a dit…

Je ne trouve pas du tout le cinéma des frères Coen (que j'adore) cynique - au sens où je retiens comme seule définition celle qui est énoncée dans votre dernier commentaire - à la seule exception de Burn After Reading dont c'est le défaut. Ils en sont pourtant souvent proches mais la sympathie pour leurs personnages et leur amour des genres qui les a précédés les en protège généralement. Sinon, je tends à voir dans True Grit un vrai film de vengeance traité selon une approche foncièrement langienne (d'où l'importance de la scène du souterrain à la fin) donc relativement peu chrétienne.

Buster a dit…

Je ne dis pas que le cinéma des Coen est cynique en tant que tel, mais que leurs films ne sont pas exempts de cynisme à certains moments. Non pas vis-à-vis de leurs personnages principaux - bien sûr qu’ils les aiment, comme on est attaché aux grands personnages que l’on crée -, mais des personnages secondaires (enfin de certains...) et surtout des autres, ceux qui composent la figuration et révèlent, dans la manière dont on les traite, la vision que l’on a du monde, de ce monde dans lequel évoluent les héros et autres "bons" personnages qu’on affectionne... C’est pour ça que je ne trouve pas Burn after reading tellement cynique, c’est de la grosse caricature (assez drôle d’ailleurs, surtout grotesque) où tout le monde est logé à la même enseigne. En revanche la scène des pendaisons dans True grit est pour moi cynique, disons d’un mauvais cynisme... on rit du sort d’un Indien, c’est tout, il n’y aucun questionnement, aucune dénonciation de quoi que ce soit, la scène est entièrement agencée pour arriver à ses fins, le gag de la cagoule... Vous me direz que c'est une scène isolée, mais elle est quand même révélatrice (il y en a d'ailleurs quelques autres éparpillées dans le film).
Sinon je ne trouve pas que True grit soit un vrai film de vengeance, on n’est pas chez Tarantino, ici la vengeance est, en termes de récit, moins une obsession qu’un prétexte à la rencontre (avec l’autre), et je ne trouve pas non plus le film très langien au niveau de la thématique (d’ailleurs chez Lang les personnages sont souvent très cyniques, symbolisant l’amoralité de toute une société), comme de la structure (le souterrain, en fait une grotte, est plus ici une image de terreur ou de conte, comme le confirme la chevauchée finale). True grit est pour moi un conte de l’Ouest, pour le coup très oedipien (le roc de la castration), mais délesté de toute la symbolique inhérente au conte (excepté la castration elle-même), c’est le grand mérite des Coen à ce niveau, je le reconnais...

Ran a dit…

Il est indéniable qu'il y a un côté "merveilleux" dans le film passé le passage du fleuve. Mais, sur l'ensemble, True Grit est, pour moi, un film de vengeance et, plus important, qui interroge la vengeance (d'où les inévitables conséquences pour l'héroïne). C'est pourquoi, d'une part, je le situe dans une filiation langienne et, d'autre part, je pense qu'il tend irrémédiablement vers sa fin dure, triste et "morale" (ce qui semble rompre avec le ton adopté - humour et merveilleux donc - durant la quasi-totalité de l'oeuvre mais donne de l'unité à l'oeuvre).
Pour ce qui concerne les gags eux-mêmes, on peut les trouver plus ou moins drôles (Cogburn saoul comme un cochon essayant de tirer me beaucoup fait rire même si ce n'est pas d'une immense finesse ; la pendaison de l'Indien aussi même si je suis, somme toute, assez d'accord avec ce que vous dites - ce n'est qu'un gag et le fait que l'on interdise, alors qu'elle joue un si grand rôle dans l'oeuvre, l'Indien de parole n'est pas interrogé).
Pour le cynisme - et sa place dans le cinéma en général, pas seulement chez les frères Coen -, il s'agit d'un débat passionnant. Mais il exigerait pour être tenu qu'une définition commune soit retenue afin que chacun parle exactement de la même chose car le terme est polysémique et connaît surtout différentes connotations, plus ou moins négatives.
Il n'en reste pas moins que l'une des particularités du cinéma des frères Coen est d'aimer leurs personnages (presque tous - à quelques rares exceptions près - y compris quand ils sont stupides, fous et dangereux) et de les rendre sympathiques (c'est du moins le pari qu'ils font ; on ne peut, par exemple, pas complètement apprécier The Big Lebowski si les personnages du duc et de Walter - qui ont pourtant bien des défauts... - ne nous sont pas sympathiques). Ce n'est pas le cas, me semble-t-il, dans Burn After Reading où les héros sont presque tous antipathiques. Et c'est pour moi la principale limite de cette farce efficace qui bénéficie, par ailleurs, d'un scénario, d'un montage et surtout d'un découpage extrêmement précis.

Buster a dit…

Je ne sais pas si le simple fait que le récit tourne autour d'une vengeance suffise à faire de True grit un film langien. Certains avaient déjà évoqué Lang à propos d'Inglourious basterds de Tarantino. C'est vrai qu'il est question de loi, de justice et du mal, mais le discours me semble trop velléitaire et les personnages pas assez complexes pour qu'on puisse définir le film comme langien. Maintenant, on peut en effet y trouver quelques accents langiens par-ci par-là.

Stéphane a dit…

Le plan en contre-plongée (vu de Mattie) depuis le fond du trou sur Jeff Bridges, à l'extérieur en pleine lumière et dont l'image se trouve encadrée par les parois du puits, me semble plus fordien (The Searchers) que langien.

Vincent a dit…

Vu et déçu après les espoirs fondés sur "No country...". Un film pour rien comme vous le dites d'une autre manière et surtout beaucoup plus proche du premier, en surface, qu'on ne veut bien nous le dire. Même cette fichue chevauchée finale, pas si sublime quand même mais peut être le seul moment plus réussi que dans le Hathaway, qui arrive un peu tard et ne raccorde pas avec le reste.
Pour ce qui est de la vengeance, je ne suis pas trop d'accord. Mattie cherche d'abord la justice, même si elle nous semble expéditive, mais ça colle bien avec son côté carré, procédurier. Comme pour le reste, elle veut ce qu'elle estime lui être dû.

Buster a dit…

Oui Vincent, l'idée de vengeance est présente tout le long du film, mais je trouve qu'elle se perd en cours de route (et c'est tant mieux), ça devient un peu un gimmick, de sorte que l'apparition de Chaney a quelque chose d'inattendu - au sens où on ne l'attendait plus. Si le scénario est construit sur le désir de vengeance de Mattie, au niveau du récit (ce qui va au-delà du scénario), j'ai l'impression que la rencontre avec Cogburn finit quand même par prendre le dessus...

Stéphane... Hé hé, Lang? Ford? Tout dépend de quel oeil on est borgne... Je note que dans le film d'Hathaway, John Wayne portait le cache-oeil à gauche, comme John Ford (mais aussi De Toth), alors que dans le film des Coen, Jeff Bridges le porte à droite, comme Fritz Lang (mais aussi Walsh)... Bon je dis ça mais c'est juste un... clin d'oeil!

Ran a dit…

Bien vu, l'histoire du cache-œil. Je n'y aurais pas pensé...

Stéphane a dit…

Ah Ah... Dans la charge finale (le un contre quatre), Wayne a son cache-oeil à gauche mais quand il fait demi-tour le cache-oeil est passé à droite, alors ?

FB a dit…

J'ai trouvé qu'elle était bien vue dans le film la référence à Hegel via la notion juridique "malum in se", Hegel qui est décidément la marotte paradoxale des Coen (on se souvient tous du cri de Mundt dans "Barton Fink" : "I am the Life of the Mind"). Paradoxale parce que, tantôt Hegel est désigné via le tueur hitlérien Mundt comme le philosophe par excellence totalitaire (parce que de la totalité), tantôt comme dans "True Grit" il permet de distinguer l'écart à partir duquel ne se recoupent pas deux visions du mal (ou bien le mal radical identifiant nature égoïste et loi universelle, ou bien le mal tel qu'il s'exprime dans des situations concrètes séparées de la loi qui les réprime et les punit). Et cet écart est le puits où s'aventure in fine la petite Alice du film, qui peut alors expérimenter l'horreur littéralement viscérale de ce qu'elle a dans le ventre. Toutes choses évidemment absentes du film de Hathaway.

Buster a dit…

Stéphane... oui, j'avais lu ça quelque part. Disons alors (pour les cinéphiles français) que la charge est au début "héroïque" (cache-oeil à gauche, fordien) et qu'elle devient à la fin "fantastique" (cache-oeil à droite, walshien)...

FB, intéressant ce que vous dites, mais j’avoue que l’aspect hégélien du cinéma des Coen m’échappe un peu. En tous les cas le petit discours sur le mal en soi, ajouté par rapport au roman, me semble ici totalement plaqué, et sonne même assez faux dans le cours du récit. Ces deux visions du mal que vous pointez étaient beaucoup plus travaillées dans un film comme No country for old men, via le roman de McCarthy. Quant à l’écart (au sens hégélien), je ne comprends pas très bien en quoi l’expérience du puits en est l’expression.

Sinon, une précision (pour Vincent) concernant la question de la vengeance. Quand je dis que la rencontre Mattie/Cogburn prend le pas sur la soif de vengeance de Mattie, je parle du récit en général, ce que développe progressivement le roman. Maintenant si on regarde de plus près (sans cache-oeil!) c’est évidemment dans le film d’Hathaway que cette rencontre prend toute sa dimension, même si ça manque un peu d’intensité.

DnD a dit…

Souffrant d'un regain d'intérêt pour les Coen depuis "No Country for old Men", je viens d'aller voir "True Grit"...
"Quel est l'intérêt d'un tel film ?" est bien la question que je me suis posé en sortant du cinéma, même si j'ai pu trouver ça "plaisant" par endroits.
J'aime beaucoup votre billet, outre même le fait que je suis d'accord. Je m'interroge surtout là-dessus : "Chez les Coen les personnages n’appartiennent pas au paysage, ils sont comme des figures s’agitant au milieu d’un décor naturel, souvent somptueux, voire magnifié par la photo, mais un décor quand même". C'est vraiment quelque chose qui m'a interloqué pendant le film. Il se trouve par ailleurs que je ne trouve pas la photo magnifique du tout, mais chiadée oui. Peu importe, l'impression pénible d' "imagerie" qui ne m'a pas lâché durant la projection m'apparaît plus clairement à vous lire via cette hétérogénéïté des personnages et du "décor" (inoubliable en tant que tel).
Je n'aurais pas formulé ça avant de vous lire. Et cela garde un certain mystère pour moi, via notamment la question du chef op'. Tout le monde ne défend pas "No Country for old Men", loin de là, moi si, mais j'aurais du mal à lui reconnaître ce défaut. A l'inverse, "Jesse James machin truc", au CV du même chef op' porte pour moi semblable tare, et me rend le film quasi insupportable. Bon, je perds le fil, mais la manière dont cette hétérogénéïté, et alors cette imagerie, peut survenir m'intrigue beaucoup.

Buster a dit…

Bonsoir DnD,
Je ne suis pas aussi inconditionnel que vous de "No country for old men", même s’il y a beaucoup de choses que j’aime dans le film. Justement ce qui manque aux Coen, c’est ce qu’on retrouve dans le film de Dominik auquel vous faites allusion ("L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford" - titre brechtien). Même opérateur (Deakins), mais chez Dominik, la grandiloquence stylistique (ce que je n’aime pas habituellement) ne dépareillait pas le propos du film, au contraire elle s’accordait avec la lente disparition des deux protagonistes, où tout finissait par se confondre. Là les personnages faisaient corps avec le paysage.

Proulx a dit…

Je me suis régalé à True Grit comme se sont sans doute régalé les Coen en le réalisant. Cependant il manque au film quelque chose de capital, c'est de n'avoir rien fait de ce qui me semblait essentiel dès le départ : la volonté de la gamine que la justice passe, et non la vengeance. Or c'est la vengeance qui l'emporte et c'est la gamine elle-même qui doit bon gré mal gré exercer cette vengeance. Si la toute fin du film n'était pas ce qu'elle est, une conclusion assez conventionnelle et plutôt gnan gnan, je n'aurais rien à y redire. Mais cette conclusion signifie clairement, me semble-t-il, que le problème moral justice vs vengeance n'intéresse pas les Coen, bien qu'ils en aient posé fortement toutes les données. Ça me paraît légèrement malhonnête. Qu'en est-il dans le film d'Hathaway, que je n'ai pas vu ?

DnD a dit…

Ah... me voilà ben impoli. Je n'avais pas envisagé que le film de Dominik vous ait intéressé. Là, comme on dit, nous n'avons pas vu le même film :-)
Je dois d'ailleurs m'en souvenir moins nettement que vous.

Buster a dit…

Proulx > au niveau de la fin, le film d’Hathaway est moins fidèle au roman de Portis que celui des Coen. D’abord LaBoeuf meurt, et avec lui la notion de justice qu’il incarnait. Ensuite Mattie n’est pas amputée et il n’y a pas l’épisode du wild west show, l’épilogue se résumant à une dernière rencontre sur la tombe du père entre Mattie guérie et Cogburn/Wayne, avant que celui-ci remonte sur son cheval, saute la barrière et se fige dans un arrêt sur image. Donc ni justice ni vengeance, plutôt un sentiment de deuil surmonté, d’apaisement et une image paternelle fixée pour toujours...

DnD > rien d’impoli... J’aime bien le film de Dominik mais je conçois qu’on ne supporte pas son maniérisme exacerbé. Et il n’est pas sûr que je m’en souvienne mieux que vous :-)