lundi 14 mars 2011

La confluence














La Nuit du chasseur de Charles Laughton (1955).

Le chasseur est (bientôt) de retour... Tout a déjà été dit sur ce film unique à tout point de vue. Aussi, plutôt que de répéter les mêmes choses (le maniérisme expressionniste, film noir et conte de fées - un film de féerie noire, comme dirait Grosminet -, l'innocence perdue, le Bien et le Mal, l'Œdipe, etc.), je me contenterai de publier le plus beau texte jamais écrit sur le film, celui de Marguerite Duras (en deux parties):

"J’oublie toujours le début du film. J’oublie que le vrai père a été assassiné. Je confonds l’assassin du père avec le père. Je ne suis pas seule dans ce cas. Beaucoup de gens m’ont dit faire la même erreur, comme si ce père n’avait de réalité que du moment qu’il a été tué et que ce soit de celui qui lui a donné cette mort de la vie duquel il participe plus encore que de la sienne propre. Dans la Nuit du chasseur je ne vois pas la vie créée, je vois la mort créée. Je ne vois pas le père avant sa consécration par le meurtre opéré sur sa personne. J’ai vu quatre fois le film et je fais toujours cette erreur. Je n’arrive pas à voir le père vivant. Après qu’il a été tué, je vois, à sa place, le criminel. Sa place occupée par lui. C’est sur cette erreur que j’ai toujours vu et construit le film de Charles Laughton.
Je vois la mère atteinte de la même inexistence que le père, et, comme lui, tuée. Mais là, je la vois tuée par lui à force d'enfantements et de corvées, de misères. Je la vois comme non avenue. Je vois le début du film truqué et que Charles Laughton n'a pas osé faire du père, directement, le criminel de ses enfants. Je le fais pour lui, à sa place. Je dis: le criminel est le père, et c'est de cette boucherie, de ce massacre que je vois naître et sortir les enfants comme d'un corps et d'en partir comme d'un pays natal. Ici, un jour, le détachement s'accomplira. Ce qui prend vingt ans prendra trois ans: le détachement de la mère.
Les enfants sont petits et la nature est immense. Ils descendent des routes, puis un fleuve. Des routes entre les rizières, des remblais, des talus. Ils descendent le Nil, le Mékong. Ils parcourent des déserts, des voies droites entre les déserts. Ils descendent tous. Le père criminel avec son cheval et son arme, les petits enfants nus, dénudés par l'enfance même. Autour d'eux, le sud d'un continent, d'un pays dont on ne connaît pas le nom. Tout est plat, lagunaire, facile à couvrir. On voit bien devant soi mais l'avancée n'a pas de terme. C'est un développement incessant, régulier. Poursuivis par le criminel, les enfants ne peuvent qu'aller toujours plus avant. La sollicitude du criminel n'a d'égale que la platitude du lieu. Continue, sempiternelle. Elle pourrait durer vingt ans sans que l'égalité de sa démarche se modifie. Le criminel veut l'argent des enfants qui est enfermé dans la poupée en chiffon de la petite fille et il appelle les enfants en sifflant un negro spiritual (Moses) qui appelle la compassion de Dieu. Suivant la distance où ils se trouvent les uns des autres, Moses indiquera aux enfants la distance de la mort. Le chant sera le signal soit d'un répit, s'il est loin, soit d'une fuite, quand il se rapprochera. Je prends le film après cette poursuite du criminel, quand on dirait qu'elle a cessé. La barque des enfants a échoué sur la rive du fleuve. Ils dorment. Et comme toujours dans le cinéma, une vieille dame passe par là, qui s'occupe en général de charité, de recueillir des chats, des chiens, des enfants perdus. Elle recueillera également ces enfants poursuivis. On respire enfin, on est tranquille sur leur sort. Et puis, c'est alors que pour moi la Nuit du chasseur commence, le véritable film. Il dure dix minutes. Il atteint une ampleur que le cinéma américain n'a jamais atteinte quant à moi.
Une remarque avant d'arriver à ce film dans le film. Je remarque que tous les gens de la Nuit du chasseur, les enfants, les parents, l'assassin, la vieille dame sont des prototypes parfaits du bestiaire cinématographique américain. Lequel recrute suivant le quadrillage du milieu social. La personne est absente du film, comme de presque tous les films américains. Elle occupe la place de son rôle comme en délégation de son milieu social. Je me dis que c'est peut-être lorsqu'il arrive à cette insipidité essentielle que le produit cinématographique américain est au comble de son efficience: produit de consommation courante. Pas d'auteur. La garantie est absolue que rien de non attendu peut ici survenir. L'attendu étant ici que le père criminel va être arrêté et puni et que les enfants seront sauvés.
Et voici que survient le film dans le film, le deuxième film de la Nuit du chasseur. Sorte de confluence. Cette nuit-là, au terme de la poursuite, ces gens se rassemblent. La vieille dame, à la fois bonne et sévère, folle et efficace, cette petite enfance immaculée, cette donnée immuable de l'impunité. Et ce père tueur d'enfants, ce mangeur de chair fraîche, cette charogne vide comme un sac vide. Les voici tous réunis dans le lieu de la confluence, cet espace pris entre la maison de la vieille dame, le jardin qui l'entoure et la route qui passe par là. C'est à cet endroit du film que se situe ce que je pourrais appeler le miracle de la Nuit du chasseur. Ce qui s'instaure brusquement entre ces gens, c'est une relation jusque-là impossible à prévoir et qui échappe à toute codification, à toute analyse. Il s'agit d'abord d'un comportement inventé par la vieille dame et ensuite repris par le criminel. Ces gens, si différents, ont tout à coup en commun ceci, de prendre en main le film et de décider de son sort, comme si enfin un auteur surgissait et délivre le film, l'emporte dans la liberté. Brusquement, on ne sait plus ce qu'on voit, ce que l'on a vu. Tellement habitués on est à voir toujours pareil. Tout à coup, ça change. Tous les éléments narratifs du film apparaissent comme des fausses pistes. Où est-on? Où est le bon, le mauvais? Où est le crime? Le film devient sans moralité. Il cesse d'être la fable classique de cinquante ans de cinéma américain. Il n'a pas d'épilogue dicté, on ne dispose d'aucune indication sur la voie qu'il va prendre. On ne sait plus ce qu'il faut penser de ce qu'on voit: des enfants autour de la dame âgée, agglomérés - une masse tendre, sacrée - indistincts les uns des autres, enfermés dans la dame. De même l'argent qui est enfermé dans la poupée de chiffon de la petite fille. Ces enfermements successifs se voient bien clairement. La masse des enfants est dans une maison solide mais qui comporte de larges ouvertures par lesquelles on voit et par lesquelles on est vu. Par lesquelles on voit le criminel et par lesquelles le criminel voit la masse des enfants et de la vieille dame réunis. Par lesquelles on voit que la vieille dame n'a aucune force d'ordre matériel pour combattre le crime. Que le père, tueur, charmant, beau, rieur, campé sur son cheval noir, doué d'une carrure athlétique, si jeune, est la figure même du mal. On voit que s'il entrait, il massacrerait vieille dame et enfants avec le sourire, que rien ne pourrait l'en empêcher, et que rien en lui, ensuite, n'en serait changé. Le père, irréel à force de malfaisance cependant que déjà atteint par la mort, par la maladie de la mort. Par cette mort qu'il veut donner et qui déjà le gagne, lui. Dans l'espace de la confluence, cette nuit-là, le meurtre connaîtrait un accomplissement limite, une malédiction serait ressuscitée de l'histoire des hommes, de laquelle rien n'aurait encore été effacé. On pourrait dire, pour les enfants, que dès lors, le criminel serait jusqu'à la fin des temps promu en une sorte de divinité du mal, d'ordre essentiellement répugnante, que personne ne pourrait plus approcher, sur laquelle personne jamais plus ne pourrait porter le regard..." (à suivre)

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