lundi 14 mars 2011

La confluence (2)

"Les meurtriers de Pierre Goldman: atteints de la même maladie de la mort. Ils sont morts et ne le savent pas. Ils sont morts-vivants et l'ignorent. Privés de vie, ça fait penser aux mauvaises récoltes, ça fait penser à tuer, à donner en retour la mort. Ces jeunes, en baskets, souples et rapides à la course, des cadavres. Pour un million d'anciens francs, ont tué Pierre Goldman. Pour un ou dix millions d'anciens francs, ont tué. Ne savaient pas qui. Ce n'est pas la peine qu'ils vivent.

Il est donc là, le criminel de cinéma, beau et rieur, sur son cheval noir, face aux corps exposés des enfants, derrière les ouvertures de la maison, comme quelqu'un qui a faim et qui regarde la nourriture, qui a froid et qui regarde le feu. Il y a bien le fusil pittoresque de la vieille dame, mais il est là comme un décor, un épouvantail, il ne peut pas servir. La vieille dame étant classée dans le bien et dans l'amour de la légende américaine, elle ne peut pas tuer. Alors, elle invente. La vieille dame invente donc de chanter pour passer le temps que dure la menace de mort, cet écoulement de la nuit. Nuit propice au meurtre, qui s'écoule comme le fleuve. La vieille dame invente de chanter Moses. Elle invente de chanter le chant même que sifflait le criminel, l'appel à Dieu à son secours. Dehors et dedans la maison, entre le criminel et l'innocence des enfants, la vieille dame invente d'élever cette barrière du chant. Le miracle est là. A mesure que le chant se déroule, le criminel se transforme. Une sorte de grâce, à son tour - cette grâce étant le lieu commun de la vieille dame, des enfants - le gagne, remonte en lui, chemine en lui à travers sa noirceur, à travers sa mort, disons comme l'enfance à travers la vie, et tout à coup, sa volonté de tuer apparaît naïve à côté de cette immensité, l'enfance. Tout à coup, son crime paraît relever du caprice, d'une gourmandise insatiable, de l'obstination d'un enfant. La vieille dame reprend sans cesse son propre chant, ce chant, elle le lui renvoie dans la nuit et à travers le mal intolérable dont il est le signe, voici que ce chant, il se met à le chanter à son tour avec la vieille dame. A son tour, le lui renvoie. Le chant de la vieille dame a ouvert les vannes de l'infini, l'enfance. L'enfance était cachée, masquée par le crime. Mais qui l'aurait cru? Elle était encore là aussi, dans le faux père, comme elle est ailleurs, partout, entière, chez la vieille dame, chez les enfants, de même. Et voici qu'ils se rejoignent. Le criminel chante avec la vieille dame, ils chantent ensemble, fort et haut comme dans une église. Ensemble. Tous les deux connaissent le chant, de même les enfants. Je vois qu'il ne sait pas qu'il chante. Il chante. Il entend chanter et il rejoint le chant. On voit des gens courir et on rejoint la course. Il chante comme avant. Avant quoi? Peut-être avant ce commencement du monde que dit le chant. La vieille dame chante pour lui. D'abord elle chante pour lui faire entendre qu'elle est là, pour le tenir à distance, qu'elle est là, éveillée, à garder les enfants. Et puis ensuite elle chante plus loin que ça, pour faire que le crime s'éloigne du lieu des enfants et que le crime se distraye, oublie de tuer, et soulage un instant le criminel de son poids d'insanité. Pour qu'il le laisse en paix le temps d'une nuit. Puis elle chante plus loin que ça encore. D'abord son chant est proposé comme un défi, ensuite il est partagé par le père et ensuite encore oui, il devient un chant de joie, de fête. Le criminel et la vieille dame chantent ensemble le retour à la vie, la dernière fête du père, et les enfants baignent dans ce chant jusqu'au matin. Ils chantent à tue-tête. De partout on entend le chant. Personne ne dort autour du chant. Le père ne sait toujours pas qu'il chante, ne le saura jamais. Le chant devient la muraille infranchissable par le crime durant l'écoulement de la nuit. C'est avec le jour quand le chant s'arrêtera que reviendra la contingence du crime comme celle du travail, du malheur, du réel aveuglant. C'est effectivement une fête que la fin de la Nuit du chasseur tandis que le criminel lui-même collabore à sa propre délivrance du mal, de ce mal qui se trouve là, en lui comme ailleurs, dans cet homme, comme ailleurs, comme dans les tueurs à baskets de Pierre Goldman. Le criminel ne sait pas être délivré, ce sont les autres qui le savent autour de lui, les enfants et la vieille dame. Le criminel ne perçoit pas sa propre vie.
C'est à la fin de cette nuit-là que les enfants retrouvent leur père dans ce criminel, qu'ils retrouvent leur amour. En une nuit. Ils l'ont entendu chanter à pleine voix, oublieux de tout, comme eux. C'est comme s'ils l'avaient méconnu jusque-là, comme s'ils avaient ignoré la part d'irresponsabilité du père et que jusque-là ils l'avaient relégué dans son seul rôle de criminel. Nuit des retrouvailles du criminel avec ses victimes, du père qui en même temps qu'il a créé de la vie a créé de la mort. Je crois que la confusion entre le vrai et le faux père vient de là. A la fin de cette nuit initiatique, les enfants seront instruits du mystère du mal et en même temps de son infinie relativité. A la fin de la nuit aussi, ce mal s'exhale du père, il le quitte, il va rejoindre et envahir d'autres gens, ces policiers qui vont l'arrêter. Ce transfert de leur tueur à ceux qui vont tuer leur tueur que voient les enfants - les enfants voient l'arrestation du père - est décisif. Ce père va mourir à cause d'eux. Il va mourir de ce qu'il voulait tant et tant les tuer. Ils sont cause de sa mort. La révélation est foudroyante. Comme la connaissance même. On pense à Moïse qui, tant il était possédé par l'idée de Dieu, ne pouvait pas parler, ne pouvait que crier. Les enfants crient et se livrent corps et âme au père, à leur tueur. Avec la violence entière de leur vie, ils se sauvent de la vieille dame et se donnent au père. Les enfants foudroyés de connaissance, d'amour, courent vers leur père, s'offrent à lui, crèvent la poupée en chiffon, lui offrent leurs corps, cet argent qu'il convoite depuis si longtemps, ce pourquoi il voulait tellement tuer. Non, les enfants ne trahissent pas la mère en donnant l'argent qu'elle leur a confié pour leur survie. Ici tout se trouble et s'inverse, toute morale cessante. L'acte des enfants ne relève plus d'aucune analyse, il est impossible à circonscrire, rien ne l'endigue, rien ne peut être pensé de cette déraison majeure, celle de l'amour des enfants.
La fin du film: le vrai père est arrêté avant d'avoir ramassé l'argent. Les enfants sont saufs. Le mal est puni. Mais trop tard sans doute. Les spectateurs de Portland, de Salt Lake City, de l'Oregon, de Chicago, de Paris, de Berlin ont été désorientés par cette fin et ils ont fait que le film n'a pas marché.

C'est curieux, je vois la fin de la Nuit du chasseur comme je vois la fin d'Ordet. Quand, avec le petit jour ou la nuit qui vient, le fou arrive avec l'enfant et lui parle de l'éternité, j'entends le chant de la Nuit du chasseur. La mutation des deux films s'élabore dans la même confluence, la même durée passe, étale, ineffable. A travers le silence de la maison, le fou et l'enfant sont joyeux, ils nient la mort. Quand ils traversent la grande salle de la maison, on entend très fort la voix récitative du fou, si aiguë, qui se mêle aux rires de source de l'enfant, à ses cris d'oiseau. Ces bruits, ces éclats de crécelle dans le grondement d'orgue du silence de la maison après la mort de la mère me portent vers le mélange des chants au petit jour de la Nuit du chasseur. C'est des cris qui ne savent pas être criés, des hurlements, des chants qui ne savent pas être hurlés, chantés." (Marguerite Duras, Cahiers du cinéma n°312/313, "Les yeux verts", juin 1980)

4 commentaires:

Vincent a dit…

C'est Mitchum qui commence à chanter le premier, pas Gish.

Buster a dit…

Oui c’est exact… Duras se trompe dans l’ordre du chant, disons qu’elle invente que la vieille dame invente de chanter, mais l’essentiel est dans la confluence, dans le fait qu’à la suite du criminel elle se mette elle aussi à chanter, avec lui.

Pour le coup je mets la vidéo que vous avez déjà publiée en lien:

http://www.dailymotion.com/video/xekmmx_robert-mitchum-leaning-on-the-everl_music

Vincent a dit…

Je n'aime guère Duras, mais je trouve très beau ce texte. J'aime beaucoup la façon dont elle "réinvente" le film, comme quand elle dit qu'elle oublie le père qui meurt au début (Peter Graves). Moi aussi, j'oublie toujours la façon dont le film commence.
Merci de l'avoir publié.

Buster a dit…

Oui, Duras se réapproprie le film, s’identifiant au personnage de Gish, ce qui explique peut-être l’erreur que vous avez soulignée. C’est elle en fin de compte qui se met à chanter par le biais de l’écriture pour le criminel et pour les enfants. Un texte vraiment magnifique.