jeudi 3 février 2011

Comment savoir (+)

Play-Doh.

On ne sait par où commencer. Il y a tellement de choses belles dans Comment savoir qu’on voudrait toutes les citer. On pourrait énumérer les scènes les plus brillantes (la première rencontre entre Witherspoon et Rudd au restaurant italien, les appels téléphoniques de Wilson à Witherspoon après que celle-ci a décidé de ne plus vivre chez lui, la dernière soirée à l’issue de laquelle Witherspoon choisira entre Wilson et Rudd), mais ce serait oublier non seulement les nombreuses autres scènes, presque aussi belles - ainsi celle de l'explication, longtemps différée, entre Rudd et Nicholson, ou encore celle qui se passe à la maternité, une scène qu’on aurait tort de considérer comme secondaire (parce que centrée sur un personnage secondaire), sinon digressive, tant elle est au contraire essentielle au récit (expliquant qu’on la joue en partie deux fois) -, mais surtout le fait que le film, justement, n’est pas une succession de scènes à "effets" (comiques ou dramatiques) mises bout à bout, à l’instar de pas mal de comédies américaines, certes sympathiques, souvent même très drôles, mais manquant par trop d’unité, alors que là tout s'agence merveilleusement, chaque scène faisant écho à la précédente tout en préparant la suivante, selon un rythme à la fois capricieux et parfaitement adapté car en accord avec les questions que se posent les personnages (sur eux-mêmes). Et quels personnages! Tous égaux quelle que soit leur importance, car tous traités avec le même égard, le même regard... Il n'y a que chez Brooks où l'on voit des personnages secondaires, tels ici la secrétaire, son compagnon, le portier d’hôtel ou encore la partenaire de softball, capables de rivaliser, sur le plan de l'émotion, avec les héros d'un film. C’est aussi ce qui rend la rivalité (à distance) entre Wilson et Rudd si peu conflictuelle. Car cette rivalité, si elle repose au départ sur une opposition bien tranchée, proche du cliché, entre d'un côté, le blond égocentrique, sportif de haut niveau, aimant la fête et les "coups d'un soir" - c'est un vrai "baiseballeur" -, et de l'autre, le brun "prise de tête", col blanc crédule, victime des magouilles de son papa, c'est surtout pour mieux s'en détacher, tant ces deux personnages apparaissent finalement très proches, de par leur fragilité, leur côté démuni, affiché d'emblée chez Rudd, progressivement révélé chez Wilson (on peut d'ailleurs les voir comme deux facettes d'un même personnage, celui de l'idiot)...
La force du film tient bien sûr à son génial bavardage qui emmène les personnages plus loin qu'ils ne le "pensent", au-delà même de ce dont ils se croient capables, mais aussi à la combinaison, savamment dosée, entre deux types de comédie: la screwball comedy dans la relation Witherspoon/Wilson (rappelons que le terme screwball est emprunté justement au baseball, désignant un effet particulier donné à la balle par le lanceur pour rendre la trajectoire de celle-ci imprévisible), marquée, entre autres, par la vivacité des dialogues ("good talk" répète Wilson) et la loufoquerie des situations; la comédie romantique dans la relation Witherspoon/Rudd, caractérisée par des scènes plus longues, plus lentes, plus introspectives aussi, où l'humour réside moins dans la drôlerie d'une réplique que dans l'incongruité d'une situation (cf. la scène du restaurant italien, déjà citée, où Witherspoon invite Rudd à ne plus parler pendant toute la durée du repas). On peut bien sûr préférer l'une à l'autre, mais ce qui compte ici, et fait l'exceptionnelle réussite du film, c'est bien l'équilibre qui existe entre ces deux formes de comédie, entre vitesse et temporisation, décharge et reprise... Si l'émotion naît directement de certaines scènes, admirables de justesse, elle sourd aussi de cette combinaison entre le screwball et le romantique qui ne privilégie pas un personnage au détriment d’un autre mais prône au contraire l’égalitarisme, une sorte de comédie démocratique (que d’aucuns trouveront mièvre ou plan-plan, car pas assez méchante ou vulgaire), justifiant le choix amoureux de Witherspoon, à la fin du film, dans la mesure où ce choix ne vient pas signifier on ne sait quelle revanche du personnage élu sur son rival mais simplement s'inscrire dans la logique du récit (à ce titre, le finale, avec Nicholson sur la terrasse, est absolument magnifique... je n'en dis pas plus). Reste la mise en scène, discrète mais bien présente, où Brooks multiplie les changements d'échelle (du plan d'ensemble au gros plan), en accord là aussi avec le discours des personnages, conférant au film une sorte de plasticité inédite, jubilatoire, à l'image du cadeau offert par Rudd à Witherspoon pour son (lendemain d') anniversaire: un jouet Play-Doh. Comment savoir n'est pas qu'une merveille de comédie, c'est une vraie leçon de cinéma...

15 commentaires:

M. a dit…

Good talk, Buster.

Buster a dit…

Thanks, M.

Sébastien a dit…

Très beau texte sur ce film magnifique… quelques bonnes critiques ici ou là - R. Lefèvre sur Critikat, un texte que j’aime bien aussi de Slothorp sur son blog Les puritains sauvages:

http://lespuritainssauvages.blogspot.com/2011_02_01_archive.html

Sinon il y a une note très ironique et assez négative de Bayon dans Libé et le cas Ferenczi s’aggrave (critique favorable cette semaine dans Télérama du film de Boon). Reste le texte de Chauvin à paraître dans les Cahiers de février (dans Positif, rien, on peut s’attendre néanmoins à une petite note méprisante dans la livraison de mars).

Christophe a dit…

un bien beau film en effet.

Buster a dit…

Ah tiens, Slothorp a un nouveau blog?, ça m’intéresse car j’aimais bien l’ancien...
Bayon, pfff... ses billets sont nuls, même pas drôles, je ne les lis plus depuis des lustres, en fait depuis... Spanglish, le précédent film de Brooks, à propos duquel il évoquait la "médiocrité crasse des situations"! Ferenczi, je ne le lis pas non plus, juste occasionnellement, je dirais même accidentellement. Maintenant s’il trouve le dernier Boon meilleur que le dernier Brooks, c’est que son cas est en effet désespéré...

dark - total stranger a dit…

Voilà ce qu'on peut retenir de notre échange ("good talk" ?-] d'hier, au sujet de ce film, et qui mériterait quelques développements ici :

1) le "malentendu" avec la comédie : ou la "demande" - un peu imbécile, il faut bien reconnaître - d'efficacité (de la part du spectateur lambda, du public, ou du "critique-touriste").

2) les mimiques / grimaces appuyées (les vedettes vs les gens ordinaires). Comédie, pas si "démocratique" que ça :-]

3) et dans la foulée : une "leçon de cinéma" ?! Vraiment ?-]

4) Woody Allen ; et mon "challenge" : faire un éreintage pur et simple de You'll meet a dark tall stranger, que tu as sur le moment plutôt apprécié !??-DDD

[et j'ajoute aujourd'hui]

5) la "poétique de la louze (lose, en langue originale)" - euh, pour attester la pertinence du propos, sans toutefois louanger excessivement cette (euh, "petite" ?) comédie, que, personnellement, je trouve très recommandable (**#) : non pas "splendide" (A. Ropert), mais "étincelante" !-]

Buster a dit…

Salut Albin,



- sur la question de l’efficacité comique, au sens où "Comment savoir" n’est pas un film particulièrement hilarant, je te répondrai évidemment que les meilleures comédies ne sont pas nécessairement celles qui font le plus rire, de même que les meilleurs films d’horreur ne sont pas ceux qui font le plus peur; ensuite que le film n’est pas une comédie burlesque, fondée sur des gags visuels, de loin les plus efficaces, ni même purement langagière, mais qu’on est là dans un autre registre, même si certaines scènes sont très drôles, mi-rohmérien, mi-mccareyien, qui touche, disons, à la finesse de l’écriture...



- sur les grimaces et les mimiques, c’est assez brooksien en effet, mais je n’y vois pas une forme de surjeu de l’acteur, ni même une façon de surligner le discours ou les pensées d’un personnage. Ces petites mimiques ont-elles une fonction?, sont-elles comme des signes de ponctuation inscrits sur le visage d'un personnage (l’équivalent d’un point d’interrogation ou de trois points de suspension)?, je ne sais pas, en tous les cas elles lui donnent une certaine candeur, au sens où ce qu’il exprime par ses mimiques correspond exactement à ce qu’il pense, à ce qu’il dit... au fond, les personnages de Brooks sont comme des livres ouverts. Et c’est vrai pour tous les personnages, principaux ou secondaires, c’est pour ça que je parlais de "comédie démocratique".



- "une leçon de cinéma"? la formule est peut-être excessive, quoique... il faut s’entendre sur ce que j’entends par là. D’abord j’ai écrit une "vraie leçon de cinéma", ce qui nuance l’expression dans la mesure où je l’oppose surtout à "fausse leçon de cinéma", c’est-à-dire à ces films où l’on croit entendre du début à la fin, à travers une mise en scène pompeuse et prétentieuse, le réalisateur nous dire "regardez mon film, ça c’est du cinéma"... La leçon de Brooks c’est que le cinéma, justement, peut être autre chose qu’une démonstration de style (ce que Biette appelait le "cinéma filmé", ou Daney "l’effet-cinéma") sans que cela s’apparente au style télévisuel, une troisième voie, une voie moyenne, directement héritée du classique hollywoodien.



- pour Woody Allen, tu peux te lancer, les "positivistes" t'attendent de pied ferme!

ce défi - laid ?-] a dit…

Bah, alors ? le challenge ? on se défile !!?-DDD

Bon.

Le "problème Woody Allen" a selon moi largement dépassé la cinéphilie "positifiste(f***ing ?-]" ; puisqu'il touche aussi le "cahiérisme" !!?-] (par exemple, voir le "conseil des dix")

Si les "alleniens" - des deux bords, donc - veulent se défouler, ils peuvent toujours aller me conspuer au Village !-DDD Le billet en question vaut tout aussi bien pour sa dernière production !-D

En tous cas, merci Buster, pour les compléments sur How do you know : maintenant le spectateur "bourrin" ne pourra pas dire qu'il n'avait pas été prévenu !-D

Buster a dit…

Je parlais surtout du dernier Woody Allen que les Cahiers n’ont pas vraiment défendu... Le film n’est pas terrible mais bon, pas si mauvais que ça, on y trouve quelques moments réussis (grâce surtout à Anthony Hopkins), même si, comme souvent chez Allen (le Zelig de la mise en scène), surtout dans ses derniers films, la narration part dans tous les sens, faute de pouvoir maintenir jusqu’au bout la ligne du début. C’est vrai que depuis 15 ans, c’est-à-dire... 15 films!, il n’y a que "Deconstructing Harry" et "Match point" qui tiennent vraiment la route...

M. a dit…

Vous oubliez "Vicky Cristina Barcelona" mon cher Buster... J'ai rarement cette conviction, mais cette fois je pense que beaucoup sont passés à côté, sinon d'un grand film, du moins de quelque chose d'important, et je parie qu'il sera fortement réévalué dans les années à venir...

Buster a dit…

Non non, je ne l’ai pas oublié, mais je n’aime que la première partie du film, jusqu’au départ de Rebecca Hall, la seconde partie avec Penelope Cruz, je n’aime pas du tout, j’avais d’ailleurs écrit un billet sur le film. Pour ne pas me répéter, je vous y renvoie:

http://theballoonatic.blogspot.com/2008/11/ol.html

Melaine Meunier a dit…

Je viens de voir ce film, notamment grâce à votre top de l'année 2011, et aussi aux quelques mots élogieux de Serge Bozon dans son entretien-fleuve "Une bonne gorgée de bozonade" ( http://www.elumiere.net/numero5/bozon.php ) et je dois dire qu'il m'a enchanté. Leçon de cinéma, en effet, on peut dire ça comme ça... La mise en scène atteint un degré de concision (et de précision dans cette concision) absolument formidable. J'ai adoré cette façon de jouer avec l'espace : quelques pas en arrière, plein de fenêtres, des portes qui s'ouvrent et se referment... et un bus qu'il ne faut pas rater. J'aime beaucoup l'introduction du premier de vos deux textes car il met en évidence quelque chose qui me semble essentiel dans le film : l'idée du choix, de l'importance de choisir (et d'affirmer son choix). Même le titre est formidable : "comment savoir ?" n'est pas la grande question à placarder sur le film, mais plutôt cette petite interrogation qui s'infiltre constamment, qui passe d'un personnage à l'autre au grès des scènes et des relations, et qui finit par s'envoler sans trouver de réponse.

Très curieux de découvrir d'autres films de Brooks du coup, un auteur que je ne connaissais pas il y a encore quelques semaines.

Buster a dit…

Merci pour le retour... oui c'est un film magnifique avec des personnages incroyables, James L. Brooks est pour moi le meilleur auteur de comédie actuel (avec Whit Stillman). C'est vrai que le titre Comment savoir correspond bien au film, même si le titre original How to you know est plus précis (comment savez-vous), plus en rapport finalement avec l'aspect relationnel dont vous parlez, ce drôle de lien (interrogatif) qui existe entre les personnages et les rend si touchants...

Melaine Meunier a dit…

Et les Farrelly alors ?

Oui c'est vrai pour le titre, je n'avais même pas fait attention à la légère (mais importante) différence avec le titre original en fait.

Buster a dit…

Oui les Farrelly, j'aime beaucoup, ainsi que Apatow, Mottola, ceux qu'on peut considérer comme les héritiers de John Hughes... mais Brooks est pour moi au-dessus.