samedi 19 février 2011

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Vu Black swan de Darren Aronofsky. Ce qu’il y avait de bien dans The wrestler c’est que les boursouflures (physiques) de Rourke s'accordaient avec celles (stylistiques) d'Aronofsky. Le reste n’avait pas grand intérêt. J’ai oublié Pi depuis longtemps (oui je sais... 3,1416, c’est pour ça d'ailleurs que, depuis, on croit voir chez Aronofsky un mélange d’irrationnel kitsch et de transcendance), détesté Requiem for a dream, sommet de cinéma tape-à-l’œil, gratuit et prétentieux, et pour le coup pas vu The fountain... Autant dire que pour Black swan ce ne fut pas l’empressement, rechignant pour aller le voir, cherchant tous les prétextes (je n’aime pas la danse classique, je n’aime pas les performances d’acteurs, je n’aime pas surtout les films bulldozers...) pour m’y soustraire, mais bon j’y suis allé quand même, à reculons et sur la pointe des pieds (mais pas en battant des ailes, faut pas exagérer non plus), intrigué par l’enthousiasme d’une bonne partie de la critique, quoique le fait d’y avoir lu à chaque fois la même chose (il ne semble exister qu’une seule critique-type à propos de ce film) n’était pas bon "cygne" (hum...). Eh bien, je n’ai pas été déçu: c’est encore plus mauvais que je le craignais. Le "supercinéma" dans toute son horreur. Aronofsky c’est l’anti-James L. Brooks. Son cygne a la grâce d’une oie grassement gavée (ce n’est pas tant le thème archirebattu du double - cygne blanc/cygne noir -, des pulsions (auto)destructrices, de la chair souffrante, etc., sans oublier bien sûr les tourments de la sexualité, qui me gênent, puisque tout ça est dans Le lac des cygnes, une œuvre au demeurant très psychanalytique, que la façon toute cérémonieuse et faussement dérangeante avec laquelle Aronofsky s’en empare et le transcrit visuellement). Si Brooks c'est "How do you know", Aronofsky, lui, c'est "You go to know"... et plutôt deux fois qu'une. Il y a tout un sous-texte dans ce Black swan, qui est le pendant féminin de The wrestler, une sorte de partie de catch en tutus, mais c’est tellement velléitaire et noyé dans l’artifice que l’on prend pour du (faux) premier degré ce qui n’est au fond que du (mauvais) second degré. Quant aux références... Perfect blue de Satoshi Kon (que je ne connais pas), les Chaussons rouges de Powell et Pressburger, Répulsion de Polanski, All about Eve de Mankiewicz, Showgirls de Verhoeven, Suspiria d’Argento, Carrie de De Palma, Marnie d’Hitchcock, quelques Cronenberg, etc... elles sont si abondantes, si disparates, qu'on se demande ce qui peut bien structurer un tel film, d'autant que tout ici n'est que délire de bon aloi, sagement campé dans l’imagerie (surlignée) d’un cinéma bankable, oscarisable, véritable attrape-gogos pour spectateurs en mal de sensations... En fait plus je regardais le film plus je pensais à... Ida Lupino. Quel rapport? Aucun évidemment, tant le cinéma d'Aronofsky se situe aux antipodes les plus antipodiques de celui de Lupino... Mais voyant Black swan je ne pouvais m'empêcher de rêver à Never fear, pour la danse et les meurtrissures du corps, ou encore Hard, fast and beautiful, pour la mère abusive et les rêves de gloire, et je mesurais alors en quoi le film d'Aronofsky n'est qu'une démonstration de force tournant à vide, un film-miroir dans lequel rien ne se réfléchit... rien sinon l'image satisfaite d'un (super)auteur, parfaitement convaincu de son génie.

(pour plus de détails, cf. les commentaires)

8 commentaires:

Anonyme a dit…

Fan absolu de James L. Brooks depuis toujours (je fanfaronne), voilà que j’aime pour la première fois un film d’Aronofsky alors que j’étais persuadé que j’allais détester : en théorie c’est à fuir (le double, la sexualité noire etc…), mais ça n’a rien de théorique ce film (je n’ai absolument pas pensé sur le coup aux références que vous indiquez), et ce petit roi de la maîtrise dont je détestais l’ingénuité et la fatuité, cette fois-ci m’a vraiment soufflé. Alors je suis peut être un nigaud en mal de sensations comme vous dites, mais j’ai été étonné dès le début par la simplicité de la ligne (on ne quitte pas le personnage d’une semelle, peu de personnages et de lieux, le vague des distinctions, l’élégance cotonneuse des couleurs gris/noir/blanc cinglée des moments de panique de la transformation), l’empathie que l’on ressent peu à peu pour cette jeune femme. La simplicité (pour ne pas dire la bêtise) du discours sur la danse ne m’ont absolument pas gêné (alors que je pensais qu’ils allaient tout parasiter) : le film n’est pas là, mais dans l’anxiété, l’élan de la caméra au moment de filmer la danse (allez osons : l’élégance de Minnelli et la fougue de Powell !), l’horreur de la volaille…et dans cette chute finale en apesanteur (quelle musique !) et fondu au blanc. Bon, tout ça pour vous dire qu’on peut être plus que sensible à l’intelligence d’écriture de ‘Comment savoir’ et se révéler sur le tard un spectateur enthousiaste d’Aronofsky (ce n’est pas pour ça que je reverrais les précédents : gras et non moins gonflés aux amphétamines, exactement ce que vous semblez dire de ce dernier !)…

Buster a dit…

D’abord je tiens à vous dire que votre commentaire est ce que j’ai lu de mieux jusqu’à présent parmi ceux qui défendent le film. Je note quand même que, comme beaucoup, vous aimez "Black swan" au-delà de ses défauts. Cette contradiction apparente je la comprends l’ayant moi-même vécue à propos d’autres films... Et c’est toute la difficulté. Je reconnais cette énergie dont vous parlez mais je n’y ai pas été du tout sensible, non seulement à cause des lourdeurs habituelles d’Aronofsky, même si elles passent peut-être un peu mieux ici, comme emportées par le rythme, mais surtout parce qu’Aronofsky la gaspille plus qu’il ne la canalise, surtout dans les scènes d’angoisse. L’idée de filmer les séquences de danse comme un thriller est bonne en soi, mais la logique n’aurait-elle pas été de filmer les autres scènes, celles extérieures à la danse, qui relèvent plus du thriller psychologique, d’un point de vue presque documentaire. Ici nul conflit, en termes de mise en scène, la tension est maintenue tout du long, à grands coups d’effets (d’autant plus efficaces que tout est concentré sur un seul personnage), mais sans que rien ne soit vraiment questionné, tel un vulgaire suspense, surtout comme un pur exercice de style. Le finale est impressionnant c’est vrai, mais vu toute l’énergie déployée pour nous y amener, il aurait été impardonnable de le rater. Bref un film virtuose, comme on dit, mais quand même assez vain, qui m’a davantage essoufflé que soufflé...

PS. Qu’on aime à la fois "Comment savoir" et "Black swan", ne me gêne nullement. Ce qui me dépasse, sans pour autant m’empêcher de dormir, c’est qu’on puisse en même temps mépriser le film de James L. Brooks et se pâmer devant celui d’Aronofsky.

Rebecca a dit…

Je suis un peu comme Anonyme, bien que très réservée par rapport aux films précédenst de Aronofsky (pas du tout aimé Requiem et Wrestler), là j’ai marché, et à fond. Les séquences de danse sont quand même extraordinaires, jamais vu ça ailleurs. Le film acquiert une puissance qui balaie tout sur son passage, défauts compris. Les références Powell, Polanski, Cronenberg, De Palma, …on y pense, bien sûr, mais ce n’est pas parasitant, au contraire ça donne au film un côté jubilatoire. Cette fois, Aronosfky est entièrement au service de son sujet, et non l’inverse, même si c’est fait avec outrance, ou plutôt démesure car c’est en accord avec la passion, la folie, du personnage. Un film pas sublime mais hénaurme.

Buster a dit…

Oui oui, mais... non, je ne crois pas trop à la sincérité d’Aronofsky. C’est maîtrisé de bout en bout, mais à la manière du cygne blanc, le film ne se lâche pas du tout, tout est parfaitement contrôlé, pas de côté sombre au niveau mise en scène, le film n’offre à aucun moment son propre reflet inversé, tout est filmé en gros plan (comme du mauvais Cassavetes) et en caméra portée (comme du bon Dardenne), quelles que soient les scènes. C’est justifié dans les scènes de danse, pour intensifier le mouvement, et aussi certainement masquer les limites de Portman danseuse, mais surtout pour saisir au-delà de l’effort la fragilité du personnage, susceptible de s’écrouler à tout moment, d’où l’aspect angoissant de telles scènes, mais pour le reste, rien ne le justifie sinon pour faire "moderne", on me dira que c’est parce que le film est vu uniquement à travers le regard de Portman, sauf que ce regard est celui d’une schizophrène et qu’à ce titre il ne saurait être toujours identique. Ainsi filmé, on a l’impression que le personnage hallucine du début à la fin, ce qui n’est pas le cas. C’est pourquoi je trouvais qu’opposer l’aspect angoissant et un peu fantastique des scènes de danse à quelque chose de plus réaliste, comme vu de l’extérieur, et non bêtement horrifique, pour tout ce qui touche aux hallucinations du personnage, aurait sûrement apporter plus de trouble et d’ambiguïté à un film qui en manque cruellement. Ici c’est du cinéma big beat (je crois d’ailleurs qu’on entend les Chemical Brothers dans le film), efficace, mais comme le serait un long spot publicitaire.
Sinon pour les références, moi non plus elles ne m’ont pas spécialement gêné (d’ailleurs à y repenser, la plus évidente c’est peut-être Kubrick: Shining + Eyes wide shut), ce que je voulais dire c’est que chez Aronofsky ça relève davantage du megamix que d’un vrai travail de recyclage.

sébastien a dit…

C’est dingue toutes ces influences... On pourrait ajouter "Ricky" d’Ozon pour les ailes qui poussent dans le dos.

Buster a dit…

Hé hé... oui le film est une vraie mine d’or à ce niveau, même si ça sert surtout à combler le manque d’imaginaire d'Aronofsky.

SR a dit…

c'est nul, lourd et très con, et accessoirement odieux de misogynie et d'homophobie.
(critique constructive)

je viens de le voir parce qu'une jeune femme m'avait dit s'être identifiée à Nathalie Portman. Faites-moi penser à lui prêter Cat People d'urgence, au hasard — ou n'importe quel Franju, un Lupino pourquoi pas ?

Aronofsky c'est un pseudo d'Adrian Lyne, nan ?

Penser aussi à revoir Donnie Darko et The Box de Richard Kelly, histoire de se faire vraiment peur dans un miroir et vérifier comment filmer un pied (et le reste).

Buster a dit…

"Nul, lourd et très con", la critique est juste à défaut d’être constructive. Ce qu’il y a de pathétique chez Aronofsky c’est son incapacité à produire du récit. Son délire c’est du toc, à la différence en effet d’un Richard Kelly (j’aime beaucoup The box). Ici ce n’est que de la gonflette, du cinéma surprotéiné, pour en mettre plein la vue et rien d'autre... Au niveau formel c’est laid, au niveau dramaturgique c’est ridicule, au niveau narratif c’est proche de zéro. Bref c'est ça: nul, lourd et très con.

PS. En plus, c’est vrai, Aronofsky filme les pieds comme un pied.