mardi 8 février 2011

Beau comme Beaubourg

L'Imprésario ou l'innocence retrouvée.

Vu donc le dernier film de Serge Bozon, tourné pendant la dernière Major, dans l’esprit de ce que fut la manifestation - le cinéma français du point de vue artisanal -, soit un film à tout petit budget (10000 euros), rudimentaire, rêche, dont on retient en premier lieu le double dispositif: 1) deux acteurs qui jouent la comédie, en l’occurrence une rencontre amoureuse entre un imprésario (Thomas Chabrol) et une journaliste (Laure Marsac) venue l’interviewer, avec comme seul décor le mur du fond, et en contrechamp, les "ouailles" de l’imprésario: des "vieux artistes" (Paul Vecchiali, Luc Moullet, Adolpho Arrietta, Marie-Claude Treilhou, Jean-Christophe Bouvet) - plus un "travesti" (Christophe Bier) -, assis dans leur loge, devant la glace, ce qui confère au plan un petit côté Limelight; 2) les interventions de quelques cinéastes (on y retrouve Vecchiali et Treilhou, mais aussi Raúl Ruiz et Marc Scialom), enregistrées lors de la Major; entre les deux, une zone de partage qui fait communiquer l’espace intime du premier dispositif à l’espace public du second, zone arpentée, entre autres, par un jeune spectateur/cinéphile qui, régulièrement, nous confie ses impressions...
Le film est à juger à l’aune des contraintes imposées par les conditions de tournage. D'où l'importance du montage: comment agencer la fiction et les captations, comment établir des ponts qui rendent l'ensemble, si "hirsute" soit-il (dixit Bozon), suffisamment structuré... Si l’Imprésario vaut par les temps forts que représentent, d'un côté, le dialogue écrit par Axelle Ropert, entre une jeune femme timide et un homme qui se définit lui-même comme une "fripouille suave" (clin d'œil à George Sanders?) et, de l'autre, les propos presque confidentiels des cinéastes, on voit bien, par le choix des paroles entendues, que la distinction entre intimité et public est des plus fragile, à l'image des cloisons qui séparaient les différents espaces du sous-sol de Beaubourg. La comédie est jouée sans vrai public, mais pas à l'abri des regards, que ceux-ci soient réels (bien que hors-champ): les spectateurs du rez-de-chaussée, observant la scène d’en haut, ou fictifs: les artistes assis à côté; alors que les "confidences" des cinéastes bénéficient, elles, d'un vrai public (on voit la tête des spectateurs au premier plan, comme au théâtre ou au cirque - cf. la scène avec Treilhou dont le rire et celui des spectateurs ont quelque chose d’enfantin), ce qui crée, par ce mouvement de va-et-vient entre les deux dispositifs, un troisième espace, à la fois moderne (la nudité) et primitif (la frontalité), embrassant pour le coup les cent ans d’histoire de la dernière Major, sentiment renforcé par la présence de tous ces vieux cinéastes en coulisses (ah, ce plan sur Moullet et Ruiz, assis sur leurs chaises, plan un peu cruel - on se croirait à l’hospice - mais aussi très touchant par la distance que maintient Bozon). De sorte que, à l'instar des questions soulevées dans le scénario, le film pourrait bien, lui aussi, convoquer tour à tour le banal (simplicité de la fiction et des dispositifs), le bizarre (artificialité de l’ensemble) et le beau, à travers non seulement les tentatives - plus que le résultat, forcément imparfait - pour apporter au film la cohésion qui lui manque, mais surtout le thème de la vieillesse qu'on peut voir comme une forme de reconnaissance à l’égard des vieux maîtres et de leurs dernières œuvres, quand celles-ci tendent à la simplicité maximale: le cinéma réduit à sa plus simple expression, un "cinéma de tréteaux", le seul finalement qui se transmette (nul secret de fabrication), et dont Serge Bozon se révèle ici le digne héritier.

3 commentaires:

ovni - présent a dit…

Un premier truc, d'abord, juste pour t'embêter !-] Il y a une "ouaille" (de l'agent artistique) qui a dû s'étouffer en lisant ces lignes - je cite, au milieu de ton premier paragraphe : "(Paul Vecchiali, Luc Moullet, Adolpho Arrietta, Marie-Claude Treilhou, Jean-Claude Bouvet)"
- Euh, c'est Jean-Christophe (Bouvet)... ou (Jean-Claude) Bourret !!?-] Bah, alors ? c'est quoi, ce lapsus ?!-DDD

Ensuite, il y a le film, oui. Mais, là... hum !

Comment décrire ses impressions... surtout quand le réalisateur lui-même vous demande votre avis, à chaud (ou "à tiède", si on préfère) ?!

Pfff, tout ça à cause que - à ce moment-là, ce soir-là, dans un bistrot du coin - je m'entretenais avec un interlocuteur... qui se trouvait être un de ses proches !!?-] Euh, ce que je savais néanmoins avant d'avoir accepté de prendre le pot, hein !-] Le pire étant, que j'ai une certaine estime (assez grande même) pour le cinéaste-critique !

Donc, comment dire à quelqu'un qu'on respecte beaucoup, mais qu'on ne connaît pas personnellement, et qui vous demande, en direct, vos réactions face à son dernier film... qui n'est pas très "réussi" ; surtout quand on n'a pas l'habitude de flagorner ?!-]

Lui dire pour commencer, que la question du "réussi/pas réussi" ne se pose pas ici : que c'est un faux-problème. Bon, je crois que, sur ce point, j'ai dû prendre un long détour, sans vraiment parvenir à tout à fait clair !?-] Puis, que les "faiblesses" - assez nombreuses - font aussi leurs qualités ! car elles permettent au spectateur de se questionner tout le long de la projecion. Le film étant bancal, se demander ce qu'apporte (euh, de plus) ce déséquilibre, par rapport à un film plus équilibré (tiré d'un même matériau) ? Le film est "heurté". Mais, pourquoi et comment les "heurts" le rendent plus attachant qu'un film qui aurait été davantage "harmonieux" ? Et enfin, il y a beaucoup (trop) d'aléatoire dans la conduite narrative : c'est la part expérimentale, qui la distingue d'une narration conventionnelle - de ce qu'aurait pu donner, disons, un reportage sur le même "sujet", traité par un besogneux.

Ajouter le fait, puisque ce fut le cas, qu'on a été un "visiteur régulier" de la "manifestation" dont il était question (La Dernière major !") : que de retrouver les bribes, ainsi éparpillées, donnent un relief intéressant à l'ensemble, complètement décalé par rapport à ce qu'on a vu (et retenu) ; et, à coup sûr, totalement différent de ce que pourra percevoir un spectateur "vierge" ("partiellement", ou "intégralement").

Bon, n'ayant pas voulu théoriser "in live", je profite alors de ton billet ici. Le "bricolage" du film est "assez passionnant" (comme dirait l'autre) : le "double dispositif" (que tu as décrit dans ton 1er §) produit une relance mutuelle, par injections "historico-culturelles" d'un côté, puis "de séduction progressive dans la fiction" de l'autre. L'étrangeté est renforcée par l'opposition "artifice" (devant un mur, sans arrière-plan) / "documents-archives" (improvisations des interventions, dans la pénombre) ; comme un dialogue... "souterrain" !-]

Pour finir, il reste néanmoins le gros bémol : l'argument des moyens "rudimentaires" est, tout de même, une excuse (un peu) facile ; ajoutons, "à l'arrivée". On peut très bien croire que si le "projet" avait été mieux conçu, préparé, voire "anticipé" (ahum !), le résultat, avec des moyens équivalents, aurait été meilleur. Cela dit, l'ensemble est fort appréciable - euh, sans être toutefois "remarquable", hein !-]

PS : euh, dans mon précédent comm, je parlais (itou) bien du dernier woody-ballen !-]

oups a dit…

"sans vraiment parvenir à ETRE tout à fait clair !?-]"

Buster a dit…

Oui, Jean-Christophe, bien sûr... j’ai un peu confondu les prénoms, entre Marie-Claude (Treilhou) et Christophe (Bier)... Bon j’ai corrigé.

Sinon je ne crois pas que pour Serge Bozon les moyens rudimentaires sont une excuse pour justifier l’aspect heurté, comme tu dis, de son film. Au départ il y a un choix esthétique pour rester dans l’esprit de la dernière Major. L’idée c’était quand même de faire un film en direct, one take, comme dans les premiers spectacles, avec ce que cela suppose de spontanéité et de fraîcheur. Le challenge était là. Plus de moyens n’auraient en effet rien changé, au contraire même, le film aurait couru le risque d’être démonstratif. Quant à une plus grande préparation, je ne sais pas si cela aurait permis de rendre le film meilleur, d’autant que là encore, comme pour les moyens, ça me semble contradictoire avec le projet.