samedi 8 janvier 2011

Somewhere

Système de la mode.

Vu Somewhere de Sofia Coppola. Voilà un film à la fois exaspérant - on peut même dire qu’il cultive l’art de l’exaspération - et intrigant, tant il semble se dérober en permanence, vous glissant entre les doigts, drôle d’objet lisse et mou qui n’a strictement aucun intérêt, si ce n’est que cette absence d’intérêt est aussi, paradoxalement, ce qui en fait l’intérêt. Intérêt, maigre mais réel, qui tient à la capacité qu’a Sofia Coppola à ne jamais déroger à son principe esthétique de départ, celui, léonardien, d'un monde ouaté et vaporeux, qu’elle décline obstinément de film en film, quelle que soit la figure choisie. Film déceptif, forcément déceptif (c’est l’aspect durassien du cinéma de Sofia Coppola), Somewhere est surtout un modèle de désamorçage narratif (une séance de moulage, un passage à la télé italienne..., ne sont rien d'autre pour le "héros" que des cases de plus dans la grille, toujours plus vide, de son existence). Que le monde que S. Coppola nous décrit soit baigné par ses souvenirs d’enfance (expliquant que la drogue y soit absente et le sexe surtout vu de l’extérieur), que cette vie de "poor little rich girl" (dont le nullissime Life without Zoe de Francis Ford, sur un scénario de Sofia, représente en quelque sorte la matrice) se retrouve dans cette langueur esthétique, cela ne fait aucun doute, et à ce titre le cinéma de Miss Coppola ressemble, du moins pour l’instant, à un long dialogue avec le père, mais réduire son œuvre à ce seul trait biographique, c’est aussi passer à côté de l’essentiel: le goût chez elle du neutre. "Dans le Système de la mode, l'opposition signifiante ne passe pas entre telle ou telle couleur, mais massivement entre le coloré et l'incolore: incolore ne veut pas dire "transparent" mais précisément: de couleur non marquée, "neutre", de couleur "indistincte"..." (Barthes) Ce qui rend Somewhere dérangeant, provocant, voire scandaleux, se situe exactement là. Il y a une difficulté à penser le cinéma autrement que dans son rapport entre, disons, réel et fiction, forme et récit, drame et comédie, contemplation et action, etc., autant d'oppositions parfaitement marquées. Chez S. Coppola, le curseur est déplacé, l'opposition se joue davantage entre le marqué et le non marqué, le distinct et l'indistinct... Certes, dans ce registre du neutre, des films comme Virgin suicides et Lost in translation offraient plus de séduction, mais peut-être aussi parce que le jeu des oppositions n'y était jamais totalement aboli. Ici tout finit par se déliter, même le rapport entre distinct et indistinct, nous plongeant ailleurs, quelque part, somewhere, en pleine indistinction, à l'image du sourire final, et mystérieux (toujours Léonard), du héros, personnage sans qualités, désertant un film qu'il n'a fait que traverser.

4 commentaires:

marievachette a dit…

Avant de voir ce film j'avais très envie de le détester et finalement ce n'est pas si simple. Votre texte pointe avec une belle pertinence cette complexité, merci.

Buster a dit…

Merci à vous Marievachette.

D&D a dit…

Vu le film. Pas aimé. Pas intéressé. Presque oublié déjà.
Et puis je lis votre billet, et c'est autre chose qui arrive.
Pas par rapport au film lui-même, j'en suis trop dépris, mais votre déplacement de curseur, il ne va pas me lâcher de sitôt.
(Et par ailleurs, c'est cool que, finalement, le doute ne vous ait pas arrêté ;-) )

Buster a dit…

Ce qui est très étrange dans ce film c’est qu’on a l’impression que Sofia Coppola fait tout pour qu’on ne l’aime pas (ressassement des thèmes, délitement narratif, insignifiance des personnages, etc.), comme si la cinéaste mettait un point d’honneur à excéder son propre univers pour mieux le dépasser et ensuite, peut-être, passer à autre chose. Pour le coup je n’arrive pas à le détester... Il y a comme ça des films assez vides mais qui finissent par se remplir des petits riens qu’ils accumulent. C’est peut-être aussi parce que je ne ressens pas chez Sofia C. la pose auteuriste qu’on retrouve chez tant de cinéastes, il y a chez elle une sincérité qui rend son film attachant...