dimanche 30 janvier 2011

Comment savoir

James L comedy club.

Vu l'accueil réservé à How do you know (Comment savoir), la dernière comédie de James L. Brooks, le film risque de ne pas tenir l'affiche très longtemps, à l'instar du précédent, Spanglish. D'où le dilemme: faut-il se précipiter pour le voir près de chez soi, c'est-à-dire en VF quand on vit en province, ou attendre de venir à Paris, pour le voir en VO, sachant que dans quinze jours il sera peut-être déjà trop tard? Car James Brooks, en France, n’a jamais vraiment eu les faveurs du public, et encore moins celles de la critique. C’est d’ailleurs l’un des rares cinéastes sur lequel les Cahiers et Positif étaient jusqu'à présent d'accord (dans le rejet). Ainsi, en ce qui concerne l’archi-oscarisé Terms of endearment (Tendre passions), son premier film: "médiocre téléfilm, sans style visuel, mélange de comédie boulevardière et de mélodrame dans le pire registre du soap-opera... cinéaste plan-plan qui fait un sort à chaque mot d’un dialogue "spirituel" pour New-Yorkais sophistiqués, les mêmes ou leurs pères qui applaudissaient il y a trente ans les tranches de vie genre Marty ou les comédies type Picnic et boudaient les mélodrames, les vrais, flamboyants, de Sirk ou Minnelli..." (Ciment); ou encore: "Brooks s’exerce constamment à faire sincère, jamais à être vrai... ça baigne dans le code de bout en bout." (Toubiana). Pour Broadcast news (qui fallit sortir en France sous le titre Pleure pas, t’es en direct!), c’est un peu mieux. Jousse, dans les Cahiers, salue le morceau de bravoure que constitue l’édition spéciale sur l’attaque libyenne contre une base américaine, où "le réalisateur arrive à créer un étonnant circuit de communication entre les trois personnages"... "une sorte de raccourci, de télescopage de l’amour au travail, digne de la grande comédie américaine (on pense à Cukor qui n’a cessé de travailler la relation privé-public, amour-travail, dans Adam’s rib, par exemple)", mais ce n'est pas suffisant pour faire du film, dont "les dialogues et les expressions sont souvent très codés" et "les baisses de rythme trop fréquentes", une vraie réussite. Si Jousse conclut que "James L. Brooks, avec plus de rigueur, plus d’imagination, plus de méchanceté aussi, pourrait relever le niveau de la comédie américaine...", la sanction est plus sévère trois ans plus tard, sous la plume de Camille Nevers (Sandrine Rinaldi): "Soyons très redevables à James L. Brooks d'être le producteur de la série télé les Simpson, époustouflante satire animée de l'American way of life. Mais puisqu'il s'agit ici d'un dictionnaire des cinéastes, reconnaissons que Terms of endearment (...) et Broadcast news (...), avec leurs bons sentiments ratissant large, et leurs psychodrames rabougris, nécessitaient plus de fumier - moins de fumisterie - pour récolter, outre du blé, nos suffrages." Waouh... [ajout du 12-02-11: en fait, une notule totalement reniée par SR, pour elle la pire chose qu’elle ait écrite en tant que critique, et ce d’autant plus qu’à l’époque elle aimait déjà profondément Brooks - cf. la réponse de l’intéressée dans les commentaires] Bon, je passe sur I'll do anything (la Petite star) qui n’est jamais sorti en France... Quant à As good as it gets (Pour le pire et pour le meilleur), si le personnage d’Helen Hunt, "mélange subtil de vulnérabilité et de vitalité", offre quelques vrais moments de rire ou d’émotion, c’est loin d’être le cas avec celui de Nicholson tant ici "la transformation d’un salaud en bon bougre manque cruellement de ressort..." (Cahiers). Reste Spanglish, dont les Cahiers n’ont même pas parlé alors que de son côté Positif n'y voit que des scènes sans consistance, livrant les interprètes à eux-mêmes, et une critique sociale qui tourne court...
Devant une telle unanimité, on finit par douter de ses propres jugements (je ne l'ai pas encore dit mais j'aime beaucoup Broadcast news, As good as it gets et Spanglish). C'est d'autant plus étrange qu'aux Etats-Unis, James L. Brooks est reconnu comme un maître par ses pairs, les réalisateurs de comédies, lesquels sont plutôt appréciés en France. Ainsi Judd Apatow (dans le bouquin de Burdeau): "Je regarde sans arrêt Terms of endearment: un film vrai, émouvant, drôle, qui trace une ligne fragile entre comédie et drame. Personne d'autre n'arrive à faire ce que réussit Terms of endearment... Il m'arrive d'écouter le commentaire audio, juste pour ressentir la passion que quelqu'un peut éprouver à travailler... James Brooks parle de ses personnages comme s'il devait leur rendre justice, les honorer, les choyer. Comme s'ils existaient..."
En fait, dire que James L. Brooks n'a jamais été défendu en France n'est pas vrai. Il existe une petite famille de critiques qui a toujours soutenu ses films. C'est celle de la Lettre du cinéma [ajout du 12-02-11: et au sein de cette famille, Sandrine Rinaldi donc, cf. supra], à travers notamment les textes de Serge Bozon et de Benjamin Esdraffo (la Lettre n°30). Mais ce fut bien la seule, au point d'ailleurs que, pour l'instant, l'unique critique favorable, dithyrambique même, que j'ai lue à propos de Comment savoir est celle d'Axelle Ropert (qui fut co-rédactrice en chef de la Lettre, faut-il le rappeler...) dans les Inrocks. C'est tellement à contre-courant que même Télérama (via Ferenczi sur le site de l'hebdo) s'en étonne. Tout ça pour dire que James L. Brooks est emblématique d'une certaine conception de la comédie (et pas seulement américaine) qui - c'est le moins qu'on puisse dire - n'est pas dominante chez nous, et sur laquelle je me propose de revenir, une fois vu Comment savoir... en VF ou en VO, peu importe.

PS. Merci à D., qui m'a déniché les critiques des Cahiers et de Positif sur les films de James L. Brooks.

[31-01-11: viens de voir Comment savoir - plus tôt que prévu, donc, et en VO! Que dire... sinon que c’est le plus beau film de James L. Brooks, un modèle de comédie, d’une invention constante - dosage miraculeux de drôlerie et d’émotions - et d’une rare élégance question mise en scène... bref que Brooks est bien le véritable héritier aujourd’hui d’un McCarey ou d’un Minnelli. Je sais, pour certains c’est dur à entendre, mais c’est comme ça... A suivre.]

23 commentaires:

Lucie a dit…

Pour ce qui est de l'accueil de Comment savoir, Le Monde n'a pas aimé, Libé et Télérama n'en ont même pas parlé ...

Sinon pas encore vu moi non plus le film, mais j'ai un bon souvenir de Pour le pire et pour le meilleur.

Anonyme a dit…

VO ou VF peu importe, sur ce film (qui parle de gens qui n'arrêtent pas de commenter ce qu'ils disent et ce qu'ils font), non! venez à Paris le voir en VO...rythme étrange, languissant, pas facile (et les dialogues rapides, eux, y sont pour beaucoup), et comme d'habitude chez Brooks une capacité à faire surgir une émotion de choses très concrètes, avec des personnages toujours à la hauteur de leur situation, à savoir parfaitement où ils en sont et à le dire sincèrement... non vraiment il faut le voir en VO!

Buster a dit…

Lucie > Pas étonnant.

Anonyme > Oui bien sûr, en VO, c’était un peu ironique... d’autant que, le hasard faisant bien les choses, je dois faire ce soir un détour par Paris avant de rejoindre ma province. Donc...

Sébastien a dit…

Bonsoir Buster,

Je vous ai trouvé du renfort: Momcilovic sur Chronic'art (ça vient tout juste de sortir):

http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=11971

Sinon je ne serais pas surpris que dans le prochain numéro des Cahiers on trouve enfin une critique positive sur James L. Brooks (par Malausa ?)

Buster a dit…

Merci Sébastien. Oui, espérons du côté des Cahiers, il serait temps que cesse cet ostracisme odieux vis-à-vis de Brooks. Mais pour Libé, le Monde (le texte de Mandelbaum est d’une bassesse incroyable), Télérama... (Positif aussi j'imagine), les carottes sont cuites.

Sébastien a dit…

Aux Inrocks, il n’y a pas que Ropert qui a aimé le film, Lalanne l’a défendu dans l’émission Le Cercle :

http://www.canalplus.fr/c-cinema/pid2959-c-emissions-cinema.html?tab=2&vid=tab&vid=417980

On y entend aussi (malheureusement) cette gourde de Haas (affirmer que Brooks n’a pas confiance en ses personnages !!!), ce crétin de Neuhoff et le neuneu Ferenczi.

Buster a dit…

Super. Lalanne, Momcilovic... le James L comedy club compte donc deux nouveaux membres :-)

M. a dit…

Pour ceux qui n'ont pas le courage de "monter à Paris", vous pouvez toujours venir à Lyon où deux (grosses) salles le passent en VO (dont le Pathé Bellecour). Hé oui, il n'y a pas qu'à Paris qu'on peut voir des blockbusters en VO...

Critique (apparemment enthousiaste) de Jean-Sébastien Chauvin à venir dans les Cahiers.

Buster a dit…

Chauvin? parfait... ça fait un de plus!

Sinon merci M. pour l'invitation, mais Lyon c'est trop loin, moi c'est plutôt l'ouest...

Anonyme a dit…

brooks, l'égal d'un mccarey ou d'un minnelli ...c'est n'importe quoi.

Buster a dit…

Ah tiens, un anti-brooksien...
J’ai dit l’héritier, pas l’égal. Maintenant, si la différence vous échappe, je ne peux rien pour vous.

SR a dit…

Aïe. Well.
J'ai UNE seule honte réelle dans ma critik life, et c'est une tache telle que j'aimerais inventer la gomme virtuelle-temporelle... merci, hum, de l'avoir retranscrite, cette note-honte in extenso ici.
La honte d'avoir eu, un temps donc, honte d'aimer Terms of Endearment et Brooks - et je veux ici génufléchir mortifiée devant mister James L. Brooks en implorant son pardon pour cette putasserie que j'avais écrite, vite et sachant parfaitement que je (me) mentais. Soupir... pas de rétrospection introspective utile sur les motifs de cet ancien reniement -- très éphémère et depuis honni vomi...

Je suis, depuis la vision à sa sortie de Terms of Endearment, une admiratrice absolue de James L. N'ai de cesse depuis, disons As Good as It Gets (et non plus aux Cahiers mais à la Lettre) de clamer l'importance "hors-norme" de ce cinéaste — le seul mccareyien, je le dis depuis des années... et lors de l'article à l'occasion de Spanglish* dans la Lettre signé Bozon j'ai carburé pour faire circuler et montrer ses films que peu avaient vu (Broadcast News, I'll Do Anything., et Terms of, donc). En gros, je fais tout pour que la note (dico des réal américains des Cahiers...) disparaisse dans l'oubli de mes pires nightmares...

(Il y avait eu aussi In Her Shoes, le film de Curtis Hanson, que j'estimais éminemment l.brooksien, et je l'ai dit ici ou là - à la radio)

Bref Buster (je passe vous lire de-ci de-là, mais comme je ne vais plus, au ciné...), c'est rude - je peux vous appeler Paul ? - de me faire un coup réminiscent trauma pareil... :)

How Do You Know... (pas encore lu la pressssss) si je ne vois qu'un film en salle cette année, ç'aura été celui-là. J'y re-pense chaque jour depuis...
...à ce "drame gai" typique de L. Brooks - "genre" qui le rend le seul aussi en phase avec le cinéma de McCarey... sauf que cette fois (ce film), curieusement, je réalise que ce n'est pas du génie de la gêne et de la rupture de tonalité sentimentale que le film se rapproche, mais du géomètre des émotions contraires et des dilemmes différés (temps long de l'histoire amoureuse vs. temps court des scènes de plaisir - patience vs. instantané, union vs ludion, passion et flamme et ludisme vs. consumation lente du jeu de l'amour et du hasard heureux... ad libitum) : Lubitsch.
How do you know, c'est littéralement un "design for living" en direct live du "raisonnement des sentiments" au long cours d'une intelligence magnifique... James L. Brooks : pleasssssse, forgive me for I was such an imbécile years ago!

*je tiens à rappeler aussi que Spanglish fut défendu, presque seul alors (dès sa sortie hexagonale), par Zohiloff sur son blog, et que cela lui avait inspiré de très belles lignes pointillées creusées dans l'épaisseur intacte du film - que personne n'avait "VU".

Buster a dit…

Vraiment désolé d’avoir ainsi ravivé une aussi horrible plaie. Je me doutais qu’il y avait là quelque chose qui clochait, c’est pourquoi j’émettais l’hypothèse que vous vous étiez peut-être ravisée sur Brooks sans savoir que vous étiez en fait une admiratrice depuis le début. Pour le coup j’ai moi-même un peu honte d’avoir retranscrit cette note, je vais y ajouter le correctif qui s’impose.
Sinon tout à fait d’accord avec vous sur l’aspect lubitschien du dernier Brooks. Je pensais également faire le parallèle avec "Design for live", mais je voulais d’abord revoir le film de Lubistch pour m’assurer que le rapprochement ne se limitait pas au seul trio amoureux, et puis, bon je n’ai pas trouvé le temps...

SR a dit…

... non non comme cela c'est très bien, ça m'est l'occasion exorciste d'avouer la honte d'avoir écrit une telle connerie... Et comme ça, d'une comédie triste style Lubitsch qui secrètement me poursuivait, cuisante (m'être niée bêtement un instant), passer au drame gai style McCarey (renier ma négation librement and forever!). Coooool donc.

Ensuite, toutes références révérées - et précieuses -, bon, James L. Brooks c'est James L. Brooks. Comme : "du chocolat c'est du chocolat !" (disait "moi" dans « Travolta et moi »)...

Buster a dit…

En tous les cas il y a encore du boulot pour faire reconnaître James L. Brooks à sa juste valeur. Quand on pense que la moitié des critiques n’a même pas vu le film et que parmi ceux qui l’ont vu une bonne partie trouve ça affligeant... Même aux Cahiers finalement, c’est assez décevant, il y a une bonne critique signée Chauvin mais rien de plus alors que l’occasion était belle de faire un retour sur le cinéma de Brooks (et aussi en ce qui les concerne un petit travail de repentance). Mais faut croire que c’est encore trop tôt, dans 6 ou 7 ans peut-être avec le prochain film...

Griffe a dit…

Allez, puisqu’on en est aux regrets, confessions et macoulpas, j’avoue que j’ai moi aussi dit du mal d’un beau film de Brooks. C’était « As Good As It Gets » et c’était dans « Positif ». J’ai eu des sueurs en lisant la note de Buster, et je ne le remercie pas d’avoir omis cette faute professionnelle grave. Tout comme SR, moi non plus je n’osais pas aimer un film aussi simple, modeste et sincère, alors j’ai minaudé et dit en gros que c’est bien parce que c’est méchant mais quand même nul parce que c’est gentil. C’est quelqu’un de « La Lettre » avec qui je correspondais (Julien Husson – d’ailleurs, qu’est-il devenu ?) qui me l’a reproché dans une lettre. Comme je vous aimais bien, j’ai revu le film, et cette fois j’ai osé l’aimer, mais trop tard, et ma connerie fut imprimée. Depuis, comme tout le monde, j’ai raté « Spanglish » et, comme quelques-uns, j’admire et j’aime « How Do You Know ». Ça va beaucoup mieux.

Buster a dit…

Hé hé, c’est le confessionnal ici... Bon je vois Griffe que j’ai manqué à tous mes devoirs en oubliant de citer votre misérable note sur "As good as it gets". C’est que je n’ai pas retrouvé le numéro de Positif où l’on parlait du film, mais si j’avais su que c’était vous j’aurais fait un effort... Maintenant je peux la publier cette note si ça peut vous aider à aller encore mieux :-)

Stan a dit…

Sympa ce que dit SR sur cette tache qui souille sa vie de critique. Si tous les critiques pouvaient expier comme ça leurs égarements de jeunesse. Après avoir lu votre billet sur le film et les quelques mots qu’en dit SR, je me suis précipité pour le voir. Euh, c’était en VF, j’avoue, mais quel régal. Je ne connais pas Mc Carey ni Lubitsch, je n’ai jamais lu la Lettre du cinéma, en fait je n’ai pas une grosse culture cinéphilique, mais quand on voit un film comme celui-là on n’a qu’une envie c’est de découvrir d’abord les autres films de James Brooks puis toutes ces grandes comédies hollywoodiennes auxquelles ils renvoient. C’est la première fois que je ressens un tel besoin, c’est dire l’importance du bonhomme.

Buster a dit…

Merci Stan, je suis très touché par votre message. Si ce blog peut aider à faire découvrir des cinéastes honteusement sous-estimés (si ce n’est méprisés) par la majorité des critiques, eh bien il n’aura pas été totalement inutile.

PS. Toutes ces comédies qui vous attendent, ah là là, je vous envie... mais surtout voyez-les en VO!

Stan a dit…

En VO, c'est promis !

Jean-Sébastien a dit…

cher Buster, entretien avec James l. Brooks à venir dans les Cahiers de mars...

Buster a dit…

Ah quand même... ce numéro des Cahiers est donc à marquer d'une pierre blanche.
Merci Jean-Sébastien (Chauvin?)

Jean-Sébastien a dit…

oui, c'est bien moi :)