jeudi 25 novembre 2010

[...]

Faute d'avoir assisté lors de "la dernière Major" à l'intervention de Noël Herpe sur le célèbre texte de Truffaut, "Une certaine tendance du cinéma français", je vous livre, en guise de conclusion, la note qu'il avait rédigée, sur le même sujet, pour "Le dictionnaire Truffaut":

Cette "tradition de la qualité" louée après-guerre par Jean-Pierre Barrot dans l’Ecran français, Truffaut la connaît bien. Depuis les salles obscures au temps de l'Occupation, il avait pu se lover tout son soûl dans ce naturalisme cafardeux et prestigieux - jusqu'à y trouver le cadre d'un projet de film: La Ceinture de peau d'ange, histoire de dépucelage au fond d'un grenier que n'aurait pas reniée H.-G. Clouzot ou E.T. Gréville... Il connaît assez bien ses classiques pour aller trouver Pierre Bost et lui "emprunter" le scénario du Journal d'un curé de campagne - adaptation de Bernanos tendancieuse au possible, et que l'écrivain a récusée. Fort de cette pièce à conviction et de toutes les notes accumulées, Truffaut écrit un premier jet d'une trentaine de feuillets, qu'il soumet à Bazin: celui-ci l'invite à modérer ses attaques ad hominem, et à les équilibrer par des contre-exemples élogieux. Ainsi ramené à des bornes plus raisonnables, "Une certaine tendance du cinéma français" paraît en janvier 1954 dans les Cahiers. C'est peu d'écrire qu'il provoque un coup de tonnerre dans un ciel serein: si l'on excepte les timides coups de griffe d'un Jean-Louis Tallenay, d'un Michel Dorsday ou de Truffaut lui-même, la "tradition de qualité" jouit alors d'une légitimité incontestée, consacrée tous les ans à Cannes ou à Venise (consensus qu'égratigne le polémiste dès le début de son article) et relayée par de puissantes structures corporatives. C'est de ce côté que vient le premier contre-feu, avec la réaction indignée de Charles Spaak: " (...) votre collaborateur, écrit-il à Doniol-Valcroze, marque son impatience que 'Feyder et Spaak tombent définitivement dans l'oubli'. A première vue, il me paraît que nous sommes beaucoup qui auront plus de difficulté à oublier le nom de Jacques Feyder qu'à retenir celui de François Truffaut." Blessé de plus près, Bost reproche plus simplement au jeune homme d'avoir "manqué d'élégance". Il ajoute: "Ça m'ennuie de vous le dire, mais c'est bien le moins que je vous le dise." Surtout, le pamphlet truffaldien va diviser les lecteurs et la rédaction même des Cahiers, irritant Pierre Kast par ses relents de puritanisme ou de maurrassisme, gênant Bazin, qui continue de défendre Clément et Autant-Lara - fût-ce au prix de contorsions jésuites entre ces déjà anciens et les futurs modernes... Le seul Doniol assume l'infléchissement polémique que l'article ne va pas manquer d'imposer à la revue, avec le succès que l'on connaît.
De quoi s'agit-il, au juste? Rebondissant sur la célèbre formule de Bazin ("Après Robert Bresson, Aurenche et Bost ne sont plus les Viollet-le-Duc de l'adaptation cinématographique"), Truffaut s'en prend d'abord à une certaine pratique de l'adaptation littéraire: celle qu'ont notamment illustrée Aurenche et Bost dans leur travail pour Autant-Lara, traduisant Le Diable au corps et Le Blé en herbe en autant de scènes supposées répondre à une spécificité spectaculaire du septième art... L'exemple le plus intéressant qu'il en propose (parce qu'il démonte le compromis où se maintiennent ces adaptateurs/littérateurs) est la première rencontre des amants du Diable au corps, déplacée du quai d'une gare à une école-hôpital: "Quel est le but de cette équivalence? Permettre aux scénaristes d'amorcer les éléments antimilitaristes ajoutés à l'œuvre, de concert avec Claude Autant-Lara. Or, il est évident que l'idée de Radiguet était une idée de mise en scène, alors que la scène inventée par Aurenche et Bost est littéraire." Truffaut se fait moins subtil et plus sadique en décortiquant leur traitement du Journal d'un curé de campagne. A plaisir, il en détache des fragments de dialogues blasphématoires qui détournent, selon lui, non seulement la lettre, mais l'esprit du livre: le "Tout est grâce" de Bernanos devenant "Quand on est mort, tout est mort"!
C'est ici que se profile une croisade morale, dont la querelle de l'adaptation n'est que le point de départ (presque un lieu commun de la cinéphilie française depuis les années 20). En mêlant de manière parfois brouillonne les enjeux éthiques et esthétiques, en convoquant à la barre les réalisateurs artisans du cinéma "de qualité" (alors qu'il prétend n'instruire que le procès des scénaristes), Truffaut dévoile l'essentiel de l'accusation: le péché originel du "réalisme psychologique" de l'après-guerre, c'est son peu de foi en l'homme; c'est une vision systématiquement négative qui n'en finit pas de fouiller les plaies de l'Occupation, ou de recycler une ironie flaubertienne devenue mépris... D'où les imprécations moralisantes qui traversent le texte; d'où l'appel à ces hommes providentiels qui pourraient sortir le cinéma français d'une adolescence prolongée et dépressive, tout en consacrant l'unité du réalisateur-auteur (là où ne règne qu'un professionnalisme impersonnel...). Et Truffaut de citer les noms de Renoir, Bresson, Cocteau, Becker, Gance, Ophuls, Tati, Leenhardt: cela s'appelle la "politique des auteurs", mais c'est une autre histoire qui commence. (Noël Herpe, Le dictionnaire Truffaut, 2004)

Alors? Bonnes feuilles ou mauvaise Herpe? Sur ce que je lis, je ne vois pas grand-chose à redire... au contraire, c'est même mieux que la plupart des commentaires qui louent aveuglément le texte... Donc, Herpe a-t-il caricaturé ses propos pour rendre son intervention plus spectaculaire, ou a-t-il été encore plus loin - en défendant la "qualité française" contre Truffaut - pour créer la polémique et faire de cette intervention un joli petit scandale, ce qui était peut-être le but du jeu?

Sinon je joins deux autres notes de Herpe - sur Clouzot et sur Rebatet - qu'on peut lire aussi dans "Le dictionnaire Truffaut":

Sur Clouzot:
Le cas Clouzot est hautement emblématique de la relation incestueuse et ambivalente qu'entretient Truffaut avec le cinéma de papa... Premier acte: une filiation fusionnelle et vaguement coupable, qui lui fait revoir le Corbeau jusqu'à treize fois à la fin de l'Occupation. "Mes goûts, en fait, après Paradis perdu, c'était le Corbeau, de Clouzot, parce que c'était noir et que c'était dur à voir, et puis les Anges du péché, de Bresson." Entre l'idéalisme de Bresson ou de Gance et la cruauté de Clouzot, l'adolescent fait feu de tout bois pour exorciser la névrose familiale et le malheur des temps... Quitte à se retourner, par la suite, contre certaines de ses premiers amours: ce sera fin 1957, dans les Cahiers, un de ces portraits charges où Truffaut est déjà passé maître. Le titre - "Clouzot au travail, ou le règne de la terreur" - dit bien qu'il s'agit moins de critiquer les Espions que d'en espionner les méthodes de fabrication, entre les lignes du livre de Michel Cournot Le Premier spectateur... Le film? Il est écarté d'un trait de plume, et d'un mot qui a déjà fait le tour de Paris: "Aucun journal n'a osé reproduire ce mot de Jeanson à propos des Espions: "Clouzot a fait Kafka dans sa culotte", admirable formule qui en sept mots réussit à rendre compte très parfaitement de la portée exacte de l'entreprise."
En fait, Truffaut s'acharne essentiellement à dénoncer le hiatus entre un discours (affichant, selon l'interlocuteur, des ambitions métaphysiques ou sociales, exhibant un souci maniaque de réalisme) et une pratique forcément moins sublime: cynisme avec lequel Clouzot auditionne de jeunes comédiens, traite son personnel ou lorgne vers le public; misérabilisme décoratif qui vient réduire à néant la précision visionnaire du story-board... Avec une férocité qui semble se mesurer à celle du cinéaste, le polémiste met en relief une impasse caractéristique de toute une génération (et qu'il traque alors jusque chez le Clément de M. Ripois ou de Barrage contre le Pacifique): une volonté de puissance qui échoue, en dernière analyse, à capter la moindre parcelle de réel. Clouzot apparaît ainsi comme un Antéchrist de la politique des auteurs, même si - ou parce que - Truffaut lui garde une admiration tombée de haut... C'est cette admiration qui l'emporte, à travers l'un de ces retours aux pères humiliés qui deviendront bientôt un classique truffaldien: lettre à Clouzot en 1964, au lendemain de l'accident cardiaque qui a arrêté le tournage de l'Enfer, et lettre en 1976 pour lui proposer de tourner un film, un avant sa mort.

Sur Rebatet:
Il serait trop facile de distinguer Docteur Vinneuil et Mister Rebatet, le subtil critique musical ou cinématographique et l'hystérique pamphlétaire antisémite des Décombres... D'abord, parce que l'un et l'autre échangèrent leurs plumes sous l'Occupation, ne faisant qu'un seul Lucien Rebatet: l'intellectuel pronazi est également l'auteur des Tribus du cinéma et du théâtre - qui s'en prend avec fureur à une cinématographie française "enjuivée", qui dans sa chronique de Je suis partout poursuit le procès du réalisme poétique, de cette atmosphère d'"oppression et de chienlit marxiste" attachée à l'avant-guerre... Peu à peu, cependant, le point du vue du critique de films va se dépolitiser, et l'inviter à soutenir une "renaissance du cinéma français" qui ne coïncide pas vraiment avec la révolution nationale (il n'a du reste que sarcasmes pour la production à l'eau de Vichy). C'est sans doute ce mélange de fièvre polémique et d'intuitions esthétiques qui lui vaudra les marques de sympathie du jeune Truffaut - alors qu'il n'est plus que François Vinneuil, plumitif vieillissant dans un placard d'extrême droite. C'est peut-être aussi un certain goût des causes perdues et des pères humiliés qui (alors qu'il chronique sévèrement dans les Cahiers de février 1954 une nouvelle édition de l'Histoire du cinéma de Bardèche et Brasillach) lui inspire ces lignes troublantes: "Les idées politiques de Brasillach furent aussi celles de Drieu La Rochelle; les idées qui valent à ceux qui les répandent la peine de mort sont forcément estimables..." Le chroniqueur de Rivarol est d'ailleurs le premier à suggérer une filiation, en écrivant à son "disciple" d'Arts, le 25 novembre 1955: "Voilà un an que j'ai envie de vous voir, parce que vous me rappelez le jeune Vinneuil des années 30. Mon vieil ami Jacques Becker m'a dit énormément de bien de vous..." Il s'ensuit une correspondance amicale, le bébé frayant le chemin au dinosaure parmi les curiosités américaines de la saison... "Les camarades de mon âge, le remercie Rebatet, ne sont pas fichus de me procurer ces petits tuyaux que vous m'offrez généreusement parce qu'ils recopient leurs fiches d'avant-guerre." Au risque de mettre en colère Jacques Doniol-Valcroze et Pierre Kast, qui s'irrite de cette "crise aiguë de maurrassisme", Truffaut va même jusqu'à déjeuner avec l'auteur de Mémoires d'un fasciste - prélude à une série d'entretiens qui paraîtront dans Dimanche matin sous le titre "Le jeune amateur et le vieux critique". Au-delà du dandysme apolitique et provocateur que cultive alors Truffaut, on voit bien ce qui peut rapprocher les deux polémistes: l'amour du grand récit classique hollywoodien et la rage éveillée par la tiédeur "littéraire" d'un certain cinéma français - même si, en défendant Grémillon ou Autant-Lara [?] dans le contexte bien-pensant de l'Occupation, Rebatet s'avérait curieusement plus à gauche que son cadet... Dans sa préface au recueil de textes d'André Bazin Le Cinéma de l'Occupation et de la Résistance, Truffaut ne fera que citer à charge les imprécations des Tribus du cinéma et il achèvera de s'éloigner de cette famille de critiques à travers le pitoyable Alain Laubreaux, mis en scène dans le Dernier métro sous la figure de Daxiat. Il n'empêche qu'Henri Langlois ose rappeler, en 1975: "Je n'ai connu que deux critiques: François Vinneuil, François Truffaut" et ajoute: "Le vrai critique n'écrit pas pour le présent et, quand il dit du mal d'un film, il vous donne encore envie de le connaître."

Pour mémoire, le texte de François Truffaut: "Une certaine tendance du cinéma français".

PS. Quand on relit les critiques de Truffaut, surtout celles publiées dans Arts, on se rend compte à quel point il y avait un ton Truffaut, un ton qui tranchait avec le reste de la profession, ton marqué par la véhémence, un humour souvent vache et le goût des jeux de mots (ah "Si jeune et déjà poney" à propos du cinéaste Nakahira et son film Passion juvénile), autant d'éléments qui témoignent, chez le futur auteur des 400 coups, d'une liberté d'écriture sans équivalent à l'époque, préfigurant - d'une certaine manière - les blogs d'aujourd'hui...

mercredi 24 novembre 2010

La forêt, le monde


Lancelot du lac [l'ouverture] de Robert Bresson (1974). [via cellule75]

(...) Cerné de pans obscurs, creusé de profondeurs aveugles, Lancelot du lac n'est pas pour autant un film glacé, austère ou abstrait. Pour communiquer sa "vision" afin que le spectateur pénètre de plus en plus l'essence de l'Impression, chaque fois qu'il en a le pouvoir, Robert Bresson privilégie les moyens d'ordre sensible de préférence aux facteurs d'ordre intellectuel. Dès la séquence précédant le générique, il impose la présence d'une pulsion organique par l'insistance d'une rumeur formidable et comme venue du fond des âges, parcourant un monde crépusculaire dévasté par la violence, le carnage et la mort. Une épée s'enfonce dans une cotte de mailles, un corps est décapité, le sang coule dans le silence de la forêt, deux mains noueuses serrent un fagot de branches mortes qui craquent... La volonté de l'auteur à exprimer d'abord une réalité physique, matérielle et sensible éclate dans ces secondes hallucinantes qui signalent la présence d'un monde sourd, obscur, menaçant, livré au délire meurtrier de la guerre... (Jean-Claude Guiguet, "Lancelot du lac", NRF, janvier 1975)

samedi 20 novembre 2010

Basquiat

Tiens, puisqu'on parle de Royal Robertson, peintre noir totalement méconnu avant que Sujfan Stevens ne lui rende hommage via son dernier album, quelques mots sur Basquiat dont j'ai été voir l'expo dimanche dernier. Basquiat, j'aime beaucoup, même si je n'aime pas tout: de la première période, encore très graffiti, j'adore les portraits bariolés, mi-enfantins mi-vaudous, dans lesquels on ressent l'influence du fameux Gray's anatomy (rien à voir avec la série "Grey's anatomy"!), le bouquin d'anatomie que lui offrit sa mère quand il était gamin, ou encore l'équilibre de certains tableaux comme "Per capita" ou "Peso neto", alors que les toiles "gribouillées" au crayon dans tous les sens, tel "Self-portrait with Suzanne", me laissent assez indifférent. De cette période, je n'ai pas vu "Cadillac Moon 1981" (le tableau qui marque la fin de "SAMO©", le pseudo sous lequel Basquiat signait ses tags sur les murs de Manhattan sud puis ses premières toiles) car il avait été décroché - on a suspecté un acte de vandalisme: un petit tag ajouté dans le coin du tableau (hé hé, belle ironie), mais apparemment il n'en est rien, enfin si, mais la dégradation serait plus ancienne. En fait, c'est surtout la période 1982-1985 que je préfère chez Basquiat, pas tant les œuvres de la Fun Gallery présentées à Paris (supports divers, toiles découpées, collages...), ni les sérigraphies de dessins où l'écriture (signes, mots, bouts de phrases, tous plus énigmatiques les uns que les autres) l'emporte trop sur le dessin, ou encore ces tableaux-concepts sur le jazz, comme les deux "Discography" et le célèbre "Now's the time" (une plaque de bois noire et ronde comme un disque) en hommage à Charlie Parker, ni les tableaux exécutés avec Warhol, certainement la partie la plus faible de son œuvre, que toutes ces toiles où l'art de la composition et les talents de coloriste de Basquiat, "l'enfant radieux" comme disait Rene Ricard, se font le plus sentir. Pour rester dans le jazz, pensons simplement au superbe "Max Roach" (absent de l'expo), pensons aussi à certains tableaux sur la boxe... Reste que pour moi les plus belles toiles de Basquiat sont sans conteste l'extraordinaire "Ernok", peut-être son chef-d'œuvre, digne des meilleurs Picasso, le magnifique "Boy and dog in Johnnypump", certaines fresques comme "Undiscovered genius of the Mississippi delta" ou "Brother's sausage", et quelques autres encore, je ne vais pas tous les citer. Quant à la dernière période, c'est assez difficile... toute cette logorrhée graphique est presque trop violemment intime, comme si on était dans la tête de l'artiste (je pense à la série "Eroica") pour qu'on puisse, esthétiquement parlant, s'y accrocher - à l'inverse une œuvre, une des dernières, comme "The dingoes that park their brains with their gum", dans laquelle Basquiat a recouvert de bleu tout ce qu'il avait écrit (c'est une hypothèse), voilant ainsi son "réel", est absolument bouleversante.

PS. Ce qu'il y a de bien avec les expo comme celle de Basquiat, c'est qu'on y rencontre plein d'artistes noirs. C'est d'autant plus sympa que, contrairement à la séquence du Syndrome de Stendhal d'Argento qui se passe dans la Galerie des Offices et où l'on voit un personnage (noir) observer des tableaux avec ses lunettes noires (!), ces artistes qui viennent donc à des expo de peinture sont obligés, eux, de les retirer leurs p... de lunettes noires, et de s'offrir ainsi à la curiosité des autres. Dimanche, j'ai croisé le regard de Lenny Kravitz.

vendredi 19 novembre 2010

Playlist (4)

Apocalypse no.

Sufjan Stevens est un génie, et comme tout génie, complètement fou. The age of Adz (et sa pochette évoquant Kagemusha - mais ça n'a aucun rapport, cf. infra) est un album de fou, à l’image d’"Impossible soul", l’incroyable dernière plage de l’album, une sorte de mini-symphonie de plus de 25 minutes, combinant sur fond d'electro, riffs stridents, cuivres fanfaronnants et autotune. Fou, génial, The age of Adz est un album-scarlatine, un album éruptif qui sur le moment vous irrite plus qu’il ne vous séduit (vous êtes rouge de rage plus que de plaisir), mais au final - pas à la fin de la première écoute, mais à la longue, après au moins quatre ou cinq écoutes - vous retourne littéralement, comme on retourne sa veste, ou plus exactement un gant, pour rester dans la métaphore scarlatinesque (la peau qui se détache en lambeaux), au point que tout finit, d'abord par s’inverser: ce que vous aimiez le plus au début ("Futile devices", "Now that I'm older", "Vesuvius"...), les morceaux electro-folk, rappelant le Stevens d'Illinois, avec chœurs, harpe, flûtes, banjo et tout le tralala, devient un peu fade, au contraire des autres morceaux, délirantes pièces montées, magmas sonores à la complexité effarante (le bien nommé "Too much", "Age of Adz", "I walked", "Get real get right"...), qui eux, à mesure qu'on les écoute, deviennent de plus en plus fascinants (c'était rébarbatif au départ, c'est maintenant roboratif); puis dans un second temps par fusionner, surmontant ainsi la structure schizo de l'ensemble (référence au peintre noir Prophet Royal Robertson et ses visions apocalyptiques: Adz s'entend phonétiquement comme odds, c'est-à-dire bizarres, c'est le moins qu'on puisse dire) pour dévoiler sa vraie nature: volcanique.

"Impossible soul" (la première partie, en live): .

mardi 16 novembre 2010

[...]

Touche pas à la flamme blanche (en direct du "trou" des Halles).

"La dernière Major" c’est fini, mais je ne vous en dirai pas grand-chose pour la simple et bonne raison que je n’ai pratiquement rien vu... C’est toujours pareil, on fait la promotion d’un événement (je crois avoir été un des premiers à relayer l’information), on s’arrange pour pouvoir y assister, et patatras, une succession de contretemps vient foutre tous vos projets par terre. Finalement, je n’ai pu me libérer que le dernier week-end, et encore, juste quelques heures, ce qui fait que, de cette manifestation, il ne me restera que deux temps forts:
1) le film de Raffaello Matarazzo, Treno popolare, que je n'aurais raté pour rien au monde, une "pure merveille", dixit Lourcelles qui présenta le film - et on ne peut que lui donner raison tant ce film est un véritable enchantement, annonçant non seulement le néoréalisme de l'après-guerre (il précède de quelques mois cette autre merveille pré-néoréaliste qu’est Jofroi de Pagnol), mais aussi, bien sûr, l’impressionnisme renoirien de Partie de campagne, voire un cinéaste comme Rozier (dixit toujours Lourcelles), encore que, la structure éclatée du film, son doux lyrisme, moi ça m'a fait penser à un autre cinéaste: Boris Barnet.
2) la séance, très attendue, d’autocritique par quelques critiques renommés: Moullet, le plus drôle (forcément), honteux d'avoir idolâtré Rashomon quand il avait 14 ans; Rollet, Rauger, Mandelbaum, qui ne voulaient pas venir mais sont quand même venus (alors que Lalanne et Azoury s’étaient habilement défilés en restant coincés à Lisbonne, hé hé...), le premier pour nous dire que... euh, je ne me souviens plus trop..., le second qu'il avait longtemps était victime de la théorie daneyienne de "la mort du cinéma", mais qu'aujourd'hui il en était guéri (il a aussi reconnu ne pas aimer le cinéma expérimental), le troisième que le travail de critique est déjà suffisamment compliqué comme ça pour ne pas devoir, en plus, céder à l'autocritique, avec ce que cela suppose de masochisme; Herpe et Tessé, les plus frivoles, surtout le second (le seul d'ailleurs qui accepta de se "coucher", dans l'esprit du United red army de Wakamatsu), nous avouant sa passion ancienne (pré-cinéphilique, il vient de la campagne) pour les courses hippiques dont il collige les résultats dans des tableaux Excel tous les dimanches soirs, et ce jusqu'au milieu de la nuit, avant de passer à Word pour écrire sa critique (hum...); Narboni et Eisenschitz, les plus graves, surtout le premier dont l'intervention fut aussi la plus forte d'autant, qu'ancien co-rédacteur en chef des Cahiers à l'époque maoïste de la revue, il devait sûrement se sentir le plus visé dans cet exercice d'autocritique. Mais d'autocritique il n'en fut pas réellement question, Narboni préférant replacer les Cahiers dans le contexte de l'époque, à savoir l'engagement gauchiste, qui conduisit la revue "au bord du gouffre", comme quelque chose d'avant tout "verbal" (l'impact de certains slogans dans lesquels le petit groupe de rédacteurs se reconnaissait), de la même façon qu'il tint à expliquer pourquoi les Cahiers, via l'article célèbre de Truffaut - malmené lors de ces journées, par qui?, je ne sais pas, je n'y étais pas (1) -, avait rejeté à ce point tout un pan du cinéma français: noirceur excessive des scénarios, manque de séduction des comédiens... et plus encore, tout ce qui rappelle Vichy, de près ou de loin, ce que Narboni nomme le cinéma de la francisquité (ou de la francisquitude, je n'ai pas bien entendu). C'est marrant car, dans le fond, ce que dit Narboni c'est un peu ce que disait Rebatet, "l'imparfait salaud", dans les années 30 et 40 (sauf que lui avait su reconnaître Grémillon à sa juste valeur). On sait d'ailleurs l'influence qu'exerça Rebatet sur Truffaut... Quant à Eisenschitz, c'est lui qui eut le mot de la fin, et pas des plus réjouissants, puisque à l'en croire (mais je ne suis pas loin de partager son avis) la critique en tant que telle n'existe plus aujourd'hui... Alors que dire de cette "performance" si ce n'est qu'aucun des critiques n'a complètement joué le jeu, au sens où aucun n'a vraiment exprimé quel était son "point aveugle", ainsi que le souhaitait Bozon... Peut-être aurait-il fallu qu'il y ait débat pour que chacun soit poussé dans ses derniers retranchements. Sinon j'ai beaucoup aimé Haussman Tree.

(1) Ajout du 27-11-10: Il s’agit de Noël Herpe. On pourra lire dans les commentaires l’extrait d’un texte ("Major - et vague ciné") qui a circulé à Beaubourg et dans lequel l’auteur, un certain Albin Didon, fustigeait violemment la prestation de Herpe... Sinon, toujours dans les commentaires: le compte-rendu de la manifestation ("In the Bozone") par Jacky Goldberg, critique aux Inrocks et ex-blogueur...

Berrub.

Sans qu'il s'agisse d'une autocritique, je voudrais dire quelques mots sur Rubber que j'ai revu ce soir. Bon, globalement, mon sentiment n'a pas changé, je trouve toujours le film insuffisamment accompli... Mais en le revoyant, j'ai pu me libérer de trois contraintes qui m'avaient peut-être un peu trop obsédé la première fois: le dispositif, le style et la charge comique. En laissant ainsi de côté l'aspect conceptuel du projet - tel le contrechamp représenté par les spectateurs -, l'esthétique très "photographique" des plans et la dimension purement burlesque, sinon coenienne, de certaines scènes, surtout dans le finale, j'ai davantage apprécié ces petits moments (malheureusement trop rares) où le film s'imprègne d'une réelle poésie (je pense évidemment au début - les premiers "pas" du pneu - mais aussi à ces instants fugaces de réminiscence, quand le pneu se trouve, au hasard d'une rencontre, renvoyé à son passé - d'esclave? -, lorsqu'il était encore "enchaîné" à une roue)...

vendredi 12 novembre 2010

Burlington


Florent Marchet, "Benjamin", 2010.

Non, non et non, je ne porterai pas le pull à losanges que m’a offert D. Même si Florent Marchet (cf. le clip et la pochette de son album Courchevel, superbe album au demeurant, entre Dominique A et Souchon, tout le monde l’a souligné) et Serge Bozon en portent, moi c’est impossible, j’y arrive pas. C’est bien simple, quand je me vois dans ce pull, j’ai l’impression d’avoir enfilé une chaussette Burlington! Aaargh...

Mad in France

Vu à la suite Des filles en noir de Jean Paul Civeyrac et Rubber de Quentin Dupieux, deux films que tout oppose (quoique... le pneu aussi est habillé en noir, hum...). Eh bien, au risque d’offusquer la critique branchouille, je dirai que, des deux, le plus réussi n’est pas celui qu’on croit, autrement dit que Civeyrac s’en sort mieux que Dupieux. Au départ, voilà deux films qui n’ont rien d'attrayant. D’un côté: la nuit, la lune, sturm und drang, une tentative de suicide, le reflet d’un cutter, fondu au noir..., bref le romantisme (et sa quête de l’absolu) dans ce qu’il a de plus mortifère, Bresson à la sauce Garrel... De l’autre: le désert, des chaises, un pneu et des spectateurs, dispositif et mise en abyme, culte du non-sens: "pourquoi E.T. est-il marron?", bref le petit théâtre de l’absurde dans ce qu’il a de plus déjanté, Ionesco à la sauce Monty Python... D’emblée donc un programme, ici un peu plombant, là trop théorique, mais peu importe puisque c’est le début. C’est même plutôt bien de démarrer ainsi en angoissant le spectateur sur ce qui l’attend: Des filles en noir va-t-il gagner en lumière (à défaut d’incandescence)? Rubber va-t-il gagner en pure loufoquerie (à défaut de génie comique)?

Kleist.

C’est long pour le Civeyrac, il faut dans un premier temps surmonter tout ce qui est volontairement stéréotypé dans le film (un mal que je qualifierai de nécessaire), tel le rapport au monde des deux filles, puisque c’est vu à travers leur regard (implacable chez l'une, plus inquiet chez l'autre) et leur sensibilité à fleur de peau. Mais une fois accepté le schématisme des conflits, on peut dire que ce qui lie les deux héroïnes, ce lien très fort qui les isole de plus en plus du monde, au point de rendre leur relation quasi surnaturelle, est quand même très beau et trouve dans la séquence où elles communiquent toute la nuit par téléphone, avant le grand saut, son véritable point d’orgue (le plan sur le corps de celle qui a basculé - et le mouvement de caméra faisant entrer dans le champ bleuté du petit matin les couleurs jaune et rouge d’un parterre de fleurs - est absolument sublime). Après, le monde reprend ses droits (l'hôpital a succédé à la trinité famille-lycée-police), et le film en souffre à nouveau... La réconciliation par la musique est un peu convenue aussi. Mais le dernier plan est magnifique.

Clast.

Et le Dupieux? Eh bien, lui, il ne décolle pas vraiment, hormis certains gags (le flic qui demande si le tueur que l’on recherche, un pneu télé-psycho-pathe pour ceux qui ne le sauraient pas encore, est black, ce même pneu regardant une course automobile à la télé, sa réincarnation finale en tricycle - et l'armée de pneus dont il prend la tête, prêts à conquérir Hollywood?), voire dans le générique de fin, le nom - Robert - de "celui" qui joue le rôle...). On reste accroché au dispositif de départ. Rubber tient la route, si l’on peut dire, mais justement il ne fait que ça (trop de gomme?). C’est le même problème que dans l’art conceptuel, un art qui n’a jamais été ma tasse de thé. Le pneu a un peu valeur de ready-made - Dupieux tel un Duchamp du cinéma? - sauf qu’ici ça n’a rien de "scandaleux", on pourrait même trouver le film assez daté dans son propos s’il n’y avait chez l'auteur de Steak un vrai sens de la mise en scène. Le Robert en question ne s'affranchit jamais de son statut d'objet - excepté dans quelques scènes comme celles du motel, où là l'objet s'efface, non sans laisser de traces, et devient autre chose, une "figure", entre objet et personnage -, il n'est le plus souvent qu'un pneu qu’on regarde d'abord avec curiosité (principe même de l'anthropomorphisme) puis avec un certain ennui, confirmant en cela la crainte exprimée dans le film par un des spectateurs. Autant dire que malgré le scénario, inspiré des grands films de terreur contemporains (Duel de Spielberg, les premiers Cronenberg, etc.), le pari fou de Dupieux - faire d'un pneu un vrai personnage de film - pari insensé, pari non-sensé, n'est pas tenu. Mais peut-être était-il impossible à tenir.

PS. Bon, c'est pas le tout, les films français font l'actualité en ce moment, il me faut encore aller voir... la Potiche de Montpensier (grande soirée Positif en perspective!), plus sérieusement: quelques premiers longs métrages, comme Belle épine de Rebecca Zlotowski, dont on dit le plus grand bien (le film est-il aussi réussi que la Reine des pommes de Valérie Donzelli et la Vie au ranch de Sophie Letourneur, les deux autres films de filles dont je parlais précédemment?), et aussi Memory lane de Mikhaël Hers...

lundi 8 novembre 2010

[...]

J’ai toujours aimé les calembours et autres jeux de mots (laids), c’est mon côté Perec. De passage à Marseille le mois dernier, pendant la grève des éboueurs, j’ai pu ainsi apprécier à sa juste valeur le slogan d’une banderole abandonnée sur un tas d’ordures: "Poubelles, la vie". Sinon, en tant que cinéphile, j’ai bien sûr un faible pour les critiques de films au titre humoristique. Et dans ce domaine, Libération n’est pas en reste. Si on n’a pas encore fait mieux que "Le cas Caouette", à propos de Tarnation, "La freak du sud", dernièrement, au sujet de Vénus noire, c'est pas mal non plus. Cela dit, pour ce mois d'octobre, la palme revient incontestablement au magazine So Foot, avec son titre: "Mieux vaut Trezeguet que onze et tristes"...

Si vous avez des titres à me proposer, n’hésitez pas...

dimanche 7 novembre 2010

Belle and Sebastian



Je crois l'avoir déjà dit, je suis fan de Belle & Sebastian, pour moi le seul véritable héritier de la pop anglaise des sixties, enfin d'une certaine pop, par la simplicité, la fraîcheur, voire la maladresse (parfois) de ses compositions. Même s'il n'égale pas Dear catastrophe waitress (un de mes albums préférés de la dernière décennie), le nouvel opus, Write about love, est une petite merveille, n'en déplaise aux Inrocks (normal, le groupe de Glasgow n'est pas franchement hype...). Ecoutez donc "I didn't see it coming", tout simplement une des plus belles chansons entendues cette année (l'extrait est tiré d'une émission de télé qu'on peut voir - je vous conseille juste le début, pour "I want the world to stop", autre excellente chanson de l'album, car le reste de l'émission est plutôt chiant, comme dirait Riad Sattouf, ha ha...).

PS. Bon sinon, ça y est, je l'ai... Quoi? Le knack?... Non, le dernier coffret Godard - "Jean-Luc Godard Fiction" -, ce qui va me permettre de revoir quelques films du maître, pas vus depuis longtemps: Une femme mariée, Tout va bien, Sauve qui peut (la vie)... J'en ferai peut-être une note.

jeudi 4 novembre 2010

5/10

Certains me reprochent d’être trop sévère à l'égard de Beauvois et de Kechiche, de ne retenir que ce qu'il y a de raté dans leurs derniers films, de ne pas voir ce qu’il y aurait de réussi malgré tout, bref d’être un brin sectaire. Mais la critique n’est pas un exercice comptable, il ne s’agit pas de recenser dans un film ce qu’il y a de bien et de mauvais, de comptabiliser les moments qu’on aime et ceux qu’on n’aime pas, de faire l’addition et de présenter la note. Un film est un tout et le jugement qu’on porte dessus ne peut être que général. Quand je dis qu’un film est génial, ce qui, soit dit en passant, est plutôt rare, ça ne sous-entend pas qu’il l'est du début à la fin puisque, évidemment, un tel film ne saurait exister (même un Murnau, même un Mizoguchi), ni même qu’il y a suffisamment de moments géniaux pour le considérer comme tel; mais, nuance, qu’il y a dans ce film des moments suffisamment géniaux, même s’ils sont peu nombreux, pour le décréter génial. Je pense ici à Adolfo Arrieta, ou plutôt Adolpho Arrietta (nouvelle orthographe voulue par le cinéaste).
Donc, peu importe qu’il y ait quelques trucs réussis dans Des hommes et des dieux de Beauvois ou Vénus noire de Kechiche, ils ne le sont pas suffisamment, surtout il y a des passages suffisamment ratés (un seul peut suffire, s’il s’avère franchement détestable) pour que mon opinion soit faite. C’est pourquoi aussi, à l’inverse, il m’arrive d’aimer des films malgré leurs défauts (qui parfois sont criants). Ainsi The last airbender de Shyamalan. S’il fallait noter le film en fonction de ses défauts, je mettrais 3/10. Autre exemple: Funny people d’Apatow: disons 4/10. Ou encore: The social network de Fincher: 5/10, dans la mesure où il y a ici autant de choses réussies (le rythme, les dialogues de Sorkin, même si on reste très loin de Hawks, c'est plutôt du faux Capra...) que de choses ratées (la dernière partie, surtout la pseudo-neutralité du film, son absence de force morale...). Et pourtant, globalement, j’aime ce film parce que la trajectoire du personnage (qui lui au moins existe), sous forme de surplace, comme on reste collé à son ordinateur, bêtement suspendu à sa page Facebook, est diaboliquement bien ficelée (je n’ai pas dit génialement). La réussite du film est là, sans qu’on sache d’ailleurs à qui l’attribuer, rappelant en cela, et sous cet angle seulement, le bon cinéma hollywoodien d’autrefois. Plus encore, ce que j’aime dans ce film c’est l’opposition entre, d’un côté, la complexité du langage informatique (incompréhensible pour la plupart), avec tous ces nerds qui "bouffent du code" à longueur de journée, le jeu infini des ramifications qui est propre aux réseaux sociaux (et à Internet en général), et de l’autre, l’extrême simplicité de la ligne narrative qui voit le héros, geek génial, donc forcément asocial, créer ex nihilo tout un monde virtuel, à partir de rien (une déception sentimentale transformée en vengeance), pour finalement se retrouver, certes "plus jeune milliardaire de l’histoire", mais - comme tout milliardaire - encore plus seul qu’avant. Car non seulement toujours à l’écart de la vie réelle (un geek reste un geek), mais aussi incapable d’intégrer son propre "monde". Le film peut se voir, et c’est ça qui le rend beau au bout du compte, comme une simple histoire de "requête". Ou comment (re)devenir "ami" avec celle qui vous a plaqué et qu’on a humiliée. La fin reste ouverte puisque maintenant, sur Facebook, on peut répondre à la requête: non plus "ignorer", trop cruel, mais "pas maintenant"...

PS. Concernant le Kechiche, il n'y a en fait rien à sauver, ce n'est qu'un festival complaisant et interminable de tronches. Inutile d'ajouter que ce film de repentance est, dans sa facture, profondément misogyne et qu’à travers le personnage du peintre Berré, Kechiche se donne le beau rôle de façon la plus démagogique qui soit. Une seule scène aurait pu sauver le film, celle, plastiquement très belle, de la danse dans le salon parisien. Là, pendant un court instant, quelque chose se passe, Saartjie dans son justaucorps rouge semble enfin s’isoler du monde, le personnage commence à exister... mais non, au lieu de filmer la scène d’un seul tenant, de la prolonger jusqu’à l’épuisement, ce qui dans ce cas précis et, au contraire des autres scènes, aurait été justifié sur le plan du récit, Kechiche coupe lamentablement pour s’attarder à nouveau sur ceux qui regardent "l’ourse" dressée, dans une succession de gros plans grotesques. Déjà que je n’aime pas beaucoup le cinéma naturaliste (ici au sens premier du mot, on pourrait même dire anatomiste), vous imaginez ce que je peux ressentir quand, en plus, la dramaturgie qui lui est propre est utilisée en dépit du bon sens... Quelque chose comme de l’abjection. Zéro pointé.