samedi 28 août 2010

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Résumons. Nous sommes aux 2/3 de 2010 (soit en 1340, hum... blague moyenne) et, sur le plan musical, quels albums je retiens pour le moment? Dans l'ordre de leur découverte: Heligoland de Massive Attack, Forgiveness rock record de Broken Social Scene, The suburbs d'Arcade Fire. Puis juste derrière: Heartland d’Owen Pallett, Teen dream de Beach House, Tourist history de Two Door Cinema Club, Down the way d’Angus & Julia Stone, Li(f)e de Sage Francis, There is love in you de Four Tet, LP4 de Ratatat, The shadow of a rose de Fred Yaddaden (alias Defré Baccara), Righteous fists of harmony de Daedelus. Et, parmi les albums sortis récemment (qu’il me faut donc réécouter un peu): Bye bye cellphone de 1973, Ivory tower de Chilly Gonzales, Tomorrow morning de Eels... (je ne retiens pas le magnifique Dark night of the soul de Danger Mouse et Sparklehorse car il date de 2009). J'aime bien aussi (mais à petites doses) Sea of cowards de The Dead Weather. En revanche je n'aime pas le dernier album (live) des White Stripes, plus que laborieux, et malgré tous mes efforts (ou plutôt ma bonne volonté), je n'aime pas non plus ceux de Vampire Weekend, Local Natives, Hot Chip, The Soft Pack, Field Music, Broken Bells, John Grant, The Middle East, MGMT, Caribou, The National, Foals, LCD Loundsystem, Avi Buffalo, The Drums... Ça fait beaucoup, peut-être que je n'écoute pas les albums qu'il faudrait.
En fait quand je dis que je n'aime pas, ce que je veux dire c'est que je n'accroche jamais à plus de deux ou trois morceaux, ce qui est trop peu pour faire de ces albums des réussites. Parfois il s'agit plus de déception (c'est pas mal mais loin de ce que j'espérais), comme avec les dernières productions de Get Well Soon, Midlake, CocoRosie ou encore The Divine Comedy, mais dans d'autres cas - je pense à Scissor Sisters, Klaxons, Wolf Parade... (la liste est longue là aussi) - on peut vraiment parler de détestation.
Le problème est que même si certains albums sont attrayants, je n'arrive jamais à y adhérer complètement tant ces albums ont quelque chose de formaté, trahissant tous les mêmes influences (Cure/Joy Division, Bowie/Eno...), et ce de manière trop manifeste. Beaucoup de morceaux ressemblent ainsi à de petits bouts de madeleines: "tiens, ce passage me fait penser à tel groupe... et celui-ci à tel autre...", ça peut ravir les nostalgiques, moi ça a plutôt tendance à m'agacer.
Cela dit, l'actualité musicale ne représente qu'une faible partie de ce que j'écoute. Disons un tiers. Chez moi les nouveautés se trouvent en permanence confrontées aux grands disques d'hier (du moins ceux que je considère comme tels et que je me repasse régulièrement), ce qui fausse un peu leur réception. C'est pourquoi, à l'inverse, quand j'en aime une (de nouveauté), qui se révèle ainsi capable de supporter, ne serait-ce que momentanément, la comparaison avec mes albums préférés, c'est signe que le disque est vraiment bien.

Pour ce qui est des films, je retiens pour l'instant de l'année 2010, toujours par ordre chronologique: Bright star de Jane Campion, la Terre de la folie de Luc Moullet, A serious man des frères Coen, Fantastic Mr. Fox de Wes Anderson, la Reine des pommes de Valérie Donzelli, The ghost writer de Roman Polanski, Bad lieutenant de Werner Herzog, Mourir comme un homme de João Pedro Rodrigues, les Femmes de mes amis de Hong Sang-soo, l'Etrange affaire Angélica de Manoel de Oliveira (même si le film me semble en retrait par rapport aux précédents) et... The last airbender de M. Night Shyamalan, que tout le monde déteste autour de moi, c'est le vilain petit canard de la liste, mais bon, pour le moment je le garde, le "ratage" me semble trop gros pour être vrai, j'attends de le revoir... et surtout pas en 3D!

PS. J'aime bien ce texte de Renzi, parti pour une semaine à Lussas où se déroulent les Etats généraux du film documentaire. Il n'y parle pas des films, ça tombe bien, le documentaire c'est pas mon truc, mais de son périple à moto pour rejoindre Lussas. Très drôle.

jeudi 26 août 2010

Ratatat


We can't be stopped, d'après Persona d'Ingmar Bergman (1966). Musique: Ratatat.

lundi 23 août 2010

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Pour dire sur quoi je travaille actuellement, ce que je lis, ce que j'écoute, ce que je regarde aussi, le mieux est encore de décrire ce qui traîne sur mon bureau et près de ma chaîne hi-fi, un joyeux désordre mais qui rend bien compte de mes (pré)occupations du moment. Qu'est-ce qu'on y trouve? Là, le recueil de textes de Michel Delahaye, A la fortune du beau, dont il faudra que je dise un mot un de ces jours. A côté, deux DVD: la Candide madame Duff de Mocky et - toujours avec Mocky - Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma de Godard, téléfilm génial qui prouve que si Godard n'a peut-être jamais été petit, comme se demandait Bergala à une époque - du fait qu’il n’existait pas (ou plus) de photo du cinéaste enfant ou adolescent -, ce qui est sûr en revanche c'est qu’il a été grand et parfois même très grand. Là, un autre bouquin... hum, Les miettes philosophiques de Kierkegaard. Dessous, des photos extraites de la série (superbe) "Cocons et bouteilles" de Chemiakin, un de mes maîtres. Et puis encore des DVD: la Nuit du carrefour de Renoir, quelques films de Schroeter... Quoi d'autre? Une pile de CD (les vinyles, eux, sont toujours soigneusement rangés): le sublime Vauxhall and I de Morrissey, le magnifique Painful de Yo La Tengo, et encore: Fires in distant buildings de Gravenhurst, LP4 de Ratatat, Against love de Windsor For The Derby (un peu décevant à la première écoute, mais bon, WFTD c'est toujours comme ça...), et donc le nouveau Arcade Fire... Des revues aussi: Art press, les Cahiers, Trafic... Et puis, sous la queue du chat (Polo) qui systématiquement vient dormir sur mon bureau quand j'y travaille, quelques notes prises, ici et là, au gré de mes lectures. Tiens, celle-là je peux l'attraper sans réveiller le chat... Elle est de Biette: "Pélerin du présent, Godard se fraye un chemin et Bresson est son âne". Hé hé... c'est à propos de Je vous salue Marie. Sinon une autre, si j'arrive à... zut, j'ai réveillé Polo. Qu'est-ce qu'il y a d'écrit? Ah oui, non ça c'est juste un pense-bête: "récupérer impérativement le Merlin d'Arrieta". Bon, et là?... hi hi... arrête Polo, tu me chatouilles avec ta queue... pousse-toi que je regarde sur quoi tu étais couché. Hé mais c'est mon cahier Shyamalan, celui que je cherche depuis trois jours - il s'agit d'un projet qui ne verra peut-être jamais le jour (comme d'habitude) concernant l'art du récit chez Shyamalan. A propos de récit, ça me fait penser qu'il faut absolument que je mette en ligne le texte de Narboni ("Le récit empêché") sur The big mouth de Jerry Lewis... Sinon là, c'est quoi? Euh, rien, des enregistrements que j'ai faits moi-même, passons... Et là? Un CD que je ne connais pas. Butterfly house de The Coral? Il n'est pas à moi c'est sûr, je n'aime pas ce groupe et sa pop radoteuse... Et puis là, encore un bouquin... Le maître de Ballantrae de Stevenson, un livre que je relis tous les étés, en partie du moins car je n'arrive jamais à le finir, m'en évadant régulièrement, rêvant au film que Fritz Lang aurait tiré d'un tel roman, avec Stewart Granger bien sûr dans le rôle de James Durie (la version avec Errol Flynn est pas mal mais sans plus, c'est juste le savoir-faire hollywoodien). Bon, eh bien, je crois que j'ai fait le tour...

vendredi 20 août 2010

Bad dreams


Ballade avec Johnny Guitar de João César Monteiro (1995). [via zohilof]

" (...) Le pays Cinéma est en marge de la société mais pas hors du monde. Comme disait Daney: "Si je ne me suis pas intéressé à la religion ce n'est certes pas par indifférence au religieux, mais plutôt que, vivant comme je l'ai fait dans les ciné-limbes de ce bas monde, je considère celui-ci comme le seul monde qui existe d'autant plus que je suis resté prisonnier du fait de ne l'avoir peut-être jamais atteint. La cinéphilie est cette saine maladie dont un des symptômes est que ce monde-ci est déjà un autre monde (Persévérance)." Le court métrage intitulé Ballade avec Johnny Guitar est une magnifique illustration de ces propos. On y voit Monteiro marcher la nuit dans une ruelle de Lisbonne, remonter chez lui, regarder par la fenêtre une jeune femme qui se coiffe dans l'immeuble d'en face, s'asseoir à son bureau puis enfin ouvrir la fenêtre pour regarder le jour se lever sur la ville. Mais surtout, pendant presque toute la durée du film, on entend un extrait de la bande-son de Johnny Guitar ("How many men have you forgotten?"...). Le cinéma, loin de l'obscurité des salles, apparaît ici comme un point de vue, au sens propre du terme, où l'on éprouve plus qu'ailleurs la distance qui nous sépare du monde (distance figurée par l'écart entre les immeubles) et le temps qui nous éloigne du bonheur. On pourrait définir cette mélancolie par une phrase de Kafka qui va si bien à ce film: "Comme le chemin est long de ma détresse intérieure à la scène qui se passe dans la cour." Dans Ballade avec Johnny Guitar, la bande-son évoque cette détresse intérieure qu'un souvenir de cinéma tenterait de relier à la scène qui se passe dans la cour, puis à toutes les scènes qui pourraient se passer dans la ville. Celui qui éprouve à la fois cette nécessité et cette impossibilité d'atteindre le monde est déjà un peu cinéaste. "Je peux être à ma fenêtre et m'inventer un film", a d'ailleurs dit un jour Monteiro (...)" (Marcos Uzal, in Pour João César Monteiro, 2004)


Johnny Guitar de Nicholas Ray (1954). [via margaloca]

jeudi 19 août 2010

Kabuki

Le "Jerry Lewis kabuki show" vous vous souvenez? Dans The big mouth, cette petite scène de théâtre japonais, absolument géniale, dans laquelle Lewis se révèle plus que jamais le digne héritier de Laurel et de Semon. Eh bien, en voici un extrait dans une version légèrement remaniée. Hé hé... Marrant, non?



The Jerry Lewis kabuki show, d'après The big mouth de Jerry Lewis (1967). Musique: Monarchy.

Sinon, comme beaucoup, je m'imprègne en ce moment du nouvel album d'Arcade Fire: The suburbs. Les morceaux se succèdent, certains se détachent déjà - "The suburbs", "Ready to start", "Rococo", "Half light I", "Suburban war", "Deep blue", "We used to wait", "Sprawl" (I et II) -, il me faut encore réécouter l'ensemble une ou deux fois, mais j'ai bien l'impression qu'on tient là un des grands albums de l'année. J'en reparlerai prochainement.

dimanche 15 août 2010

Le visiteur



Le jouet criminel d'Adolfo Arrieta (1969). [via giorgia1942]

mardi 10 août 2010

Le centre vide

Vu The last airbender de M. Night Shyamalan. Bon, d’accord, le film n’est pas du niveau des précédents (j’entends les trois derniers). Et la 3D est absolument catastrophique. D'ailleurs si vous avez la possibilité de voir le film en version "plate", n’hésitez pas, ou alors attendez la sortie du DVD. En fait, je dis "plate", mais c’est justement la version 3D qui est "plate" tant le film apparaît comme une juxtaposition d’à-plats désastreux, détruisant tout effet de profondeur. Et je ne parle pas de la lumière. Une fois chaussé vos lunettes, tout devient sombre, on a l’impression que toutes les scènes se passent à la tombée de la nuit, entre chien et loup. Donc voilà, visuellement c’est épouvantable. Et pourtant The last airbender est loin d’être la daube annoncée un peu partout par les critiques (Libé, le Monde, Télérama...), des critiques dont le discours est souvent aussi inepte que celui qu’ils prêtent à Shyamalan. (Seuls pour l’instant Chauvin dans Chronic’art et Ostria dans les Inrocks ont défendu le film.)
D’un point de vue, disons, technologique, le film de Shyamalan se révèle donc très pauvre et, pour le coup, à l'opposé de celui de Cameron. Mais justement... Autant Avatar souffre de ne pas être vu en 3D, puisqu’il n’a été conçu que pour ça, autant The last airbender (l’autre Avatar, on pourrait dire le faux, ou le vrai si on s'intéresse à autre chose que la technique) mérite d’être vu "normalement". D’abord pour y récupérer la profondeur que la 3D lui a paradoxalement ôté (quoique la médiocrité ici de la 3D n'est pas non plus sans charme puisque renvoyant aux vieux films en relief des années 50, ou encore aux films d'animation tchèques des années 60, comme ceux de Karel Zeman - cf. les vaisseaux de guerre -, voire par moments aux simples transparences d'antan). Mais surtout pour se rendre compte à quel point le film de Shyamalan, à la différence de celui de Cameron, ne repose pas que sur ses effets spéciaux.
J’entends d’ici les ricanements. Eh bien oui... Malgré ses défauts (cf. la construction du récit, plutôt brinquebalante, mais c'est propre au genre, non?), The last airbender est finalement plus satisfaisant qu'Avatar. C’est que derrière le discours new age de Cameron, il n’y a rien: son film est très beau, très bleu, mais aussi parfaitement vide, alors que The last arbander, lui, est franchement laid, plutôt noir, mais pas si creux. Réduire le film de Shyamalan à l'histoire qu'il raconte, considérer celle-ci comme débile parce qu'on n'y a vu qu'un truc simplet pour enfants, montre bien les limites (et/ou la mauvaise foi) d'une bonne partie de la critique. Déjà un conte pour enfants, on le sait, en dit infiniment plus que n'importe quel discours écolo-gnangnan... Ensuite il est évident que derrière cette histoire d'avatar immature se cache une autre histoire, beaucoup plus forte (c'est elle qui nourrit le récit), qui fait de The last airbender un film moins impersonnel qu'il y paraît, et ce d'autant moins qu'il se trouve débarrassé des habituelles afféteries narratives qui souvent encombrent le cinéma de Shyamalan, permettant ainsi un accès, sinon royal, du moins plus direct à son œuvre. Il n'y a que les gogos pour croire que Shyamalan a uniquement fait ce film pour faire plaisir à ses filles (qui raffolaient de la série animée japonaise). S'il l'a fait, c'est d'abord parce qu'il en avait le désir, qu'il y trouvait la matière pour exprimer ses talents de metteur en scène autant que de conteur. Que le résultat ne soit pas à la hauteur de ses ambitions, peut-être, il n'en reste pas moins que les ambitions existent et qu'elles ne se limitent pas à celles d'un papa-gâteau. Ou d'un cinéaste gâté. Arrêtons avec la roublardise supposée de Shyamalan. Ou alors considérons la, mais au même titre que celle, disons, d'un Hitchcock ou d'un Spielberg, et passons à autre chose...
Ce film imparfait est beau malgré tout, non pas du fait de son imperfection (quoique, il y a là comme un effet de miroir avec l'imperfection des personnages), mais de son extrême fragilité, qui n'est pas que de surface (dans sa forme, le film apparaît aussi volatil que l'air, aussi impalpable que l'eau). S'il finit par gagner en intensité, en ambiguïté, en émotion, c'est très progressivement, car rien n'y est acquis d'avance. Contrairement à ses films précédents qui d'emblée s'installaient dans un climat hautement tensionnel (l'enjeu consistait alors à maintenir la tension jusqu'au bout, twist compris), Shyamalan procède ici presque à l'envers. En termes d'intensité, le film démarre quasiment à zéro et ne décolle que par à-coups, petit à petit. C'est long à se mettre en marche, mais ça progresse inexorablement, on sent qu'à chaque palier franchi le film ne retombera pas, qu'il continuera de grimper, à son rythme, pour offrir (une fois oublié la 3D et la faiblesse relative du scénario) trente dernières minutes absolument magnifiques. C'est, comme on dit, un film qui se mérite...
Mais allons plus loin. Laissons de côté la thématique: l'air, l'eau... trop manifeste, qui imprégnait déjà les autres films (le vent dans The happening, l'eau dans Lady in the water), laissons aussi de côté le "message", quant à l'impérialisme de la nation du feu, et attachons-nous à ce qui structure le film, aussi bien dans sa forme qu'au niveau du récit. Il y a dans le cinéma de Shyamalan une figure récurrente: le cercle, mieux, l'ellipse (pensons à Signs, The Village, Lady in the water...) à l'intérieur duquel tout semble converger. Dans The last airbender, on retrouve cette figure, mais l'effet de convergence y est comme inversé. A l'image des chorégraphies kung-fu du petit héros, "balayant" tout ce qui est autour de lui, le film semble lui-même se vider de son centre, un mouvement d'évidement qui rejette en périphérie ce qui d'ordinaire est le point fort de Shyamalan, à savoir le récit. Le héros, en tant qu'Avatar, se trouve délesté de toute "histoire" (c'est d'ailleurs pour cela qu'il avait fui). Il n'est qu'un point de gravitation autour duquel se construit l'histoire du film mais pas la sienne (il ne connaîtra plus jamais l'enfance). C'est pourquoi on ne peut parler véritablement d'initiation. Pas de rite de passage ici. L'avatar n'est qu'un centre, parfaitement vide, qui permet aux autres, situés eux à la marge, de se révéler. Par rapport aux films précédents, il y a là comme une "orientalisation" de l'œuvre shyamalanienne qui passe d'une vision occidentale (philadelphienne?), donc centripète, à quelque chose de plus orientale, de plus centrifuge, où les marges du récit ont, comme les bords du cadre, une importance plus grande que d'habitude. A ce titre, le véritable héros du film n'est pas l'Avatar mais bien son double noir, le prince Zuko. C'est lui le vrai centre du film, un centre excentré, képlerien, qui attire le récit. Shyamalan ne s'y est pas trompé, confiant le rôle à un acteur d'origine indienne. Est-ce à dire que derrière Zuko c'est Shyamalan qu'il faut voir? Peut-être, je n'en sais rien et ça n'a pas d'importance, même si la question du Père, hein bon... L'essentiel est qu'en déplaçant le centre de son film, Shyamalan en déplace les enjeux. Otez vos lunettes 3D et regardez vraiment le film (même si c'est flou), voyez ce qu'il y souffle, dans les recoins, invisible à un regard trop pressé, trop centré, trop occidentalisé. Car c'est là, aussi, où se cachent les esprits...

dimanche 8 août 2010

Ozu soldat

En juillet 1937, suite au déclenchement de la guerre sino-japonaise, Ozu est appelé et envoyé en Chine (avec le grade de caporal d'infanterie). Il y passera deux ans sans pratiquement jamais quitter le front. Extrait de son journal:

Lundi 3 avril 1939.

"Le ciel est nuageux, et il fait un peu froid. J'ai pris un bain dans le tonneau métallique installé près de la petite rivière, derrière les camions. De ma barrique cachée par des nattes de joncs, j'ai admiré les fleurs de colza. Ça devait bien faire un mois que je n'avais pas pris de bain!
J'ai fait brûler de l'encens "Higashiyama" de chez Kyûkyodô, avant de me griller du saumon et de préparer un riz au thé vert.
Inspection des armes. Ce soir, j'ai bu un excellent café du Brésil et du saké fermenté.

Plus on vit longtemps, plus on est amené à réviser ses jugements. Pour ce qui est du "propre" ou du "sale" par exemple, refuser de manger parce que c'est "sale", faire la fine bouche, sous-entend qu'on peut espérer trouver quelque chose de "propre" à manger. Or ce n'était guère le cas quand j'étais à Nanchang, où c'était se condamner tout bonnement à rester le ventre vide. Alors quand on est tenaillé par la faim, la fatigue aidant, on finit par boire dans les rizières pullulantes de têtards, par manger des épluchures de pommes de terre ramassées sur la route, des croûtes de "manjû" [boule de pain farcie de viande ou de haricots sucrés] trouvées dans la poussière, ou des restes de repas abandonnés. Moi, si maniaque autrefois, qui pour un oui, pour un non, prenais du "Daimoru" [médicament favorisant la digestion], en suis venu à faire fi de toute exigence de propreté; ce qui d'ailleurs risque de ne pas être sans incidence à l'avenir sur mon exigence de perfection vis-à-vis de l'art!
Lors de cette marche forcée, la première de ma vie, j'aurai gardé les mêmes vêtements pendant dix jours et par tous les temps! Dans l'impossibilité de changer mes chaussures remplies d'eau après la traversée des rizières, mes ongles se sont ramollis, mes pieds gonflés se sont couverts d'ampoules. La peau craquait, puis le pus s'écoulait; ensuite, il y avait ce terrible traitement à l'iode. Le lendemain, une autre ampoule se formait, un peu plus profonde. Pour me soigner, j'écoutais les conseils: j'appliquais du riz et de la cendre de cigarette sur les plaies, car en séchant cela absorbait l'eau. Plus tard à la place de l'iode, j'ai utilisé de l'encre de Chine. Arrivé aux campements, je me frottais les pieds avec de l'alcool chinois, que je crachais en pluie, faute de pouvoir me les baigner entièrement; ce qui me soulageait quand même. L'entorse, je la soignais avec de l'"Ichôru" ou en appliquant dessus un tissu imbibé d'alcool chinois. Mais impossible de prendre un bain et, malgré les pauses, je n'arrivais pas à chasser la fatigue. Bien que conçus pour sécher vite, mes sous-vêtements en poil de chameau, imprégnés de sel jour après jour, restaient humides. Un jour, lors d'une courte pause, j'ai senti que des puces se baladaient dans mon dos. Puces? Poux? Je n'en sais trop rien, mais ces bestioles ne m'ont pas quitté jusqu'à Nanchang. Si j'étais mort, elles ne traîneraient pas sur mon corps refroidi et sauteraient sans doute sur un autre... quand j'ai réalisé que je les avais peut-être héritées d'un cadavre, je les ai trouvées tout de suite plus sympathiques!
Si je meurs, me disais-je encore, avant de m'incinérer on ne prendra pas la peine de nettoyer mon corps crasseux, couvert de sueur et de poussières. Alors une fois que ma petite boîte blanche sera à Tôkyô, je souhaite qu'on la place directement sous le robinet et qu'on laisse longuement couler l'eau. Si cette image, quand je marchais, assoiffé et trempé de sueur, parvenait à me rafraîchir, c'est plutôt à la nourriture que je pensais dans les plus durs moments; je notais scrupuleusement tout ce que je voulais manger pour me les offrir plus tard à Tôkyô. Si je devais être exaucé, là, maintenant, mon estomac capitulerait à coup sûr devant tous ces petits pains, gaufres, boules de riz sucrées dont je rêvais. Ce qui importait à ce moment-là, c'était le fabuleux pouvoir du fantasme qui me faisait oublier le lourd équipement qui sciait mes épaules et mes pieds torturés. Est-ce l'habitude ou la fatigue qui m'accablait, je n'avais pas peur des bombes; ce que je voulais, c'était boire, manger, m'allonger, dormir! Le reste m'était complètement indifférent. Les mortiers avaient beau éclater à côté de moi, les balles siffler au-dessus de ma tête, ça m'était absolument égal. Je baillais. Si une balle avait traversé ma tête à ce moment-là, eh bien, je n'aurais plus été là; un point, c'est tout. Il y avait bien certaines choses que j'aurais aimé accomplir avant de mourir, mais c'était comme si j'étais persuadé que les bombes m'épargneraient et je serais bien en mal de répondre pourquoi! Quoi qu'il en soit, pendant ces dix jours j'ai essayé de tenir, et j'ai tenu. Depuis que je suis au monde, c'était la première fois qu'une telle épreuve m'attendait. Je suis allé au bout de mes limites.
Ça me servira peut-être un jour, comme le putois dont l'arme ultime est de lâcher un pet! (...)" (Yasujiro Ozu, Carnets, 1933-1963)

jeudi 5 août 2010

Torontomachie

Je ne suis pas vraiment antimondialiste ni même alter (la question de la mondialisation est trop complexe pour avoir une position si tranchée), mais on peut quand même s'interroger sur l'utilité des sommets du G20 quand on voit le surcoût que de tels sommets engendrent, la dérive sécuritaire qu'ils entraînent et le peu de décisions qui y sont prises, faute d'accords entre les membres, chacun défendant ses intérêts. Dernier en date: Toronto. Un milliard d'euros dépensé. Mille arrestations pour la plupart arbitraires (mais pas au point de parler de "Torontanamo", faut pas exagérer non plus). Et toujours rien quant à la régulation du secteur financier. Ci-dessous le clip de Broken Social Scene (encore?, eh oui...), réponse à sa façon du groupe canadien au sommet du G20 qui s'est donc tenu chez lui en juin 2010: "Meet me in Toronto".




Broken Social Scene, "Meet me in the basement". [via Arts & Crafts]

lundi 2 août 2010

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Quelques notes rapides:

1) Vu les Abysses de Nico Papatakis, inspiré de l'histoire des sœurs Papin, une histoire dont s'était déjà inspiré Jean Genet pour sa pièce Les Bonnes (c'est d'ailleurs cette pièce que Papatakis, grand ami de Genet, voulait adapter au départ). Ah mes amis, quel film! Les rapports maîtres/domestiques, l'humiliation et la révolte, la guerre d'Algérie, oui, peut-être, mais la force du film n'est pas là. Jamais jusqu'à présent je n'avais vu un film comme celui-là rendre compte avec une telle puissance, une telle justesse, de ce qu'est la folie à deux. Bug de Friedkin, c'est pas mal, c'est même très bien, mais ça frise souvent le Grand Guignol. Alors que là, tout est incroyablement juste dans la montée de cette crise paranoïaque qui conduit au massacre. Ce qui est très fort de la part de Papatakis, c'est qu'il arrive à faire un film extrêmement précis sur la folie des deux personnages (extraordinaires sœurs Bergé, à la fois gracieuses et monstrueuses) sans tomber dans le réalisme clinique. La dimension tragique du récit (remarquable scénario du dramaturge Jean Vauthier) est maintenue constamment au premier plan, la tension ne se relâche quasiment pas du début à la fin, de sorte que le crime (résumé en quelques plans) apparaît comme une conclusion logique. Quel film, vraiment!

2) C'est dans la Vie de famille de Doillon que Sami Frey dit qu'il n'aime pas la mer à cause de son côté obligatoire. Eh bien, le numéro spécial "Sexe" des Inrocks, reconduit invariablement tous les ans à la même période, c'est exactement ça: il y a là un côté obligatoire - l'été, le sexe - qui rend l'entreprise de plus en plus vaine, à l'image de la séance photos du couple Bourgoin/Sagat.

3) Bon bah ça y est, il l’a trouvée Laurent Blanc son équipe de France pour affronter la Norvège et surtout préparer les éliminatoires de l'Euro 2012:
Gardien: Barras - Défenseurs: Darien, Gomis, Tamgho, Bascou - Milieux: Diniz, Tahri (cap), Mekhissi - Attaquants: Lavillenie, Lemaître, Mbandjock.
Remplaçants: Compaoré (ou Dossevi), Smaïl, Kechi, Sdiri, Kowal.