vendredi 28 mai 2010

Playlist (2)

2010, rayon musique, c'est pour l'instant beaucoup d’albums, écoutés ici et là (déjà une cinquantaine), mais très peu qui tiennent la distance, c'est-à-dire que je peux me repasser pendant des heures avec un égal plaisir. Citons, par ordre chronologique: Heartland d’Owen Pallett (que j'ai mis du temps à apprécier, mais maintenant c'est bon), Teen dream de Beach House, Heligoland de Massive Attack, Tourist history de Two Door Cinema Club, Down the way d’Angus & Julia Stone, Li(f)e de Sage Francis... Et dernier en date: Forgiveness rock record de Broken Social Scene, peut-être le groupe le plus stimulant du moment (quelqu'un est-il allé l'écouter à La Maroquinerie?), témoin de l'extraordinaire vitalité de la scène canadienne (de Thee Silver Mt. Zion à Day Make Say Think), une formation pléthorique, composée d'une vingtaine de membres plus ou moins réguliers, réunis autour de Kevin Drew et Brendan Canning, parmi lesquels Feist, Emily Haines (Metric), Amy Millan (Stars), choristes de luxe sur "Sentimental X's", et d'une flopée d'invités, venus eux aussi d'autres groupes, comme Tortoise et The Sea and Cake. BSS c'est de l'indie-rock bardé de guitares (jusqu'à cinq sur certains morceaux!), incroyablement créatif, ce qui nous change de la pop-folk "acoustique" - et ses harmonies vocales - qui sévit depuis quelque temps (Fleet Foxes, Midlake, John Grant, The Middle East...), certes agréable à l'oreille, mais un peu lassant à la longue.

Quelques vidéos:


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1. "Girl I love you" de Massive Attack (via vbueso) 2. "Big jet plane" d'Angus & Julia Stone (via victttory sur des photos d'Alex Prager) 3. "Texico bitches" de Broken Social Scene (en live via Qtv)

vendredi 21 mai 2010

No comment

Des choses comme ça.

Vu Film socialisme de Godard (au passage, j’étais tout seul dans une salle de province de 400 places, qui plus est le jour de la sortie du film, ce qui laisse rêveur, même si, c'est vrai, le film était accessible par d'autres moyens, cf. infra). Donc je l'ai vu. A la bonne vitesse? Je pose la question, ironiquement, parce qu'en dehors de la deuxième partie (chez la famille Martin), j’ai vraiment dû m’accrocher pour suivre le rythme. Cela m'a interrogé, au point que, une fois rentré, j’ai regardé sur le Net la version ultraspeedée (4mn) que je n’avais pas voulu voir, à tort car je me rends compte aujourd'hui qu'elle faisait partie du dispositif. La vitesse des images, c’est bien le vrai sujet du film. L’Europe, le cinéma, le copyright, oui d’accord... mais derrière tout ça, ce que questionne Godard, encore et toujours, ce sont les images, à travers leur multiplicité et leur devenir, de plus en plus volatil. Quant au socialisme, il est surtout là comme motif. C’est peut-être pour ça que Godard a changé le titre. Dans l’expression "Film socialisme", le mot le plus important est "Film". Renzi, sur Independencia, se trompe complètement en associant le "socialisme" du Godard au "communisme" (?) du JZK et en l’opposant au "capitalisme" (??) du Kiarostami - l'avantage avec un site web, c'est que, comme sur un blog, on peut écrire ce qu'on veut, l'inconvénient c'est qu'on écrit souvent n'importe quoi (OK, moi aussi). Renzi imagine encore Godard tel qu'il était dans les années 70, alors que Godard, tu parles, il y a belle lurette qu'il a tourné la page. S’il y a un film auquel s’oppose Film socialisme ce serait plutôt Avatar. Et pas seulement à cause du capitalisme new age de la grosse fantasia cameronienne (dont je ne suis pas fan sans être pour autant réfractaire), sachant que Film socialisme semble aussi un bide retentissant, mais parce que le film de Godard c’est le contraire de l'esthétique du jeu vidéo et de son principe d’immersion. Film socialisme marque, consacre même, la disjonction entre film et spectateur. Jusqu’à présent la disjonction chez Godard n’était jamais totale car reposant sur un brouillage partiel du son et des images, ce qui fait qu'il y avait toujours quelque chose à décrypter, d'où un lien obscur, fragile, mais réel avec le spectateur. Là, la ligne est claire, limpide, on est même surpris de capter aussi facilement, Godard œuvrant dans une sorte de transparence inattendue. Sauf que ça va trop vite, on a beau capter, on n'a pas le temps de saisir. Au sens enfoui, donc potentiellement accessible (même par bribes), des précédents films, Godard oppose ici une ligne perpétuellement fuyante. On ne cherche plus à lire le film à travers les images, on court en permanence derrière, avec cette impression un peu désagréable (étant entendu que les films de Godard jouent justement sur l'insatisfaction du spectateur) de voir un film de 3h ramassé sur une 1h40. Plus d'effet de sonde, mais pas de déploiement non plus. D'où la disjonction. Les images se succèdent à la vitesse... la vitesse de quoi? Des nouveaux médias, comme Internet, bien sûr, mais aussi du cinéma hollywoodien qui multiplie les plans (Avatar c'est combien de plans/minute?), au mieux jusqu'au vertige, au pire jusqu'à la nausée. Si le socialisme aujourd'hui relève pour Godard des "illusions perdues", un film aujourd'hui sur le socialisme ne serait plus - pour paraphraser un de ses textes les plus célèbres - que "des larmes et de la vitesse"...
Film socialisme n'est donc pas un film politique au sens propre du terme. Nul engagement ici. S’il y a un geste politique, c’est moins dans le film que dans la décision du cinéaste de ne pas se rendre à Cannes. La plus belle phrase en lien avec le film n'est pas une de ces formules dont raffole Godard et se gargarisent les critiques (c'est à celui qui pourra en citer le plus grand nombre), même si certaines accrochent ("x+3=1", fallait la trouver...), mais plutôt: "Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus." Phrase d'autant plus belle qu'elle est vraiment de Godard, celle-là, et surtout vient clore le dispositif général du film. Car finalement, s'il y a bien trois mouvements dans le film - la première partie, touristique, sur les passagers d'un paquebot en croisière sur la Méditerranée (on pense à Un film parlé d'Oliveira), que Godard sature d'images d'origines diverses (Net, TV, cinéma...), de couleurs éclatantes, hypertravaillées, et de sons, eux, plutôt livrés à l'état brut (ah l'horrible bruit du vent dans les micros); la deuxième, plus sixties et BD, avec ses aplats de couleurs (rouge/bleu), ses jeux chromatiques (un haut de maillot de bain multicolore sur une peau chocolat), et cette famille Martin qui tient une station-service (où vivent un âne et un lama) et porte le nom d'un réseau de résistance; enfin la troisième, plus historique, qui nous emmène de l'Egypte à Barcelone en passant par la Palestine, Odessa, la Grèce (Hell as) et Naples... -, s'il y a donc bien trois mouvements dans le film, il y en a aussi trois autres, plus généraux, qui l'excèdent: 1) la mise en ligne sur Internet d'une bande-annonce qui n'est autre que la version accélérée du film; 2) la possibilité de télécharger le film en VOD le jour même de sa présentation à Cannes et avant sa sortie en salles; 3) le désistement de l'auteur, suite à des problèmes de type grec (ha ha), pour le cérémonial cannois. Soit: 1) j'ai fait un film, je vous le livre dans sa version intégrale, mais à toute berzingue, si vous arrivez à rétablir la bonne vitesse, vous pourrez le voir à l'œil; 2) si vous n'y arrivez pas, voici la version à vitesse normale, vous pouvez la télécharger, ça vous coûtera 7 euros; 3) inutile d'aller à Cannes, ça ne sert plus à rien, puisque le film circule déjà, à l'écart du grand show médiatique, libre des règles commerciales habituelles. Et si c'était ça Film socialisme, le socialisme du Film?

mardi 18 mai 2010

[...]


Allez, une petite confidence. Je ne parle jamais de peinture sur ce blog; et pour cause, la peinture c'est ma vie, davantage que le cinéma, ou même la musique. Elle ne me nourrit pas - fort heureusement j'ai fait d'autres écoles que celle des Beaux-Arts - mais elle m'accompagne depuis toujours, tout le temps, et quand vient le moment d'écrire sur le blog, je n'ai plus trop envie d'en parler (et d'ailleurs pour dire quoi?). Sauf aujourd'hui, pour une raison bien précise. Il y a une vingtaine d'années, j'ai peint un petit tableau, une œuvre de jeunesse comme on dit, inspirée d'une photo du film de Werner Schroeter, le Roi des roses. A l'époque j'étais plutôt figuratif, je le suis encore mais différemment... Enfin bref, ce tableau je l'ai perdu de vue, dans la mesure où il a été cédé je ne sais plus quand (ni à qui), mais il y a très longtemps, là aussi. Et voilà qu'un vieil ami, qui avait lu sur mon blog le texte de Guiguet consacré à Schroeter, m'envoie une photo dudit tableau, qu'il avait précieusement conservée (avec d'autres qu'il a promis de m'envoyer également, car de cette période je n'ai quasiment rien gardé). Tout cela m'a profondément ému. J'ai donc décidé de déroger à la règle en dévoilant le tableau, qui je crois n'a pas de titre, dans le but, je l'avoue, que son heureux (?) propriétaire se manifeste. Les chances sont infimes, vu la popularité du blog, mais bon, on peut toujours rêver...

PS. Pour toute info concernant le tableau, merci de passer par mon adresse électronique: balloonatic@wanadoo.fr

lundi 17 mai 2010

T'occupe!

L'œil de Vinneuil.

En ces temps de vaches maigres cinéphiliques, je lis depuis quelques jours Quatre ans de cinéma (1940-1944) de Lucien Rebatet, alias François Vinneuil, qui regroupe l'essentiel (119 sur 148) de ses articles parus sous l'Occupation dans Je suis partout, le tristement célèbre journal collabo... J'en connaissais déjà quelques uns, dénichés ici ou là, mais pas suffisamment pour juger de ce talent de critique que beaucoup lui reconnaissent. C'est vrai que jusqu'à présent il était difficile de se faire une idée. Rebatet c'était surtout le fasciste impénitent, viscéralement antisémite, le pamphlétaire célinesque, pronazi mais antivichyste, des Décombres (que je n'ai jamais lu et ne lirai probablement jamais), le romancier talentueux (génial?) des Deux étendards (que je n'ai jamais lu non plus, mais que je lirai sûrement, dès que j'en aurai l'occasion), et pour ce qui est du critique de cinéma, sous le nom de François Vinneuil donc, toujours les mêmes renvois, à savoir l'article sur le Juif Süss de Veit Harlan et des extraits des Tribus du cinéma et du théâtre (dans lequel Rebatet stigmatisme, entre autres, "Carné et les juifs" qui, à travers des films comme Jenny, le Quai des brumes, Hôtel du Nord et Le jour se lève "ont vautré le cinéma français dans un fatalisme, un déterminisme dégradants... ont joué le rôle de dissolvant social, contribué à l'avilissement des esprits et des caractères" - au passage, une critique que formulaient aussi les communistes de l'époque, Sadoul en tête, sauf qu'eux ne mettaient pas ça sur le compte d'un "talent enjuivé"), ainsi qu'on peut les lire dans la plupart des livres qui traitent de cette période (cf. Siclier, Chirat, Chateau...). Mais pour le reste: zéro. C'est donc avec un intérêt certain que je me suis plongé dans cet ensemble de textes, réunis par Philippe d'Hugues, spécialiste du cinéma français sous l'Occupation.
Ce qui frappe d'emblée c'est le double visage du personnage. Lorsqu'il écrit sur les films de cette époque, Rebatet/Vinneuil est comme transcendé, il est devenu le critique, le seul vraiment reconnu - et admiré (même par certains de ses adversaires, comme ceux qui écriront dans L'Ecran français) - sur la place de Paris, Der Platz von Paris, une position qui lui procure à la fois une jouissance extrême - il le reconnaîtra lui-même - et une incroyable lucidité critique. Son fascisme et son antisémitisme ne sont pas refoulés, loin de là - les textes sont parfois troués d'effroyables salves antijuives -, mais relégués au second plan. Cet "imparfait salaud", comme dit Angelo Rinaldi, aime des films (pour la plupart passés à la postérité et le plus souvent grâce à lui) pour ce qu'ils sont, indépendamment de ses convictions idéologiques et de celles de leurs auteurs. C'est assez troublant (imaginez Sadoul vantant les mérites d'un film de Fuller, eh bien c'est, toute proportion gardée, un peu l'effet que ça donne). Ainsi les Visiteurs du soir de Carné dont il se fait l'ardent défenseur (son texte "Des perles pour Caliban" est assurément l'un de ses meilleurs), ravi que celui-ci soit enfin parvenu à sortir de son "impasse boueuse", pour nous offrir un véritable andante (Rebatet était aussi critique musical), renouant avec l'esthétique du muet, par "ce jeu continu, savant et délicat des lumières, qui sont par elles-mêmes tout un langage, et si expressif, qui caressent la tempe, la joue, la gorge de Marie Déa, sculptent les rudes méplats d'Alain Cuny, composent ce poème du clair-obscur, de la lune, du soleil aussi sur les oliviers et les prés en fleur, qui accompagnent et prolongent le poème des baisers et des cœurs immortels". Ainsi Le ciel est à vous de Grémillon, un cinéaste de gauche dont Rebatet se félicite qu'il puisse enfin tourner des œuvres dignes de son talent (il était plus réservé sur Remorques, "puissant mais inégal", et Lumière d'été, "de très bonne facture" mais desservi par "un scénario très frelaté"). Avec Le ciel est à vous, celui qu'il décrit comme une "superbe caboche de Breton" touche à l'excellence. C'est le grand film de ces quatre années, plus encore que les Visiteurs du soir de Carné ou les Anges du péché de Bresson: "Grémillon, sans doute, a mis longtemps pour apprendre, pour posséder son métier. On aurait bien mauvaise grâce à s'en plaindre, puisqu'il a su ainsi parvenir à cette perfection du métier, d'une habileté cette fois infaillible, où justement toute trace du métier est abolie. Plus on avance dans la vie, plus on se convainc que la qualité suprême de tout langage artistique, c'est le naturel. Grémillon vient d'y atteindre avec Le ciel est à vous. On ne peut faire oublier plus complètement à un spectateur l'existence, les mouvements de la caméra. L'enchaînement de ces images paraît aller de soi. Rien en apparence de plus facile. Mais sous cette facilité, il y a un artiste maître de toutes ses ressources à un degré demeuré bien rare dans notre cinéma. Ce qui est plus rare encore, c'est que cette magnifique souplesse de main, cet art du raccourci, de l'allusion visuelle, de la transition, de la mise en page, des mouvements de foule soit au service d'un tempérament aussi viril que sensible, d'une verve qui s'épanouit dans tous les registres de l'humour, de la force, de la douceur."
Je reviendrai (enfin, j'espère) sur Autant-Lara (le Mariage de Chiffon, Douce), Becker (Goupi mains rouges, Dernier atout), Bresson (les Anges du péché), Clouzot (le Corbeau)... Je n'ai pas encore tout lu. Mais assez pour juger de l'importance de Rebatet critique de cinéma. Elle est indéniable. Il est bien le chaînon manquant entre, disons, Delluc et Bazin, mieux: Truffaut qui d'ailleurs a reconnu la filiation (son célèbre brûlot "Une certaine tendance du cinéma français" lui doit beaucoup), autant que l'affection (douteuse pour certains) qu'il lui portait. Pas sûr en revanche qu'il soit, comme on le prétend, l'initiateur de "la politique des auteurs", entendu que Delluc était passé par là depuis déjà bien longtemps, et surtout parce que, s'il reconnaît des auteurs, il ne les défend pas systématiquement. Pas sûr non plus qu'on puisse le considérer comme le père de la critique moderne, entendu que ni Bazin (plutôt théoricien) ni Truffaut ne sont de vrais critiques modernes, à la différence de Rohmer, de Godard et surtout de Rivette, pour moi le véritable père de la critique moderne avec son texte fondateur "Génie de Howard Hawks". Il n'empêche: les articles de Rebatet témoignent d'une nouvelle lecture du film qui se dégage de la traditionnelle grille scénario-décors-interprétation. On y parle enfin de mise en scène. A ce titre, Rebatet a ouvert la voie à une nouvelle forme de critique, plus spécifiquement cinématographique, telle qu'elle apparaîtra, après la guerre, dans la Revue du cinéma (dirigée par Jean-George Auriol) puis les Cahiers...

samedi 15 mai 2010

En attendant Godard

... et son Film socialisme dont je me suis bien gardé de voir la version TGV (Tout le Godard Vite) sur le Net - quel intérêt? -, je découvre ce petit film que bizarrement je n'avais jamais vu. Très beau.


Dans le noir du temps [segment du film collectif Ten minutes older: the cello] de Jean-Luc Godard (2002).

vendredi 14 mai 2010

Playlist

"La conque de mon oreille était fraîche au toucher, rugueuse, froide, pleine de sève comme une feuille". (Franz Kafka, 1910)

En ce moment j'écoute ou réécoute Li(f)e de Sage Francis, Dylan different de Ben Sidran, Teen dream de Beach House, Gaucho de Steely Dan, Da capo de Love, Dark side of the soul de Danger Mouse & Sparklehorse, Five roses de Miracle Fortress, Ratatat de Ratatat, You forgot it in people de Broken Social Scene, Down the way de Angus & Julia Stone, Something else des Kinks, Take fountain de The Wedding Present...

samedi 8 mai 2010

[...]

Quel rapport entre Not wanted d’Ida Lupino, Tennessee's partner d'Allan Dwan, Grenouilles d’Adolfo Arrieta et Dark is the night de Boris Barnet? Aucun, sinon que j'avais publié un extrait de chacun de ces films sur mon blog, via jaloysius56, une vraie mine d'or où l'on trouvait plein d'autres Dwan, mais aussi des Ulmer, des Tourneur, des Fuller, des Cottafavi, etc., au moins une centaine de vidéos. Je dis "trouvait", parce que c'est fini, le compte a été suspendu, YouTube a tout supprimé pour "infraction aux conditions d'utilisation"... Pfff, quand on pense aux m... qui traînent sur le site, alors que là, il faisait vraiment œuvre d'utilité publique, Jaloysius, en publiant tous ces extraits de films si rares...

Sinon, établir la liste de ses films préférés semble être le grand sport du moment. Mission impossible pour Tanguy Viel, dans son excellent Hitchcock par exemple, accomplie pour d'autres, comme dans la revue Transfuge qui ce mois-ci publie la cinémathèque idéale de quelques cinéastes et écrivains - certaines listes sont assez drôles quand on les confronte à leurs auteurs. Bon moi j'ai essayé et j'ai vite laissé tomber. Mais peut-être réessaierai-je...

Quoi d'autre? Ah oui... je viens d'écouter en avant-première le dernier album de Sage Francis. Eh bien, c'est vachement bien. On connaît mes réserves concernant le hip hop (en fait, surtout le rap de chez nous, d'une nullité affligeante), mais dès fois on tombe sur de vraies perles, et Li(f)e de Sage Francis en est une. Faut dire aussi qu'il s'est bien entouré le sage Francis pour cet album: Jason Lytle, Tim Fite, Mark Linkous, etc., ce qui évidemment facilite grandement les choses.

mercredi 5 mai 2010

Point ligne plan

Revu The brown bunny de Vincent Gallo. La première fois, c’était lors de sa sortie il y a six ou sept ans. Depuis, j’y repensais de temps en temps, au début... oui bon d'accord, à chaque nouvelle apparition de Chloë Sevigny, pour les raisons que l'on sait, puis, plus sérieusement, à chaque fois que j'écoutais la bande originale du film dont on n'entend plus (dans le film) que les cinq premiers titres - parmi lesquels le sublime "Come wander with me", interprété par Bonnie Beecher, "the (Dylan) girl from the North country", dans un épisode de la série The twilight zone, et le non moins sublime "Milk and honey" de Jackson C. Frank -, Gallo ayant supprimé les cinq suivants, écrits par John Frusciante, l'ancien guitariste des Red Hot Chili Peppers. Au fait, pourquoi ont-ils disparu ces morceaux? Effet de redondance? Frusciante dit lui-même que sa musique et le film étaient pareils à des jumeaux. Et c'est vrai que la ligne mélodique de ses chansons épouse exactement celle, douloureuse et fragile, du film. Reste que ces cinq titres manquants, qui font de la Fender de Frusciante le pendant de la Honda 250 de Gallo, elle-même cachée une bonne partie du film à l'intérieur du van, participent de cette impression d'étrangeté véhiculée par le film, une étrangeté qui tient d'abord au mouvement de l'œuvre, avançant tout droit vers sa résolution finale, son "pipe"-show turgescent et son flash-back explicatif, mais aussi de tout ce qu'a retiré Gallo du film après sa présentation cannoise.
Bon, je ne connais pas la version qui avait été montrée à Cannes en 2003, mais la nouvelle, amputée de presque une demi-heure, soit un quart du film, serait celle voulue par Gallo - et pas, bien sûr, pour faire plaisir au public cannois (et crétin) qui l'avait copieusement sifflée, ni au critique Roger Ebert qui lui l'avait qualifiée de pire film jamais vu à Cannes, ce qui par la suite avait valu une belle bordée d'injures entre les deux hommes. Or, de tout ce qui a été coupé, le plus important est certainement la fin de la scène dans le salar de Bonneville, où l'on voit Gallo, sur sa moto, flottant entre le bleu du ciel et le blanc des salt flats, et disparaître à l'horizon. Dans la première version, on le voyait ensuite revenir à son point de départ... Là non, ce qui crée une trouée dans le tissu du film, d'autant que cette scène se situe exactement au milieu et qu'un tel "point de non-retour" ne peut qu'éclairer différemment la seconde partie. Jusque-là, on avait affaire à un road-movie somme toute "classique" dans son déroulement minimaliste, ponctué de rencontres éphémères avec des inconnues aux noms de fleur, comme celui de l'être aimé et à jamais perdu (Daisy). Et la sortie à moto sur le speedway s'inscrivait dans cette succession de petits faits insignifiants, soit une simple parenthèse dans l'itinéraire du film (la traversée Est-Ouest des Etats-Unis), le temps de se faire plaisir. Sauf qu'en supprimant le plan du retour, je me répète mais c'est pas grave, Gallo modifie légèrement la donne...
D'abord au niveau de la forme. Par cette coupe, Gallo renforce encore plus la sensation d'aplat que dégage la séquence. La profondeur de champ est comme définitivement abolie. Le personnage s'efface progressivement, jusqu'à devenir un point minuscule où s'annule, via le flou de l'image, toute perspective. Exit la vision albertienne, on nage en pleine abstraction, pas n'importe laquelle: la colorfield painting, de Rothko et B. Newman, avec ses bandes d'aplats monochromes (ici bleus et blancs). Plus encore: Gallo élimine le changement d'axe qu'aurait impliqué un tel retour et prolonge ainsi tous ces plans où le personnage apparaît de dos, silhouette hirsute envahissant une partie de l'écran, qu'il soit au volant de sa camionnette ou en train d'embrasser une femme, ce qui accrédite l'idée d'un road-movie filmé comme une fuite en avant, jusqu'aux retrouvailles avec Sevigny où cette fois Gallo est vu de face, et pour cause (la modernité de Gallo passe par une utilisation assez désinvolte du champ/contrechamp).
Mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui fait la grandeur du film c'est sa temporalité. The brown bunny est un film de l'inconsolation et comme tout grand film de l'inconsolation, trouve sa force dans des questions moins de surface que temporelles (pensons à Vertigo, film matriciel s'il en est, et à la superbe scène du séquoia, l'une des plus belles du film). Je m'explique. En ne nous montrant pas le personnage revenir de sa virée dans le désert, Gallo crée une fausse fin, en plein milieu du film, qui rend la seconde partie plus indécise, quant à l'enchaînement des faits, et à leur durée, d'autant que la séquence se trouve raccordée brutalement avec le plan du van avançant vers nous, en lieu et place de la moto. Et si c'était vraiment la fin? Je parlais plus haut des femmes rencontrées qui portent toutes des noms de fleurs: Violet, Lilly puis Rose, en attendant Daisy. Mais qui évoquent aussi des couleurs (Daisy se nomme Lemon, à la fois marguerite et citron) - ce qui renvoie peut-être aux pull-overs de couleurs différentes qu'arborait Warren Oates dans Two-lane blacktop de Monte Hellman, un film auquel celui de Gallo fait davantage penser qu'au Gerry de Gus Van Sant, mais surtout identifie le personnage de Daisy à la Honda jaune de Gallo, et pour le coup le van noir à un fourgon mortuaire. Dès lors, comment ne pas voir la séquence du désert comme une sorte de cérémonie funèbre, à la fois moderne et romantique, autant dire ultra mélancolique (donc sans retour possible). The brown bunny ne serait rien d'autre qu'une version moderne du mythe d'Ophélie. Et toute la seconde partie, au statut temporel incertain (puisque arrivant après la fin), non pas une métaphore de l'après mort du cinéma (tarte à la crème pour critique en mal d'imagination), mais une forme d'ophélisation, ce que confirmerait la sulfureuse scène finale puisque le personnage de Daisy y apparaît tel un fantôme (elle est bien morte) et en même temps une survivante (c'est une hallucination, donc bien réelle pour celui qui en est la proie)... Un peu vampire aussi, dans la mesure où les vampires la nuit, c'est bien connu, viennent vous... oui bon, ça va, on a compris.