jeudi 29 avril 2010

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Pas beaucoup de temps à consacrer au blog en ce moment. Faut dire que je n'ai pas grand-chose à raconter non plus. Du côté des films, depuis Femmes femmes de Vecchiali et Bad lieutenant d'Herzog, je n'ai rien vu de transcendant (excepté The brown bunny de Vincent Gallo, récemment sorti en DVD et que j'aime toujours autant, et Schiava del peccato de Raffaello Matarazzo, un magnifique mélo - même s'il n'est pas le plus beau de son auteur - que je viens de découvrir au Cinéma de Minuit). Je lis ainsi sur mon carnet (Moleskine, bien sûr): White material de Claire Denis: "grrrh"; Alice au pays des merveilles de Tim Burton: "beurk"; le Mariage à trois de Jacques Doillon: "pfff". Ça au moins, c'est de la critique! Pour patienter, voici une vidéo que je croyais avoir déjà publiée. Pas terrible, mais j'aime bien le son (à écouter de préférence au casque).


Mon journal de voyage [Venezia]. Musique: The Horrors.

dimanche 25 avril 2010

Cérémonie secrète

Un beau texte de Jean-Claude Guiguet sur la Mort de Maria Malibran de Werner Schroeter:

Epris d’opéra, fasciné par Maria Callas dont il réalisa en 1968 deux courts portraits en 8 mm, Werner Schroeter visualise ici quelques-uns des épisodes marquants de la vie de Maria Malibran qui fut "la plus célèbre cantatrice de l'époque romantique. Sévèrement éduquée par son père qui, des coulisses, la menaçait d'un couteau lorsque sa voix faiblissait en scène, elle consuma sa vie entre de prodigieux triomphes auprès du public et des amours sans espoirs. Elle mourut à vingt-six ans en 1836, laissant dans la mémoire du public des opéras, un ineffaçable souvenir".
Le résultat est une œuvre singulière, inquiétante et chaotique qui brille d'une clarté nouvelle et apparaît déjà comme une date marquante dans l'histoire du jeune cinéma allemand qui est en passe de devenir l'un des plus passionnants d'Europe.
La nouveauté chez Schroeter se nourrit d'insolences et de paradoxes. La narration est constamment saccagée au profit de la représentation. Le cinéaste ne raconte jamais ni de près ni de loin la vie de Maria Malibran, il étire certains instants de cette existence dans le champ filmique, instants qui sont donnés comme étant déjà reconstruits, repensés, voire représentés, sous les projecteurs d'un théâtre fictif ou d'un théâtre possible. Il joue avec les lieux, les décors irréels et les paysages réels, le XIXe siècle et les années trente, les visages de femmes et ceux d'incertains travestis... C'est dire si la vérité dite historique et datée se fait brutalement "remettre en place" au profit d'une intense circulation en circuit fermé de tous les mythes issus du cinéma, des revues à grand spectacle ou du drame lyrique que les goûts (ou plutôt les engouements) personnels de Schroeter colorent d'une manière unique comme autant de produits nouveaux injectés dans une combinaison chimique déjà fort complexe. Pendant près de deux heures on navigue dans un univers saturé de références allant de Puccini au blues, de Marlène à Médée, de Norma à Joséphine Baker où d'authentiques couchers de soleil prennent le relais de décors peints en trompe-l'œil, où Nosferatu surgit avec un visage d'emprunt des neiges de Bavière pour suivre une jeune fille qui se laissera arracher un œil "pour une bouchée de pain", où les hauts fourneaux de l'Allemagne industrielle se profilent derrière les affrontements vocaux de quelque opéra wagnérien, etc...
Ceci est le côté insolent de Werner Schroeter. Il provoque par le choix de la redondance. La boursouflure l'enivre ou le protège, mais ce choix est de toute évidence un besoin vital. Cette hypertrophie du sens et du signe n'est pas gratuite. Et si elle l'était encore faudrait-il analyser cette gratuité. Le délire ici n'est pas cultivé pour lui-même dans le seul but de satisfaire un public snob et marginal toujours prêt à s'installer dans la frivolité pourvu qu'on lui en offre l'occasion. Ce film sera sans aucun doute la nouvelle pâture de toute une intelligentsia avant-gardiste qui ne fait aucune différence entre Cukor et Goulding du moment que Garbo porte un chapeau comme on peut en acheter, les dimanches et jours fériés, aux Puces de Clignancourt. Dans le monde spécial de Schroeter et de sa Malibran le charme insidieux de l'outrance décorative n'est qu'un piège. C'est le ricanement terrible d'un jeune auteur de films qui ne se fait a priori aucune illusion sur la manière dont il sera compris et qui ne cherche peut-être pas à rectifier la réputation (ou la non-réputation) dans laquelle on va s'empresser de l'enfermer.
La Mort de Maria Malibran est une impressionnante méditation sur la douleur et le malheur de vivre. Le film s'ouvre sur une mutilation sanglante (l'œil arraché d'une jeune fille) et s'achève sur le sang sortant de la bouche mi-close de Maria Malibran foudroyée en scène sous les lumières dilatées d'un opéra fabuleux. Les premiers mots du film annoncent la nature de la malédiction qui va colorer chaque plan, chaque séquence et décider de l'orientation des situations jusqu'à l'issue finale: " Je suis de la race de ceux qui meurent quand ils aiment". Dès lors ces visages hypermaquillés sont perçus différemment. On doit repousser la solution de facilité qui consiste à fourguer le film de Schroeter dans la rubrique "kitsch" qui recouvre tout et rien. C'est "kitsch" dit-on. Après, on peut commencer à bailler en attendant le nouveau produit "kitsch".
L'univers de cette œuvre sous le signe des mirages, des songes, du cauchemar ou des réminiscences lointaines est quelque chose comme un sur-expressionnisme allemand où les couleurs et les sons viendraient prendre le relais des jeux d'ombre et de lumière des films muets d'autrefois. Il s'agit d'un film baroque au plein sens du terme et d'abord parce que Werner Schroeter développe jusqu'à l'enflure un style résolument ostentatoire. Il représente le monde en s'attachant passionnément aux formes, aux jeux des apparences, aux tonalités. C'est un débordement de fards, de costumes, de bijoux, d'étoffes chatoyantes, de couleurs obsessionnelles inoubliables (il y a là quelques-uns des plus beaux rouges de l'histoire du cinéma qui iront rejoindre dans la mémoire ceux de Minnelli, de Nicholas Ray ou de Max Ophuls). Mais ce style ostentatoire est l'expression d'une tension, d'un désir, d'une volonté éperdue de rendre sensible quelque chose d'interne et de douloureux. Pourtant, dans le même mouvement on sent qu'une pudeur instinctive vient bloquer l'essor de cet élan. Les visages que la caméra explore en très gros plans cachent un secret derrière leur carnation lisse, immobile et hermétique comme ces photos glacées illustrant les magazines féminins de luxe. Ils dissimulent un secret que le pouvoir du cinéma s'efforce de rendre visible dans l'intervalle fulgurant d'un éclair.
On n'oublie plus ce mal mystérieux qui les ronge de l'intérieur et que le film s'acharne en vain à masquer sous la profusion de séductions épidermiques. Neutralisées par la mise en scène, elles cessent d'occulter le sens dans le champ libre de la frivolité pour laisser la voix libre à l'introspection. Multipliant les signes et les reflets de l'extériorité, en vrai poète de la vie intérieure, Werner Schroeter parvient ainsi et souvent contre sa volonté à "dire par l'image ce qui est sans image". Contrairement aux apparences, la Mort de Maria Malibran est une œuvre marginale d'une surprenante austérité, et la démarche de Werner Schroeter complètement, volontairement suicidaire, le spectacle n'étant plus ici qu'un incertain point de repère, quelque chose comme l'esquisse d'une cérémonie secrète. (Jean-Claude Guiguet, La Revue du cinéma n°281, février 1974, repris in Lueur secrète, 1992)

samedi 24 avril 2010

Une fois la nuit


Dark is the night de Boris Barnet (Однажды ночью, 1945). [via jolaysius]

NB. vidéo republiée le 10-05-10 après la suppression par YouTube du compte jaloysius56 (cf. note du 8 mai 2010).

samedi 10 avril 2010

Puissance de la parole

Tiens, un petit coup de gueule pour alimenter le "blablablog"... J’aurais pu vous parler de la grève à la SNCF, mais ce n’est pas la peine, tant les syndicats, CGT en tête, se discréditent eux-mêmes... J’aurais pu vous parler de White material de Claire Denis, un film assez terrifiant dans son genre, tant tout y est contraint, surécrit, étouffant, etc., mais je n’en ai pas la force... Non, je vais vous parler de Slavoj Zižek dont les propos - mi savants mi fumistes - dans l'entretien que publient ce mois-ci les Cahiers m'ont autant fait rire qu'énerver. Bon, ce qui m'agace, ce n'est pas le fait qu'il y avoue, avec jubilation, écrire régulièrement sur des films qu'il n'a même pas vus (cf. son texte sur Avatar dans le numéro précédent), car c’est monnaie courante dans les milieux philosophique et psychanalytique où le discours est généralement réflexif, au sens où l’on s’appuie sur le savoir produit par d’autres pour élaborer ses propres idées, sans qu'il soit nécessaire de revenir au matériau d'origine. C’était vrai de Lacan, c'était vrai de Deleuze, et on ne voit pas pourquoi Zižek y échapperait. D’ailleurs, ce qu’il écrit à propos de films qu’il n’a pas vus est certainement plus intéressant (même si, sur le fond, c’est discutable) que son point de vue de spectateur, faussement critique, sur tel ou tel film. Non, le problème avec lui, c’est que sa double casquette de philosophe lacanien et de penseur cinéphile le place toujours en position de force dans un débat. Ce que je veux dire c'est que face à de simples critiques de cinéma, les arguments qu'il avance, à grands coups de concepts hégélo-lacaniens, rendent le débat quasi-impossible (Delorme et Tessé sont les premiers à reconnaître leur impuissance), alors que face à des philosophes et/ou des psychanalystes, ce sont au contraire toutes ces références cinématographiques (essentiellement hitchcocko-lynchiennes), dont il se sert pour illustrer ses thèses, qui rendent le débat difficile. Dans les deux cas, l'interlocuteur ne dispose pas d'un savoir suffisant (je parle évidemment du domaine dont il n'est pas spécialiste), pour soutenir un vrai débat contradictoire, sinon constructif. Pour s'en sortir, il faudrait coincer Zižek sur des choses qu'il ne maîtrise pas, ce qui me fait penser à cette vieille blague des années 70 du type qui se vante d’avoir battu Borg et Fischer... le premier aux échecs, le second au tennis! Mais avec Zižek ce n'est pas si simple, tant l'ours slovène semble faire son miel de n'importe quel sujet... En fait, pour le contrer, il faudrait de vraies pointures, j'entends intellectuelles, des types qui soient à la fois philosophes, psychanalystes et théoriciens du cinéma, capables d’apporter la contradiction, l’empêchant de faire son petit numéro, et surtout de le pousser dans ses retranchements pour voir un peu ce qu’il y a derrière... Oui mais qui?

lundi 5 avril 2010

Plus bleu...


La Visiteuse de Jean-Claude Guiguet (1981). [via Joac340]

Les derniers plans des films de Guiguet m'ont toujours bouleversé. Qu'il s'agisse d'Hélène Surgère dans les Belles manières, quand elle assiste, tout de noir vêtue, à la levée du corps du jeune héros, qui s'est pendu dans sa cellule, et sort du champ, entourée du personnel pénitentiaire, sans trahir la moindre émotion, comme si elle était responsable de ce qui était arrivé et, tel le diable, n'était venue que pour s'assurer de la bonne exécution de son œuvre; de Françoise Fabian dans la Visiteuse (cf. la vidéo), lorsqu'elle écoute la chanson "Plus bleu que tes yeux", une chanson de Piaf interprétée ici par Patachou, qu'elle se dirige vers la fenêtre et que s'approche la caméra, suffisamment près, mais pas trop, pour qu'on y saisisse, à travers son regard, toute la mélancolie qui est en elle; de Patachou, justement, dans Faubourg St Martin, quittant la scène par les coulisses, celles de son hôtel trois étoiles, en train de fermer, rendant ainsi à la nuit les femmes qu'elle y accueillait; de Louise Marleau dans le Mirage, et ce plan sublime (le plus beau de toute l'œuvre guiguétienne, aux dires mêmes du cinéaste) qui voit la caméra abandonner le visage de l'héroïne, qui vient de mourir, attraper celui de sa fille, submergée de douleur, et franchir la fenêtre pour retrouver cette nature, belle et cruelle, qui l'émerveillait tant; de Véronique Silver, la mystérieuse narratrice des Passagers, saluant d'un "Bonsoir mes dormeurs" les morts du cimetière près duquel passe le tramway, comme si elle en était la gardienne, avant que le noir envahisse l'écran...