mardi 7 décembre 2010

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Tout marche par deux en ce moment, la Côte d’Ivoire a deux présidents, la France, elle, a deux Miss..., moi j’avais prévu de voir deux films ce week-end, Belle épine de Rebecca Zlotowski et Memory lane de Mikhaël Hers, mais je n’ai vu que le second, la faute à Agathe qui s’est pointée avec dix minutes de retard. Bon, elle avait fait un effort, dix minutes c’est rien par rapport à d’habitude, mais c’était quand même trop, le film venait de commencer et, chez moi c’est un principe, je ne regarde jamais un film qui est déjà commencé (ça me fait penser à cette histoire, sûrement un bobard, qu'un type m’avait racontée un jour: arrivé très en retard à la séance de Blissfully yours de Weerasethakul, il avait demandé à la caissière si le film était commencé, laquelle caissière lui avait répondu, comme toujours dans ces circonstances: "c’est le générique" - autant dire qu’il avait raté un tiers du film!). Finalement on est allé boire un coup à la santé de Zapatero (rapport à la grève des contrôleurs aériens espagnols, je n’insiste pas, on va encore me tomber dessus), et puis on est resté, à regarder sur écran géant la finale de la Coupe Davis (c’était le match de double entre la France et la Serbie), ce qui fait qu’on a loupé la séance suivante (mais là, c’est de ma faute).

Le soir, j’ai donc vu (et seul cette fois) Memory lane. Le film n’est pas totalement réussi, mais je l’aime beaucoup. C’est un peu long à se mettre en place, Hers ne laisse pas toujours ses plans vivre suffisamment, le recours à la musique (et au ralenti) semble parfois une solution de facilité pour maintenir l’impression de douce mélancolie qui parcourt le film, mais la ligne (mémorielle) est vraiment très belle et, tout en restant extrêmement ténue, gagne en intensité à mesure que le film avance, jusqu’à trouver dans les dernières scènes (l’amour dans le gymnase, la promenade du père et sa fille...) des accents bouleversants. A Independencia, ils se sont mis à quatre pour débiner le film. Pfff... Reprocher au film le flottement de son récit, son côté désœuvré, ne rime à rien puisque c’est l’essence même du film. Autant lui reprocher d’exister. En fait, c’est toujours la même rengaine: manque de puissance formelle, manque de relation au monde, pas assez de sexe aussi (!), ou alors trop tardif... A cause du titre, on évoque Modiano et Elliott Smith (via le personnage dépressif du groupe, personnage en marge et pourtant central), sauf que le film n’est pas une adaptation du roman de Modiano et que vouloir comparer un jeune cinéaste à l'un des plus grands romanciers français actuels n'a strictement aucun sens; sauf que ce n’est pas Elliott Smith qu’on y entend (pas plus que Sparklehorse d'ailleurs), mais Tahiti Boy (encore que "Memory lane" de Smith n'est pas sombre du tout, c'est plutôt dans l'esprit des Beatles et, pour le coup, collerait assez bien avec la musicalité du film), et que vouloir comparer un jeune cinéaste à l'un des plus grands songwriters de la pop anglaise n'a strictement aucun sens... Y manquerait encore la pulsion autodestructrice du cinéma de Garrel (en gros, on reproche au personnage dépressif de ne pas se jeter par la fenêtre). J'ai même lu, je ne sais plus où, ce genre de pique ridicule: "Marie Rivière, c'est pour faire rohmérien mais ça ne vaut pas Rohmer..." Bref, on trouve le film moyen. L’équivalent de la FM au niveau musical... D'ailleurs aux Cahiers, si on aime, l’enthousiasme est quand même modéré, et à Positif, si on n'aime pas, la déception est mineure là aussi. Moyen donc. Ça me fait penser à ce qu’écrivait Narboni à propos de Naruse, dont les films ont longtemps étaient accueillis de façon restrictive, un demi-ton au dessous, avec des bémols (c’est d’ailleurs l’expression utilisée par Independencia qui, rappelons-le, considère le Beauvois comme un chef-d'œuvre). Il n’est pas question de comparer Hers à Naruse, mais il y a quelque chose d’un peu narusien dans son film, expliquant les mêmes commentaires que jadis à propos de Naruse: c’est modeste, discret, en demi-teinte... Sauf que ça doit être pensé positivement et non comme une limitation à l'éloge. Surtout quand on sait que c'est justement par la modulation et le non-dit (autrement plus fécond que le sur-texte à la Desplechin) que l'on peut saisir au mieux la douloureuse sensation du temps, de celui qui, comme ici, vous file entre les doigts...

En tous les cas, c'est la confirmation que les meilleurs films français de 2010 sont bien des premiers longs métrages: Memory lane de Hers, la Vie au ranch de Letourneur, la Reine des pommes de Donzelli (reste à voir Belle épine de Zlotowski - les avis sont partagés autour de moi), comme en 1959 avec les premiers films de la Nouvelle vague, mais l'analogie s'arrête là, évidemment.

[ajout du 18-12-10: je découvre seulement maintenant la belle critique d'Amélie Dubois dans les Inrocks où il est justement question d'Ozu et de Naruse; qu'elle y ait pensé me ravit, mais qu'elle l'ait écrit avant moi m'embête un peu car on pourra toujours se dire que... etc., etc.]

10 commentaires:

Vincent a dit…

Souvent on parle de musique pour parler du cinéma de Hers. Lui-même m'a fait découvrir Mendelson à l'occasion d'un entretien. Bref, j'ai beaucoup aimé ses deux moyens métrages et j'attends celui-ci avec impatience (il n'est pas prévu avant fin janvier dans nos contrées reculée).

Buster a dit…

Oui le rythme chez Hers est très musical, c'est pour ça aussi que j'évoquais Naruse... Si vous avez aimé ses deux moyens métrages, le long devrait vous plaire.

paris1919 a dit…

Et il y a aussi quelque chose d'Ozu (au moins, j'ai pensé à ça). Comme dans 'Montparnasse' il avait dejà ça: le père et la fille, voir arriver le matin, la tombée de nuit, le train; la naissance de l'amour, les promenades dans les quartiers ou dans le village... De fois, c'est peut-être trop douce (je pense aussi à ce ralenti qui finisait de façon trop innocent une sequénce magnifique, celle du bal dans la fête), mais c'est aussi quelque chose de positif, un signe d'honnêteté. Hers est tellement dans son truc qu'il ne peut même pas regarder si cette chose ou l'autre est trop ou pas. Et ça c'est forcement bien.
Par ailleurs, je suis d'accord aussi avec la liste de meilleurs films françaises 2010. Belle Épine est assez beau aussi, un peu moins peut-être, très imprédictible, un peu guidé par moments d'éxtase...

Buster a dit…

Oui c’est vrai, par moments, on pense aussi à Ozu, ainsi ces plans de ponts ou de passerelles, je ne sais plus, avec le groupe... mais au niveau du rythme, ça m’a semblé plus proche de Naruse. Le "flottement" sans doute...

anonymetjours a dit…

On était 2 au cinéma ce we pour voir Memory Lane: dommage car le film vaut le coup par sa ligne ténue et un peu vague dont vous parlez et qui finit par s'épanouir dans une des plus belles scènes de sexe vue depuis longtemps (je ne lis pas Independencia, je n'aimais pas déjà ce qu'ils faisaient aux Cahiers, mais reprocher au film son manque de sexe, comme vous semblez le dire, c'est d'une bêtise sans nom). Le film n'a rien à voir avec un manque de hauteur ou une étroitesse réaliste bien confortable (enlever de la vie pour faire la vie du "cinéma français"), il y a quelque chose d'autre qui se construit sur la longueur du film, moins facilement appréhensible, un côté post-adolescent provincial (la banlieue je sais) tranquille et non moins grave. Les acteurs y sont pour beaucoup (redécouverte du jeune homme qui m'avait insupporté chez Bourdieu, et découverte de la jeune femme soeur de Lolita Chammah dans le film...).

Buster a dit…

C'est juste. La longue scène où le groupe rentre à Sèvres et marche le long des rails jusqu’au petit matin est magnifique, elle me rappelle ma propre jeunesse quand après certaines soirées, ayant raté le dernier métro, on n’avait plus qu’à rentrer chez soi à pieds. Je suis très sensible à ce jeu sur les variations qui caractérise le cinéma de Hers (je ne connais pas son premier film Charell, mais les deux suivants Primrose Hill et Montparnasse sont de la même veine, Memory lane apparaît vraiment comme un prolongement).
Sinon la soeur c’est Stéphanie DL (Daub-Laurent), elle jouait déjà dans les précédents Hers. Elle est remarquable en effet, physiquement elle me fait penser à Lorraine Bracco jeune...

Vincent a dit…

Pour ce qui est des scènes de sexe, celle de "Primrose Hill" avec Stéphanie Daud-Laurent m'avait traumatisé, une fois apprivoisée, je l'ai trouvée très belle même si ma sensibilité me fait préférer le baiser final de "Montparnasse". C'est une actrice magnifique et l'un des talents de Hers, c'est d'avoir réuni ce groupe d'acteurs qui jouent de façon homogène. C'est rare, ça m'a rappelé "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)" ou"Dieu seul me voit".
Finalement, on va essayer de faire venir le film nus mêmes sur Nice, ça sera plus simple;

Buster a dit…

"nus mêmes"?... hé hé, je vois en effet que ces scènes de sexe vous ont terriblement marqué.

Thomas a dit…

"Memory Lane" d'Elliott Smith est une chanson très sombre; elle parle de son internement en H.P.

Buster a dit…

Le sujet est sombre en effet, mais la manière dont Elliott Smith le traite ne l'est pas tant que ça, c'est d'ailleurs ce qui rend la chanson si émouvante.