mercredi 1 décembre 2010

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A la revoyure.

Quelqu’un s’étonnait récemment que je sois parfois amené à revoir les films une seconde fois pour me forger une opinion. En fait, non... D’abord, cela m’arrive très rarement; ensuite, quand cela arrive, ce n’est pas pour me faire une meilleure idée sur le film que j'ai vu. Même si des fois je ne sais pas trop finalement si j’ai aimé ou non un film, je n’éprouve pas pour autant le besoin de le revoir, me contentant parfaitement de cet état d’incertitude. Non, quand je revois un film (j’entends, bien sûr, dans la foulée de la première vision), c’est toujours pour une raison précise: quelque chose m’a gêné, m’a perturbé, la première fois, non pas au point d’altérer mon jugement sur le film (même si ça peut arriver), mais de gâcher tout simplement mon plaisir de spectateur. Ainsi par exemple (on pourrait dire exemplairement): The last airbender de Shyamalan, que j’ai vu en 3D, une aberration (d'autant que je déteste la 3D), sauf que je n’ai pas encore revu le film dans sa version "plate". Ou encore, dernièrement: Mystères de Lisbonne de Ruiz que j’ai d'abord vu dans une salle de province qui n’était pas équipée pour le numérique: résultat, c’est une copie Blu-ray qui était projetée, agrandie sur l’écran..., autant dire un massacre (ce qui fait qu’à la pause j’ai quitté les premiers rangs pour aller m’asseoir au fond de la salle), mais que j’ai pu supporter malgré tout, grâce à l'incroyable puissance narrative du film, véritable machine à fictionner dont il est impossible de se soustraire avant la fin. On comprendra donc mon désir de revoir le film, même si le fait de connaître à l'avance tous les méandres du récit a, pour le coup, rendu cette seconde vision moins jubilatoire. L’idéal aurait été d’attendre la version TV, mais il y avait chez moi comme une impatience (ce qui n'est pas le cas pour le Shyamalan). Et puis, ça m’a permis de m’intéresser davantage à la forme...
Sinon, faut-il revoir les films (j'entends ceux qu'on a aimés), même longtemps après, surtout si on les a en partie oubliés? (Au point que ce qu'il en reste est parfois pure invention, comme de faux souvenirs de jeunesse.) Je ne sais pas... Je crois dans le fond à deux attitudes possibles, en soi extrêmes, sinon extrémistes. L'une qu'on pourrait qualifier de truffaldienne: revoir régulièrement ce qu'on appelle "les films de chevet", des films qui supportent justement des visions répétées sans que jamais le plaisir ne s'émousse. Par exemple, en ce qui me concerne, ces films dits de Noël: The shop around the corner de Lubitsch, It's a wonderful life de Capra, An affair to remember de McCarey, que je revois effectivement tous les ans à Noël... Mais il est une autre attitude, qu'on pourrait qualifier, elle, de skoreckienne: se fier uniquement à sa mémoire, même si elle est défaillante, pour conserver intacte l'expérience de la première fois. Il y a ainsi des films que j'idolâtre depuis que je les ai vus mais que je me refuse obstinément de revoir. D'abord parce que je n'en ai pas eu l'occasion pendant très longtemps (il faudrait d'ailleurs interroger le rapport aux films depuis l'arrivée du DVD - question corollaire: faut-il revoir, ou même simplement voir, les films ailleurs qu'en salles?), et que maintenant, c'est presque trop tard, non pas que ces films soient devenus sacrés, donc intouchables, mais parce qu'ils sont tellement associés à un moment particulier de ma vie, que leur vision se doit de rester unique. Je ne prendrai qu'un exemple: Lancelot du lac de Bresson. Ce film, je l'ai vu à 17 ans et on peut dire que, dans ma vie de cinéphile, il y a un "avant Lancelot", période de cinéphilie sauvage, c'est-à-dire de cinéphagie, où je voyais n'importe quel film, enfin tous les films reconnus historiquement comme importants (appelons-les "les films de ciné-club"), et un "après Lancelot", période de cinéphilie radicale (qui a duré deux ou trois ans), pendant laquelle je ne reconnaissais que deux types de cinéma: le cinéma d'auteur au sens large du terme (un cinéma de qualité mais encore trop soumis, à mes yeux, aux diktats économiques) et un vrai cinéma d'auteur, plus pur, plus terroriste aussi, égal aux autres arts (pour moi la peinture), et donc représenté par Bresson, auquel s'est rapidement joint Godard, une fois vu tous ses films des années 60, au point que j'ai longtemps rêvé de réaliser un jour un film avec comme seuls comédiens Anne Wiazemsky - pas la peine d'expliquer pourquoi - et Jacques Kébadian qui avait été non seulement l'assistant de Bresson et de Godard mais surtout un acteur important de mai 68 - il fit même, dans les années 70, un petit séjour en prison au nom de la loi anticasseurs). De sorte qu'aujourd'hui, de Lancelot du lac, je me souviens moins du film (et de quelques images ici ou là) que de la bande son - tous ces bruits fracassants d'armures, de chevaux au galop, de lances qui se brisent et de corps qui tombent. C'est bien simple, si le génial Week-end de Godard (autre film que je n'ai vu qu'une fois mais que je saurais bien tenté de revoir depuis que j'ai le coffret Godard-Fiction...) est, aux dires de son auteur, "un film trouvé à la ferraille", Lancelot du lac, lui, est inscrit dans ma mémoire (auditive) comme un vrai film de ferraille. Un film proprement inouï, et ça, je ne veux pas le perdre...

Sinon, je ne m’en étais même pas rendu compte, mais Balloonatic vient d'avoir trois ans...

4 commentaires:

Vincent a dit…

Et bien bon anniversaire, pour commencer.
J'adore revoir les films, de façon truffaldienne ou autre, et depuis le DVD, c'est devenu terrible car j'essaye de revoir justement tous les films de ma jeunesse qui n'étaient plus accessibles. Il y a un risque de déception, mais généralement, ça se passe bien. Il y a aussi le fait de les revoir parce que je les fais découvrir à ma fille qui a 4 ans. C'est formidable, de lui montrer Ford, Chaplin, Lewis, même Disney.
Il y a également quelque chose que je crois profondément, c'est qu'il y a un âge pour certains films. Godard, j'ai du m'y reprendre à plusieurs fois. Antonioni je n'y suis jamais arrivé. Bergman,, c'est venu d'un bloc à la trentaine. Le "Lancelot", c'était bien trop tôt pour moi. Aujourd'hui, je pense que je pourrais en apprécier une partie.
Walter Hill avait dit une fois qu'il y avait une sorte de cycle et, passé un certain âge, un retour aux films découvert à l'enfance. Il avait conclu "J'espère que je reverrais "La chevauchée fantastique" à 60 ans". J'aime bien ça.

Buster a dit…

Merci Vincent. Oui, cette question de la revoyure n’est pas si simple et dépend de beaucoup de facteurs. L’idée d’un cycle, qui ferait qu’avec l'âge on retrouve le plaisir des films découverts dans l'enfance, du moins dans la jeunesse, est en effet très belle. Cela dit, je ne suis pas pressé :-)

D&D a dit…

Oui, bon anniversaire !
C'est bien heureux de pouvoir continuer à vous lire.
Et puis ce billet, sans même le faire exprès : il va bien falloir que je le revoie :-)

Buster a dit…

Hé hé... Merci beaucoup D&D.