vendredi 12 novembre 2010

Mad in France

Vu à la suite Des filles en noir de Jean Paul Civeyrac et Rubber de Quentin Dupieux, deux films que tout oppose (quoique... le pneu aussi est habillé en noir, hum...). Eh bien, au risque d’offusquer la critique branchouille, je dirai que, des deux, le plus réussi n’est pas celui qu’on croit, autrement dit que Civeyrac s’en sort mieux que Dupieux. Au départ, voilà deux films qui n’ont rien d'attrayant. D’un côté: la nuit, la lune, sturm und drang, une tentative de suicide, le reflet d’un cutter, fondu au noir..., bref le romantisme (et sa quête de l’absolu) dans ce qu’il a de plus mortifère, Bresson à la sauce Garrel... De l’autre: le désert, des chaises, un pneu et des spectateurs, dispositif et mise en abyme, culte du non-sens: "pourquoi E.T. est-il marron?", bref le petit théâtre de l’absurde dans ce qu’il a de plus déjanté, Ionesco à la sauce Monty Python... D’emblée donc un programme, ici un peu plombant, là trop théorique, mais peu importe puisque c’est le début. C’est même plutôt bien de démarrer ainsi en angoissant le spectateur sur ce qui l’attend: Des filles en noir va-t-il gagner en lumière (à défaut d’incandescence)? Rubber va-t-il gagner en pure loufoquerie (à défaut de génie comique)?

Kleist.

C’est long pour le Civeyrac, il faut dans un premier temps surmonter tout ce qui est volontairement stéréotypé dans le film (un mal que je qualifierai de nécessaire), tel le rapport au monde des deux filles, puisque c’est vu à travers leur regard (implacable chez l'une, plus inquiet chez l'autre) et leur sensibilité à fleur de peau. Mais une fois accepté le schématisme des conflits, on peut dire que ce qui lie les deux héroïnes, ce lien très fort qui les isole de plus en plus du monde, au point de rendre leur relation quasi surnaturelle, est quand même très beau et trouve dans la séquence où elles communiquent toute la nuit par téléphone, avant le grand saut, son véritable point d’orgue (le plan sur le corps de celle qui a basculé - et le mouvement de caméra faisant entrer dans le champ bleuté du petit matin les couleurs jaune et rouge d’un parterre de fleurs - est absolument sublime). Après, le monde reprend ses droits (l'hôpital a succédé à la trinité famille-lycée-police), et le film en souffre à nouveau... La réconciliation par la musique est un peu convenue aussi. Mais le dernier plan est magnifique.

Clast.

Et le Dupieux? Eh bien, lui, il ne décolle pas vraiment, hormis certains gags (le flic qui demande si le tueur que l’on recherche, un pneu télé-psycho-pathe pour ceux qui ne le sauraient pas encore, est black, ce même pneu regardant une course automobile à la télé, sa réincarnation finale en tricycle - et l'armée de pneus dont il prend la tête, prêts à conquérir Hollywood?), voire dans le générique de fin, le nom - Robert - de "celui" qui joue le rôle...). On reste accroché au dispositif de départ. Rubber tient la route, si l’on peut dire, mais justement il ne fait que ça (trop de gomme?). C’est le même problème que dans l’art conceptuel, un art qui n’a jamais été ma tasse de thé. Le pneu a un peu valeur de ready-made - Dupieux tel un Duchamp du cinéma? - sauf qu’ici ça n’a rien de "scandaleux", on pourrait même trouver le film assez daté dans son propos s’il n’y avait chez l'auteur de Steak un vrai sens de la mise en scène. Le Robert en question ne s'affranchit jamais de son statut d'objet - excepté dans quelques scènes comme celles du motel, où là l'objet s'efface, non sans laisser de traces, et devient autre chose, une "figure", entre objet et personnage -, il n'est le plus souvent qu'un pneu qu’on regarde d'abord avec curiosité (principe même de l'anthropomorphisme) puis avec un certain ennui, confirmant en cela la crainte exprimée dans le film par un des spectateurs. Autant dire que malgré le scénario, inspiré des grands films de terreur contemporains (Duel de Spielberg, les premiers Cronenberg, etc.), le pari fou de Dupieux - faire d'un pneu un vrai personnage de film - pari insensé, pari non-sensé, n'est pas tenu. Mais peut-être était-il impossible à tenir.

PS. Bon, c'est pas le tout, les films français font l'actualité en ce moment, il me faut encore aller voir... la Potiche de Montpensier (grande soirée Positif en perspective!), plus sérieusement: quelques premiers longs métrages, comme Belle épine de Rebecca Zlotowski, dont on dit le plus grand bien (le film est-il aussi réussi que la Reine des pommes de Valérie Donzelli et la Vie au ranch de Sophie Letourneur, les deux autres films de filles dont je parlais précédemment?), et aussi Memory lane de Mikhaël Hers...

13 commentaires:

Anonyme a dit…

Hé, Buster, tu sais ce qu'elle te dit la critique branchouille ?

vladimir a dit…

"Civeyrac s’en sort mieux que Dupieux"

Ce n'est pas le contraire que tu voulais dire?

Buster a dit…

Anonyme > Non, et je veux pas le savoir.

Vladimir > Non, je ne me suis pas trompé... en fait ce billet fait suite à celui sur les films en partie ratés. "Des filles en noir" n’est pas sans défauts, mais je l’aime bien malgré tout parce que l’essentiel y est sauvé. Ce qui compte ici c’est plus la relation entre les deux filles que leur rapport au monde. Le fait que celui-ci soit traité de manière caricaturale n’est pas plaisant, certes, mais ce n’est pas très grave dans la mesure où ça renforce, d’une certaine façon, le lien qui existe entre ces filles. Si les relations avec les autres avaient été plus nuancées le film aurait peut-être perdu de son feu intérieur... Pour "Rubber" c’est différent. Le film a certainement moins de défauts, mais il n'est pas satisfaisant pour autant dans la mesure où Dupieux ne fait là que transposer à l’histoire d’un pneu les situations habituelles au thriller horrifico-surréaliste. Dans le fond, le film n’est qu’une vaste parodie. Et moi les parodies, si brillantes soient-elles, même avec un pneu comme héros, je ne suis pas très friand.

vladimir a dit…

Ce que j'aime dans Rubber, c'est que l'histoire marche avec juste un pneu, un vulgaire truc en caoutchouc.

Buster a dit…

Je vois ce que tu veux dire et je suis même assez d’accord. On peut trouver de l’intérêt dans le fait que justement le pneu reste un pneu. Celui-ci respire, vit, bref finit par "exister"... mais toujours en tant que pneu. Du coup on reste dans le concept. Et c’est ce qui me gêne un peu dans le film, de ne pas assez fictionner. On a ici une succession de scènes empruntées à toute une mythologie du cinéma américain (polar, gore, etc), assez plaisantes si on les prend isolément mais qui ne forment pas un tout en termes de récit. Les limites du film se trouvent là. "Rubber" c’est comme un cartoon qu’on aurait filmé avec de vrais acteurs et un vrai pneu, c’est visuellement agréable mais ça ne va pas plus loin.

Griffe a dit…

Sur "Belle Epine", que je trouve nul, j'aime assez ce commentaire trouvé sur Chronic'art (n'ayant pas vu "La Vie au ranch", je vous laisse juge de la comparaison).

valzeur
Dans sa défense de premiers films français "girlie-arty" Jérôme M. fait preuve de Constance et d'un hélas flagrant manque de Prudence - puisque notamment, l'héroïne de Belle Epine s'appelle en fait Prudence (et pas Constance). Joli lapsus d'écriture au moins. Pour le film, on est un degré et demi au dessus de la Vie Au Ranch, c'est-à-dire qu'on sort péniblement de la tourbe grâce à la photo, la BO, Léa Seydoux et Agathe Schlencker. Sinon, pas grand chose à en dire : un peu de trauma blafard qui déborde les coutures du scénario ; deux univers - juifs religieux et motards sauvages - totalement loupés par le film (on pourrait remplacer les courses clandestines par du surf ou du water-polo, personne ne se rendrait compte de rien) ; l'habituelle tragi-comédie du dépucelage avec un arrière-goût de reviens-y (déjà fait pour Prudence qui n'a pu voir le mâle attribut - d'où le titre Belle (E)Pine). On baille rien qu'à écrire ces quelques lignes. Rien d'incarné - un peu Léa, encore trop lisse ; pas mal Agathe (poulbotte à suivre). Les garçons ectoplasmiques ne sont pas regardés. Rebecca Z. ne s'intéresse en fait qu'à la petite résilience de son personnage ("Maman est morte, mais je peux enfin voir le monde, et qui sait, bientôt me faire tr*ncher par des gars d'un meilleur acabit"). C'est dire comme c'est passionnant ! Résumé : médiocre et plutôt dispensable (ceci dit, à côté de La Vie au Ranch, Belle Epine, c'est quand même Les 400 coups)

Anonyme a dit…

"il me faut encore aller voir... la Potiche de Montpensier (grande soirée Positif en perspective!)"

**AVIS**

Il va me rester une invitation ( gratuite ) pour l'avant-première Positif, ce soir à 20 h au Forum des images ( Paris ), pour le film de Mike Leigh: Another year.

Buster, si vous êtes intéressé, laissez un mot de réponse dans ce fil de commentaires. Si vous ne l'êtes pas, qu'un de vos lecteurs ( ou une lectrice ) se manifeste en laissant un nom, avant 18 h 45 ici-même.

Je serais là-bas devant l'entrée principale de l'établissement ( dans l'allée de la rue du cinéma ) tout à l'heure, jusqu'à 19 h 50 maximum.

Il faudra demander: "Harry".

Buster a dit…

Griffe > Pas encore vu "Belle épine" qui en effet, à en croire certains, n'est peut-être pas si terrible que ça...

Harry > Merci pour l'invitation, je serais venu avec plaisir mais ce soir je ne peux pas.

Anonyme a dit…

Ah mais moi ça m'intéresse. Comment on fait ?
Nom de code: Tonto

Tonto a dit…

Zut, mon message n'est toujours pas publié et il est presque18h 45. Qu'est ce que je fais moi alors? J'y vais quand même?

Tonto.

Buster a dit…

Oups... Désolé Tonto, je viens seulement de rentrer et comme les commentaires sont modulés, bah du coup c'est trop tard (à moins que vous soyez quand même allé au Forum des images et que vous ayez rencontré le dénommé Harry).

Anonyme a dit…

Tonto > Je suis repassé sur ce blog à 18 h 50: j'ai bien vu que Buster déclinait l'invitation. Mais pas d'autre message.

Devant le Forum, je suis resté jusqu'à environ 19 h 50, le carton d'invite à la main. Un jeune homme qui attendait un ami qui lui filerait une place , en a profité ( pour s'assurer la place ).

Pour vous rassurer, c'était un film typiquement "Positif". Donc, vous ( les uns et les autres, ha ha ha !) n'avez pas raté grand-chose.

Signé : "Harry".

Tonto a dit…

J'y suis pas allé finalement , le plan m'avait l'air foireux, mais j'aurais dû, moi j'aime bien les films " cimentesques (ha ha..)
La prochaine fois ?