jeudi 4 novembre 2010

5/10

Certains me reprochent d’être trop sévère à l'égard de Beauvois et de Kechiche, de ne retenir que ce qu'il y a de raté dans leurs derniers films, de ne pas voir ce qu’il y aurait de réussi malgré tout, bref d’être un brin sectaire. Mais la critique n’est pas un exercice comptable, il ne s’agit pas de recenser dans un film ce qu’il y a de bien et de mauvais, de comptabiliser les moments qu’on aime et ceux qu’on n’aime pas, de faire l’addition et de présenter la note. Un film est un tout et le jugement qu’on porte dessus ne peut être que général. Quand je dis qu’un film est génial, ce qui, soit dit en passant, est plutôt rare, ça ne sous-entend pas qu’il l'est du début à la fin puisque, évidemment, un tel film ne saurait exister (même un Murnau, même un Mizoguchi), ni même qu’il y a suffisamment de moments géniaux pour le considérer comme tel; mais, nuance, qu’il y a dans ce film des moments suffisamment géniaux, même s’ils sont peu nombreux, pour le décréter génial. Je pense ici à Adolfo Arrieta, ou plutôt Adolpho Arrietta (nouvelle orthographe voulue par le cinéaste).
Donc, peu importe qu’il y ait quelques trucs réussis dans Des hommes et des dieux de Beauvois ou Vénus noire de Kechiche, ils ne le sont pas suffisamment, surtout il y a des passages suffisamment ratés (un seul peut suffire, s’il s’avère franchement détestable) pour que mon opinion soit faite. C’est pourquoi aussi, à l’inverse, il m’arrive d’aimer des films malgré leurs défauts (qui parfois sont criants). Ainsi The last airbender de Shyamalan. S’il fallait noter le film en fonction de ses défauts, je mettrais 3/10. Autre exemple: Funny people d’Apatow: disons 4/10. Ou encore: The social network de Fincher: 5/10, dans la mesure où il y a ici autant de choses réussies (le rythme, les dialogues de Sorkin, même si on reste très loin de Hawks, c'est plutôt du faux Capra...) que de choses ratées (la dernière partie, surtout la pseudo-neutralité du film, son absence de force morale...). Et pourtant, globalement, j’aime ce film parce que la trajectoire du personnage (qui lui au moins existe), sous forme de surplace, comme on reste collé à son ordinateur, bêtement suspendu à sa page Facebook, est diaboliquement bien ficelée (je n’ai pas dit génialement). La réussite du film est là, sans qu’on sache d’ailleurs à qui l’attribuer, rappelant en cela, et sous cet angle seulement, le bon cinéma hollywoodien d’autrefois. Plus encore, ce que j’aime dans ce film c’est l’opposition entre, d’un côté, la complexité du langage informatique (incompréhensible pour la plupart), avec tous ces nerds qui "bouffent du code" à longueur de journée, le jeu infini des ramifications qui est propre aux réseaux sociaux (et à Internet en général), et de l’autre, l’extrême simplicité de la ligne narrative qui voit le héros, geek génial, donc forcément asocial, créer ex nihilo tout un monde virtuel, à partir de rien (une déception sentimentale transformée en vengeance), pour finalement se retrouver, certes "plus jeune milliardaire de l’histoire", mais - comme tout milliardaire - encore plus seul qu’avant. Car non seulement toujours à l’écart de la vie réelle (un geek reste un geek), mais aussi incapable d’intégrer son propre "monde". Le film peut se voir, et c’est ça qui le rend beau au bout du compte, comme une simple histoire de "requête". Ou comment (re)devenir "ami" avec celle qui vous a plaqué et qu’on a humiliée. La fin reste ouverte puisque maintenant, sur Facebook, on peut répondre à la requête: non plus "ignorer", trop cruel, mais "pas maintenant"...

PS. Concernant le Kechiche, il n'y a en fait rien à sauver, ce n'est qu'un festival complaisant et interminable de tronches. Inutile d'ajouter que ce film de repentance est, dans sa facture, profondément misogyne et qu’à travers le personnage du peintre Berré, Kechiche se donne le beau rôle de façon la plus démagogique qui soit. Une seule scène aurait pu sauver le film, celle, plastiquement très belle, de la danse dans le salon parisien. Là, pendant un court instant, quelque chose se passe, Saartjie dans son justaucorps rouge semble enfin s’isoler du monde, le personnage commence à exister... mais non, au lieu de filmer la scène d’un seul tenant, de la prolonger jusqu’à l’épuisement, ce qui dans ce cas précis et, au contraire des autres scènes, aurait été justifié sur le plan du récit, Kechiche coupe lamentablement pour s’attarder à nouveau sur ceux qui regardent "l’ourse" dressée, dans une succession de gros plans grotesques. Déjà que je n’aime pas beaucoup le cinéma naturaliste (ici au sens premier du mot, on pourrait même dire anatomiste), vous imaginez ce que je peux ressentir quand, en plus, la dramaturgie qui lui est propre est utilisée en dépit du bon sens... Quelque chose comme de l’abjection. Zéro pointé.

12 commentaires:

génies en herbe a dit…

Pfff !!!

(Tout) Chaplin est génial !!!

Idem pour Hitchcock, Lang, Godard... voire Jess Franco !!!

Coppola, DePalma, ou Luc Moullet ont du génie.

Murnau & Mizoguchi, eux, et mettons, Bergman, Keaton, Lubitsch (etc.) sont (très) grands.

Et les autres (euh, tout le reste ?) ont juste du talent. Parfois, quand ils sont au maximum, ils font de grands films...

PS : sur ce, je retourne à la Dernière Major : manifestation, il faut dire... assez géniale !-DDD

Buster a dit…

Vous m’avez mal lu, Albin, le génie d’un cinéaste n’a rien à voir avec ce qu'il peut y avoir de génial ou non dans chacun de ses films... mais bon, puisque vous étiez pressé de retourner à "la dernière Major", je vous pardonne!

Vincent a dit…

Génial, je ne sais pas trop ce que ça pourrait être. Souvent, on se rend compte que les idées géniales, elles viennent de plus loin.
Par contre, je crois aux films parfaits, ce que ceux dont vous parlez sont loin d'être. Des films où chaque plan, chaque son, chaque geste est exactement là où il doit être.
Ceci dit je partage votre opinion sur le Beauvois et le Fincher. Sur ce dernier, il me semble que les relations avec Hawks et le bon Capra sont plus étroites, mais ne se situent pas au niveau du fond (Les dialogues en eux-mêmes)mais de la mécanique, de la technique. Les personnages de Grant ou Stewart sont des adultes qui ont un but bien déterminé quand Zuckerberg est un adolescent qui peine à construire une pensée et compense en passant d'un sujet à l'autre. Il y a un film qui fonctionne sur ce tempo, c'est "1, 2, 3" de Wilder

Buster a dit…

Vincent, j’ai dit "génial", qui en effet ne veut rien dire, parce que je ne voulais pas dire "parfait", dans la mesure où "parfait" je ne sais pas ce que ça veut dire (:-). Je sais seulement que Truffaut détestait la perfection au cinéma, ce qui ne nous avance pas beaucoup. Je conçois la perfection dans un poème, une sonate, une peinture, bref une oeuvre conçue par un seul homme, mais j’ai plus de mal pour ce qui relève d’un travail d’équipe tant les composantes qui entrent en jeu sont multiples et difficiles à maîtriser. Moi, les films dits parfaits m’ont toujours intimidé, au contraire des films réputés moins parfaits, sinon imparfaits. Maintenant si on se place du seul point de vue du spectateur, le film "parfait" serait celui qu'on peut revoir indéfiniment, à tout moment, et irrésistiblement, jusqu’à la fin. A vrai dire, je n’en vois qu’un: "North by northwest" d’Hitchcock.

Sébastien a dit…

Bonsoir Buster,

Juste une question: est-ce qu'on aura l'occasion de vous croiser à la Dernière Major de Bozon ? ;-)

Buster a dit…

Ah ah, oui bien sûr, mais disons... par hasard et pas tous les jours.

Vincent a dit…

Je suis d'accord sur la notion de maîtrise. Mais il me semble que l'on peut parler d'un bâtiment ou d'un monument parfait alors qu'il résulte d'un travail d'équipe, et dire aussi que pour le compositeur comptent les interprètes et les gens du son, que pour un peintre, son modèle est essentiel.
Mais sans aller trop pinailler, je sens dans le film que je dis "parfait" la maîtrise du réalisateur, une sorte de juste équilibre, un investissement dans tous les plans. Et ainsi pour Hitchcock, je mettrais plutôt en avant "Mais qui a tué Harry" ou "Lifeboat". Ford en a fait plusieurs bien sûr mais pour moi, le modèle, ça serait "Rio bravo".
il y a aussi des films dont les défauts ou les doutes font partie de sa réussite. C'est peut être à cela que pensait Truffaut. Et puis il y a des films qui n'ont pas besoin d'être parfaits pour que l'on ait malgré tout envie de les revoir encore et encore. Chez moi, ça serait Carpenter.

Buster a dit…

Tout ça nous éloigne de mon post mais c’est intéressant. Le film parfait chez Hitchcock c’est un peu comme le crime, on serait tenté de dire "presque parfait". "Mais qui a tué Harry?" est en effet parfait, mais il faut ajouter: dans son genre. Parfait dans son genre, en l’occurrence la comédie macabre. La perfection concerne ici le bon "dosage" entre tous les ingrédients pour que le "gâteau" soit réussi, c-à-d que se combinent idéalement le ton guilleret du film et l’humour très noir du scénario... Mais le film dans son ensemble est-il parfait? Objectivement c’est impossible à dire (déjà parler de chef-d’oeuvre c’est pas facile, alors de perfection...), à moins de recourir à des critères esthétiques comme le nombre d’or ou je ne sais quoi. Le juste équilibre dont vous parlez c’est une sorte de beauté interne à l’oeuvre, quelque chose qui vous touche personnellement, profondément, qui vous met en ébullition, à tel point que le plaisir ressenti, extrême, devient - pour vous et pas un autre - synonyme de perfection... ce qu’on peut comprendre quand on voit "Rio bravo" tant le film procure en effet un plaisir de tous les instants. C’est la même chose pour "la Mort aux trousses", les deux films sont d’ailleurs de la même année, 1959, et ce n’est peut-être pas une coïncidence, surtout quand on est hitchcocko-hawksien...

(ce qui est sûr en tous les cas c’est que les cinéastes qui, comme Kubrick, visent la perfection à chacun de leurs films, ne l’atteignent pour le coup jamais, alors que d’autres, parfois, s’en approchent sans l’avoir justement recherchée)

vladimir a dit…

bref, la perfection n'est pas de ce monde !

nobody's - perfect !-] a dit…

Grrr... suis encore entre deux "courses" !-] (en ce moment : Beaubourg ;-]

Je vous avais "bien lu" !-] Mais, j'ai rédigé trop vite. Une "meilleure" réponse plus tard ?

Buster a dit…

Vladimir > On peut résumer ça ainsi...

Nobody's perfect > OK, j'attends...

Buster a dit…

... enfin, ce que je voulais pointer, par rapport au commentaire de Vincent, c’est que la perfection est une notion plus que relative, ce qui est parfait l'est généralement parce que cela satisfait le regard du plus grand nombre. C'est comme pour le corps de la femme. Miss Univers a un corps parfait (même s’il est refait) pour l’oeil occidental, mais le corps de la Vénus hottentote (et hop, je retombe sur mon billet!) peut aussi être considéré comme parfait selon les canons esthétiques de certaines populations africaines (la stéatopygie comme signe de beauté)... On peut ainsi penser que, pour l’Occidental, plus les traits sont réguliers et les parties du corps harmonieusement équilibrées plus on se rapproche de la perfection (cf. "l’Homme de Vitruve" de Leonard), alors que dans d’autres cultures c’est exactement l’inverse. Pour le cinéma c’est un peu la même chose... Soit on considère le cinéma comme un art occidental (hypothèse rohmérienne), sinon hollywoodien, répondant à des règles strictes, qu'elles soient esthétiques ou narratives, comme par exemple celle que dénonce Ruiz dans sa Poétique du cinéma: "la théorie du conflit central" (qui veut qu’un film s'ordonne toujours autour d’une même idée centrale: un personnage veut quelque chose et un autre ne veut pas qu’il l’obtienne), théorie qui aurait longtemps régi le cinéma classique américain (dans ce cas précis, un film parfait serait celui qui appliquerait parfaitement la théorie), soit on accepte qu’il n’y a, au contraire, aucune règle, que le cinéma doit être aventureux, accepter les aléas, le déséquilibre, que le cinéaste doit davantage s’adapter (avec plus ou moins de génie) aux événements qui surviennent pendant l’élaboration de son film que de chercher à tout prix à en maîtriser (avec plus ou moins de talent) les différentes composantes. C’est peut-être ça la différence entre parfait et génial. Un film parfait est rarement génial, un film génial est souvent imparfait...

PS. "L'impératrice Yang Kwei-Fei" de Mizoguchi est-il un film parfait ou un film génial? Impossible de répondre, faute de repères, tout y est suspendu... Ou alors c’est parce qu’on ne comprend pas où se situe sa perfection qu’on le dira génial. Non? Bon j’arrête, il est tard et je commence à avoir mal au crâne...