dimanche 24 octobre 2010

Ruizomes

En marge du "fil Fassbinder", quelques mots sur le film de Raúl Ruiz, Mystères de Lisbonne, l'autre grand film de cette fin d'année, peut-être même le plus grand film de l'année, peut-être même le plus grand film de ces dix dernières années...

"Ruiz est un prestidigitateur" disait Biette. Avec Mystères de Lisbonne, on peut dire que le prestidigitateur (spécialiste des miscellanées) s’est transformé en magicien, que l’illusioniste est devenu alchimiste. Mystère des métamorphoses... On connaît l’idée de Biette selon laquelle les films seraient gouvernés selon une règle de trois: "dans un film en cours d’élaboration (...), trois éléments entrent en lutte réciproque, chacun ayant de bonnes raisons de vouloir l’emporter sur les deux autres: le récit, la dramaturgie et le projet formel". Et Biette de préciser: "D’une façon générale, les films gouvernés par le récit expriment le temps de la vie, marquent leur attention au sens des choses, au destin individuel, au désir, et affrontent l’Histoire à la mesure de la distance particulière qu’ils prennent avec elle (...). Les films gouvernés par la dramaturgie inscrivent, eux, l’humanité au centre du monde, croient dans le caractère infini des émotions et des sentiments, expriment l’oppression de la société, les ravages de l’Histoire, accueillent les zones obscures de l’être, plutôt qu’ils ne s’inquiètent de l’énigme de leur sens (...). Quant aux films gouvernés par le projet formel, ils ont pour particularité de définir un cinéma fortement opposé à celui de leur temps. Les cinéastes de ce type prétendent presque toujours à l’objectivité: ils n’inventent pas leur projet formel, ils le découvrent. Et c’est presque toujours une forme poétique abstraite qui leur permet d’interpréter le monde en en réglant la représentation." Pour autant, comme le rappelle encore Biette, "on peut observer que les grands films sont aussi ceux dans lesquels le principe de gouvernement est indécidable, et où les trois forces sont à égalité". Je crois que Mystères de Lisbonne est de ceux-là. A première vue, le récit semble l’emporter sur le projet formel (habituellement dominant chez Ruiz) et la dramaturgie. Sauf qu’à bien y regarder (on est quand même chez Ruiz... c’est pourquoi j’ai vu - j’ai dû voir - le film deux fois, la première pour le récit justement, tous ces entrelacs narratifs d’une prodigieuse virtuosité, la seconde pour le projet formel, donnant du monde une vision quasi océanique, peut-être en rapport avec cette imminence de la mort qui a accompagné Ruiz, malade, tout le long du tournage - pour la dramaturgie, au sens où l'entend Biette, c'est évident, inutile de revoir le film une troisième fois, ou alors au printemps prochain, dans sa version TV, découpée en six épisodes, ce qui pour le coup renforcera l'élément dramaturgique), donc, à bien y regarder, on se rend compte du rôle déterminant de tous ces motifs formels que Ruiz distille ici et là, au point que ce que nous montre le film, à travers la fluidité des mouvements de caméra, ce refus presque "suspect" du champ/contrechamp, l’étrangeté de certains cadrages, n'est peut-être que le fruit d'une imagination, celle, fébrile et fertile, d’un enfant de quatorze ans sans nom et sans origines, le film n'étant alors qu'un long évanouissement. (D'ailleurs on s'évanouit beaucoup dans ce film, les hommes comme les femmes.)

A suivre, là aussi...

2 commentaires:

nolan a dit…

J'ai trouvé un champ/contrechamp ! Au début de la deuxième partie, deux hommes discutent sur les conquêtes de l'un en parlant des femmes "qu'il a déshonorées". C'est le seul sur les 4h26 de film que j'ai remarqué. Je n'ai vu le film qu'une fois par contre alors je ne sais pas pourquoi, cette fois, le réalisateur n'a pas opté pour un très élaboré (et majestueux) plan séquence comme le métrage en est parcouru.

Buster a dit…

Ah, je ne l'avais pas vu celui-là... Je vérifierai quand je regarderai la version TV qui, elle, en contient peut-être d'autres.