jeudi 14 octobre 2010

Revoir Chabrol


Les Noces rouges de Claude Chabrol (1973). [via abemahler]

Pas encore lu le dernier numéro des Cahiers mais la couverture, assortie du titre "Connaissez-vous Chabrol?", laisse à penser qu’on nous y présente un Chabrol enfin débarrassé de cette image convenue - bien que juste, comme tout cliché - à laquelle on le réduit depuis près de cinquante ans (je n'y reviens pas, cf. mon commentaire ), image qui privilégie systématiquement le fond, cuisiné à toutes les sauces, à la forme, pourtant d’une rare élégance chez l'auteur des Noces rouges (voir l'extrait ci-dessus pour s'en convaincre).
On évoque toujours Hitchcock (le mal), Lang (l'abstraction), voire Buñuel (la cruauté), à propos de Chabrol. Mais pour rendre compte de l'hétérogénéité de son œuvre, de son goût aussi pour la démesure (l'acte de folie, essentiellement meurtrière, semble être une menace permanente pour le héros chabrolien), il y a un autre cinéaste auquel on pourrait le rapprocher, c'est Aldrich, même si le cinéma de ce dernier est plus énergique, plus "brutal" également, au sens où il ne s’embarrasse pas de fioritures et va droit au cœur des choses... Une des dernières contributions de Chabrol aux Cahiers, dans un des numéros (le deuxième) que la revue consacra au cinéma américain, fut d'ailleurs une notule sur Aldrich dans laquelle Chabrol revendiquait d’une certaine manière son amour des films jubilatoires, en fait plus jouissifs que jubilatoires - tournés comme "une partie de plaisir" - avec ce que cela suppose d’un peu pervers chez leurs auteurs:

Dans un bel effort d'imagination collective, la plupart des commentateurs de son dernier film se posèrent la question: "qu'est-il arrivé à Robert Aldrich?" Ils ne l'avaient pas reconnu. Pourtant, ce goût du théâtral qui divise un scénario en actes, ces plans envoyés sur l'écran à la truelle, cette cruauté bien personnelle qui fait appeler un marteau, un marteau et une vieille peau, une vieille peau, cette hystérie parfois, ces hurlements, ces effets tellement énormes qu'ils en deviennent splendides, les dix plans géniaux de la dernière séquence: il n'y a pas à dire, c'est bien lui. Ennemi des producteurs qui défigurent ses films quand il a le dos tourné, il a cherché la liberté sur le vieux continent. Triste expérience: les Grands Ciseaux le guettaient à Athènes, Berlin, et jusque dans les ruines de Sodome. Après ce désastreux tour d'Europe, qui a calmé son anti-américanisme, le revoici, toujours énorme, toujours généreux, de nouveau à ses aises. C'est une force de la nature: il lui faut des obstacles à ses mesures. Il attend, tournant ce qui l'amuse, que ce termine l'ère des pisse-froids... (Claude Chabrol, Cahiers du cinéma n°150-151, décembre 1963-janvier 1964)

PS1. Du Chabrol des débuts, j’aime bien les Bonnes femmes, mais je préfère quand même Landru. De la grande période 68-73, qui va de la Femme infidèle aux Noces rouges en passant notamment par Que la bête meure, le Boucher et Juste avant la nuit, j’ai un faible pour ce dernier. Des années 80, je retiens surtout les Lavardin. Les années 90 sont dominées par la Cérémonie, mais j’aime aussi beaucoup Betty. Quant à la dernière décennie, elle s’est close en apothéose avec Bellamy.

PS2. On se gardera bien, sous prétexte d’apporter un nouvel éclairage au cinéma de Chabrol, de revaloriser exagérément certains de ses films, ceux qu’il qualifiait lui-même d’alimentaires, sinon de navets. S’il y a toujours quelque chose à sauver chez Chabrol, même de ses plus mauvais films, il ne s’agit pas de faire de ceux-ci des fleurons du cinéma bis (pour le dire autrement: un très mauvais Chabrol n’égale pas un très bon Rollin).

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