samedi 23 octobre 2010

Le fil Fassbinder

Le Monde sur le fil de R.W. Fassbinder. A film unique, expérience unique. J’ai vu le film en salle. Je le redécouvre en ce moment en DVD. Plutôt que d’en faire un compte-rendu général, je me propose de transcrire progressivement les impressions ressenties. Si le film anticipe Matrix (argument promotionnel, repris un peu partout, mais quand même trompeur - le thème du film est peut-être "matrixien", sur le plan formel c’est vraiment l’opposé), il est d’abord profondément borgésien. J’intégrerai donc à mes notes, non seulement les commentaires qui me seront directement adressés (l'expérience se veut interactive), mais aussi d'autres notes, prélevées dans la littérature, créant ainsi, à l’instar du film et des nouvelles de Borges, plusieurs niveaux de lecture, sinon de réalité...

1) Le titre original est Welt am Draht, soit "le monde sur fil" et non "le monde sur le fil", qui se traduirait par "Welt auf dem Draht". Bon, "le monde sur le fil", c'est-à-dire le monde en position fragile, instable, ça colle aussi, mais ça ne tient pas compte de la dimension "manipulatrice" et par conséquent "paranoïaque" du film. Le générique, très saulbassien, qui voit les cartons descendre sur l’écran comme suspendus à des fils, est à ce titre explicite: Welt am Draht est un film de marionnettes dont les fils, relevant d'un autre monde, le monde d'en haut bien sûr, restent (comme la théâtralité habituelle de Fassbinder) constamment hors-champ.

2) On évoque systématiquement Matrix à propos du film. Evidemment, si l'on s'en tient au seul scénario, inspiré du roman Simulacron 3 de Daniel F. Galouye (un écrivain de SF que je connais mal mais dont la thématique - réalité et mondes virtuels - semble proche de celle d'un Philip K. Dick). Mais aussi parce que le film, en ressortant seulement aujourd'hui (pour la plupart c'est une découverte), soit 37 ans après sa réalisation, vient redoubler son propre discours: la science capable d'anticiper l'avenir. Découvrir Welt am Draht en 2010 contribue d'une certaine manière au vertige temporel suscité par le roman qui lui, je le rappelle, date de 1964. Si le film était censé à l'époque se passer dans un futur proche, le voir aujourd'hui pour la première fois crée une impression étrange, proche de l'Unheimliche (renforcé en cela par le rythme volontairement alangui, sinon dépressif, du film - j'y reviendrai), et qui doit beaucoup à cet effet de "rétro-anticipation"...

25 octobre 2010:

3) Laissons tomber la piste Matrix, elle n’a pas grand intérêt... S’il y a des références à chercher dans Welt am Draht, c’est surtout du côté des films de SF de l’époque, par exemple Alphaville de Godard (cf. le long couloir et ses nombreuses portes, vus plusieurs fois, il y a même Eddie Constantine qui fait une apparition à la fin du film), ou encore 2001 de Kubrick (je pense à certaines scènes, à l’intérieur de l’institut de recherche, dans lesquelles la profondeur de champ évoque les scènes de conversations dans la station orbitale - "le grand angle kubrickien" -, on entend même à un moment donné "Le beau Danube bleu" de Strauss...), voire, dans la seconde partie, "le Prisonnier" de Patrick McGoohan. Mais peu importe, revenons à Borges...

4) Message de Sébastien: Dans son livre sur Fassbinder, Yann Lardeau écrit: "Il y a une nouvelle de Borges, dans Fictions, où un homme sur une île déserte rêve d’un autre homme sur une île déserte. Mais plus le rêve avance, plus le rêveur découvre avec effroi que lui-même n’existe pas, qu’il n’est qu’une fiction, qu’il est lui-même rêvé par un autre homme également sur une île déserte. C’est là exactement l’histoire du Monde sur le fil. Un savant (Klaus Löwitsch) invente un procédé qui lui permet de voir, par simulation, l’avenir, mais il découvre qu’il n’est lui-même qu’un phantasme, la projection d’un autre homme qui le rêve dans une situation analogue à la sienne."

5) Il s’agit de la nouvelle "Les ruines circulaires" que Fassbinder devait certainement connaître. Le cercle est d’ailleurs la figure principale du film (cf. tous ces travellings circulaires auxquels recourt Fassbinder, les redoublant parfois, créant ainsi une sorte de spirale vertigineuse, en rapport avec l’état psychologique du héros). Mais la nouvelle de Borges renvoie aussi à quelque chose d’infini, non pas parce qu'il y aurait un enchâssement infini des rêves (un homme rêve un homme qui rêve un homme, etc.) mais parce qu'il s'avère progressivement impossible au lecteur de distinguer entre rêveur et rêvé. Cette impossibilité se retrouve dans le film de Fassbinder où l’on finit aussi par se perdre entre les différents niveaux de "réalité", tant les explications semblent innombrables. La question de l’infini est d’ailleurs soulevée dès le début du film via le paradoxe de Zénon (Achille et la tortue). Cela dit, l’infini ne doit-il pas s’entendre à un autre niveau, plus intérieur, à travers non pas la dépression du héros (thème fassbindérien par excellence), qui n’a rien ici de "bartlebyenne", mais de la jouissance? Tout le film ne peut-il être vu comme une jouissance perpétuellement différée? Si à la fin le héros (personnage en fait virtuel) rejoint le monde réel (apparemment car rien ne le prouve, il peut très bien s’agir d’une énième simulation du monde), et par là quitte sa dépression, c’est pour retrouver - enfin - l’amour (le film se termine sur une étreinte). Mais qu'en est-il de la jouissance?

26 octobre 2010:

6) Lacan dans le séminaire Encore (contemporain du film de Fassbinder): " (...) la jouissance de l'Autre, du corps de l'Autre, ne se promeut que de l'infinitude (...) celle, ni plus ni moins, que supporte le paradoxe de Zénon."

28 octobre 2010:

7) OK... Welt am Draht est un film métaphysique, politique, dépressif et de fait: contre-jouissif et anti-spectaculaire, bref un vrai film déceptif (terme que je n’aime pas beaucoup, mais bon...), et c’est peut-être pour ça qu'il n’a pas trouvé son public, d'autant que l'accroche marketing - Matrix, eXistenZ, Avatar, Shutter Island, n’en jetez plus... - est plutôt mensongère, à la limite de l’arnaque pour le spectateur lambda. Autour de moi, peu de gens l’ont vu et ceux qui l’ont vu, soit ils n'ont pas aimé soit ils n’ont pas grand-chose à en dire. Bizarre... Pourtant c’est un film passionnant qui, de plus, marque un tournant dans l’œuvre pléthorique de Fassbinder, entre une première période que j’adore, ancrée dans le présent, esthétiquement un peu crade, et une seconde à laquelle je suis moins sensible, plus historique, plus tournée vers le passé, celui de l’Allemagne, plus stylisée aussi, on pourrait dire "dietrichienne" (et que l’on retrouve ici dans la séquence où Ingrid Caven rejoue le finale du sublime X-27 de Sternberg). Comme si Fassbinder avait dû passer par l'anticipation (le futur proche) pour évoluer du présent au passé...

Donc voilà, pas d'écho?, alors basta... Fin du fil.

4 commentaires:

Sébastien a dit…

Dans son livre sur Fassbinder, Yann Lardeau écrit :

« Il y a une nouvelle de Borges, dans « Fictions », où un homme sur une île déserte rêve d’un autre homme sur une île déserte. Mais plus le rêve avance, plus le rêveur découvre avec effroi que lui-même n’existe pas, qu’il n’est qu’une fiction, qu’il est lui-même rêvé par un autre homme également sur une île déserte. C’est là exactement l’histoire du « Monde sur le fil ». Un savant (Klaus Löwitsch) invente un procédé qui lui permet de voir, par simulation, l’avenir, mais il découvre qu’il n’est lui-même qu’un phantasme, la projection d’un autre homme qui le rêve dans une situation analogue à la sienne. »

Buster a dit…

Merci beaucoup Sébastien, il me semblait bien que Borges avait déjà été évoqué à propos de ce film, mais je ne savais plus où.
Sinon je connais cette nouvelle, il s’agit des "Ruines circulaires", je vais la relire...
A bientôt.

vladimir a dit…

Zénon, Lacan... trop fort pour moi.

Buster a dit…

Hé hé, pour moi aussi... je vais faire plus simple.