vendredi 3 septembre 2010

Time machine

Notes sur Oncle Boonmee.

1) Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures d’Apichatpong Weerasethakul est un grand film (est-ce le meilleur de AW? Pas sûr, Blissfully yours et Tropical malady m'avaient semble-t-il procuré une plus forte émotion, mais peu importe) dont il n'est pas facile de parler, d'abord parce que c'est le genre de film sur lequel on n'a pas grand-chose à dire (comme tout film qui joue sur les sensations), ensuite parce que ce qu'on pourrait en dire, eh bien, tout le monde l'a déjà dit (plus ou moins). Redisons-le, quand même, mais rapidement... Et pour commencer, quelques mots sur la polémique (née à Cannes, après l'attribution à Weerasethakul de la Palme d'or) entre ceux pour qui Oncle Boonmee distillerait un ennui profond ("Oncle Boonmee, il ne décolle jamais") et ceux pour qui, au contraire, le film serait un pur enchantement ("Boonmee, un goût de paradis"), polémique un brin stérile quand on sait la frontière plutôt étroite qui existe entre l'ennui et l'enchantement (le risque principal d'un film dont la force repose comme ici sur son pouvoir d'envoûtement n'est-il pas justement l'ennui, quand à certains moments - et il y en a obligatoirement - un tel pouvoir vient à cesser, que le charme n'opère plus?). Bref, tout ça pour dire qu'il s'agit là de critères peu pertinents - on connaît tous des films beaux mais ennuyeux (par exemple, le dernier Jia Zhang-ke) ou bien envoûtants mais déplaisants (par exemple, le dernier Lynch) - même si, en ce qui concerne l'accueil du film de AW, on préférera bien sûr les "ravis de la crèche" aux rabat-joie.

2) Oncle Boonmee est un film où se télescopent (comme toujours chez AW) plusieurs régimes d'images: le quotidien dans son aspect le plus prosaïque (des soins médicaux, la vie à la campagne, une chambre d'hôtel...), mais parfois transfiguré (les plans d'ouverture sur le buffle); des fantasmagories diverses dont on retiendra la plus étonnante: au pied d'une cascade, un poisson-chat frétillant de la queue entre les cuisses d'une princesse; des fantômes, ceux familiers d'êtres chers venus rendre visite à l'oncle en question - un apiculteur souffrant d'insuffisance rénale et qui vit ses derniers jours - sous une forme soit humaine (l'épouse s'incrustant littéralement au cours d'un repas), soit animale (un neveu réincarné en grand singe aux yeux rouges phosphorescents et s'invitant lui aussi à la table); des métaphores: la jungle, ici irréelle (un vrai rêve de cinéma), comme champ des possibles en matière de récit (même si cela reste à l'état brut); la grotte, lieu par excellence du regressus ad uterum cher à Eliade; l'eau dans laquelle on se mire, des reflets forcément trompeurs...

3) Si Oncle Boonmee est un objet filmique inclassable, de part ce travail d'hybridation (un peu trop poussé parfois: ainsi ces photos de tournage que Weerasethakul a intégré à son film bien qu'elles n’en soient pas issues – elles sont tirées des autres films qui composent "Primitive", l'exposition dont fait partie Oncle Boonmee, une façon donc de faire le lien entre tous ces éléments), il l'est davantage, et plus encore que dans les précédents films de AW, notamment Syndromes and a century, par l'extraordinaire alchimie à laquelle se livre le cinéaste pour entrecroiser les différentes temporalités du film. Avec au centre une question, quasi obsédante chez lui, celle de la mémoire, qu'il s'agisse de la mémoire populaire (la croyance aux fantômes), de la mémoire du cinéma (autre croyance aux fantômes, de la pellicule ceux-là: Oncle Boonmee a été tourné en 16 mm et les trucages y sont volontairement archaïques) et de sa propre mémoire (la région où se déroule le film est celle de son enfance, les films auxquels l'œuvre fait écho sont des téléfilms locaux vus également dans l'enfance, mais aussi les autres films de AW, via la récurrence des thèmes et le recours aux mêmes acteurs...). On évoque souvent Lynch ou Tourneur à propos de Weerasethakul, ici on penserait plus à Marker, voire à Resnais (en moins cérébral évidemment)... Le cinéma de AW est un art du temps, mieux de l'espace-temps, dans lequel passé, présent et futur proche semblent communiquer en permanence, à travers les esprits mais aussi la métamorphose des corps, selon un circuit que l'on qualifiera d'extra-corporel, si on se réfère aux séances de dialyse prodiguées à l'oncle. Une telle conception du temps renvoie bien sûr à toute une culture qui nous est étrangère, mais sur le plan purement esthétique il y a là quelque chose de familier, en tous les cas d'assez bergsonien (Deleuze aurait aimé), qui rend Oncle Boonmee, et le cinéma de AW en général, moins "exotique" qu'on le dit.

4) Car si l'animisme est bien au cœur d'Oncle Boonmee, il est clair que ce n'est pas ça qui fait l'intrigante originalité du film. Il y a un peu plus de cinquante ans, Rivette, dans un texte devenu célèbre sur Mizoguchi, se posait déjà la question de ces films "qui, en une langue inconnue, nous content des histoires totalement étrangères à nos mœurs ou habitudes" et qui pourtant "nous parlent un langage familier", langage familier qui n'est autre que "celui de la mise en scène". Paraphrasant Rivette, on pourrait dire que si la mise en scène est, comme la musique, idiome universel, c'est bien celui-ci, et non le thaï, qu'il faut apprendre pour comprendre "le Weerasethakul". Sans vouloir comparer l'incomparable, il n'est pas exclu de penser que, à l'instar de Mizoguchi, Weerasethakul est un des rares cinéastes actuels, peut-être même le seul, qui "puisse prétendre à la véritable universalité, celle de l'individu" (ce qui nous éloigne de la portée politique que certains s'obstinent à voir dans Oncle Boonmee - que la position de AW en tant qu'artiste résonne politiquement, nul n'en doute, mais ce n'est pas parce que le personnage principal dit avoir tué trop de communistes dans le passé et parle à sa belle-sœur des ouvriers clandestins qu'il faut faire du film une œuvre éminemment politique). Allons plus loin. Si, toujours selon Rivette, chez Mizoguchi "tout survient dans un temps pur, qui est celui de l'éternel présent (temps passé, temps futur y mêlent souvent leurs eaux, une même durée les parcourt tous)", chez Weerasethakul, le temps y est plus impur, et c'est par là aussi qu'il nous est familier, tant on y retrouve cette "viscosité de la durée" dont parle Bachelard à propos du bergsonisme (lequel, on le sait, influença pas mal d'écrivains, à commencer par Proust), "cette solidarité entre le passé et l'avenir, qui fait que l'instant présent n'est jamais que le phénomène du passé". Non pas "un art de la modulation", comme chez Mizoguchi, mais un art de la compacité.

5) Chez AW aussi l'âme semble irrémédiablement fixée au temps.

3 commentaires:

Guillaume a dit…

Comme dirait Pierre Léon : j'ai vu les précédents, je n'irai donc pas voir celui-là.

Buster a dit…

Hé hé... sacré Pierre Léon.

Sinon la phrase est à double sens. On ne se déplace pas parce qu'on n'a pas aimé les précédents ou parce qu'ils se ressemblent tous et que c'est pas la peine de revoir encore une fois le même film?

Guillaume a dit…

Sans vouloir répondre à sa place, je vais répondre à sa place : les deux, mon commandant.