dimanche 8 août 2010

Ozu soldat

En juillet 1937, suite au déclenchement de la guerre sino-japonaise, Ozu est appelé et envoyé en Chine (avec le grade de caporal d'infanterie). Il y passera deux ans sans pratiquement jamais quitter le front. Extrait de son journal:

Lundi 3 avril 1939.

"Le ciel est nuageux, et il fait un peu froid. J'ai pris un bain dans le tonneau métallique installé près de la petite rivière, derrière les camions. De ma barrique cachée par des nattes de joncs, j'ai admiré les fleurs de colza. Ça devait bien faire un mois que je n'avais pas pris de bain!
J'ai fait brûler de l'encens "Higashiyama" de chez Kyûkyodô, avant de me griller du saumon et de préparer un riz au thé vert.
Inspection des armes. Ce soir, j'ai bu un excellent café du Brésil et du saké fermenté.

Plus on vit longtemps, plus on est amené à réviser ses jugements. Pour ce qui est du "propre" ou du "sale" par exemple, refuser de manger parce que c'est "sale", faire la fine bouche, sous-entend qu'on peut espérer trouver quelque chose de "propre" à manger. Or ce n'était guère le cas quand j'étais à Nanchang, où c'était se condamner tout bonnement à rester le ventre vide. Alors quand on est tenaillé par la faim, la fatigue aidant, on finit par boire dans les rizières pullulantes de têtards, par manger des épluchures de pommes de terre ramassées sur la route, des croûtes de "manjû" [boule de pain farcie de viande ou de haricots sucrés] trouvées dans la poussière, ou des restes de repas abandonnés. Moi, si maniaque autrefois, qui pour un oui, pour un non, prenais du "Daimoru" [médicament favorisant la digestion], en suis venu à faire fi de toute exigence de propreté; ce qui d'ailleurs risque de ne pas être sans incidence à l'avenir sur mon exigence de perfection vis-à-vis de l'art!
Lors de cette marche forcée, la première de ma vie, j'aurai gardé les mêmes vêtements pendant dix jours et par tous les temps! Dans l'impossibilité de changer mes chaussures remplies d'eau après la traversée des rizières, mes ongles se sont ramollis, mes pieds gonflés se sont couverts d'ampoules. La peau craquait, puis le pus s'écoulait; ensuite, il y avait ce terrible traitement à l'iode. Le lendemain, une autre ampoule se formait, un peu plus profonde. Pour me soigner, j'écoutais les conseils: j'appliquais du riz et de la cendre de cigarette sur les plaies, car en séchant cela absorbait l'eau. Plus tard à la place de l'iode, j'ai utilisé de l'encre de Chine. Arrivé aux campements, je me frottais les pieds avec de l'alcool chinois, que je crachais en pluie, faute de pouvoir me les baigner entièrement; ce qui me soulageait quand même. L'entorse, je la soignais avec de l'"Ichôru" ou en appliquant dessus un tissu imbibé d'alcool chinois. Mais impossible de prendre un bain et, malgré les pauses, je n'arrivais pas à chasser la fatigue. Bien que conçus pour sécher vite, mes sous-vêtements en poil de chameau, imprégnés de sel jour après jour, restaient humides. Un jour, lors d'une courte pause, j'ai senti que des puces se baladaient dans mon dos. Puces? Poux? Je n'en sais trop rien, mais ces bestioles ne m'ont pas quitté jusqu'à Nanchang. Si j'étais mort, elles ne traîneraient pas sur mon corps refroidi et sauteraient sans doute sur un autre... quand j'ai réalisé que je les avais peut-être héritées d'un cadavre, je les ai trouvées tout de suite plus sympathiques!
Si je meurs, me disais-je encore, avant de m'incinérer on ne prendra pas la peine de nettoyer mon corps crasseux, couvert de sueur et de poussières. Alors une fois que ma petite boîte blanche sera à Tôkyô, je souhaite qu'on la place directement sous le robinet et qu'on laisse longuement couler l'eau. Si cette image, quand je marchais, assoiffé et trempé de sueur, parvenait à me rafraîchir, c'est plutôt à la nourriture que je pensais dans les plus durs moments; je notais scrupuleusement tout ce que je voulais manger pour me les offrir plus tard à Tôkyô. Si je devais être exaucé, là, maintenant, mon estomac capitulerait à coup sûr devant tous ces petits pains, gaufres, boules de riz sucrées dont je rêvais. Ce qui importait à ce moment-là, c'était le fabuleux pouvoir du fantasme qui me faisait oublier le lourd équipement qui sciait mes épaules et mes pieds torturés. Est-ce l'habitude ou la fatigue qui m'accablait, je n'avais pas peur des bombes; ce que je voulais, c'était boire, manger, m'allonger, dormir! Le reste m'était complètement indifférent. Les mortiers avaient beau éclater à côté de moi, les balles siffler au-dessus de ma tête, ça m'était absolument égal. Je baillais. Si une balle avait traversé ma tête à ce moment-là, eh bien, je n'aurais plus été là; un point, c'est tout. Il y avait bien certaines choses que j'aurais aimé accomplir avant de mourir, mais c'était comme si j'étais persuadé que les bombes m'épargneraient et je serais bien en mal de répondre pourquoi! Quoi qu'il en soit, pendant ces dix jours j'ai essayé de tenir, et j'ai tenu. Depuis que je suis au monde, c'était la première fois qu'une telle épreuve m'attendait. Je suis allé au bout de mes limites.
Ça me servira peut-être un jour, comme le putois dont l'arme ultime est de lâcher un pet! (...)" (Yasujiro Ozu, Carnets, 1933-1963)

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