mardi 10 août 2010

Le centre vide

Vu The last airbender de M. Night Shyamalan. Bon, d’accord, le film n’est pas du niveau des précédents (j’entends les trois derniers). Et la 3D est absolument catastrophique. D'ailleurs si vous avez la possibilité de voir le film en version "plate", n’hésitez pas, ou alors attendez la sortie du DVD. En fait, je dis "plate", mais c’est justement la version 3D qui est "plate" tant le film apparaît comme une juxtaposition d’à-plats désastreux, détruisant tout effet de profondeur. Et je ne parle pas de la lumière. Une fois chaussé vos lunettes, tout devient sombre, on a l’impression que toutes les scènes se passent à la tombée de la nuit, entre chien et loup. Donc voilà, visuellement c’est épouvantable. Et pourtant The last airbender est loin d’être la daube annoncée un peu partout par les critiques (Libé, le Monde, Télérama...), des critiques dont le discours est souvent aussi inepte que celui qu’ils prêtent à Shyamalan. (Seuls pour l’instant Chauvin dans Chronic’art et Ostria dans les Inrocks ont défendu le film.)
D’un point de vue, disons, technologique, le film de Shyamalan se révèle donc très pauvre et, pour le coup, à l'opposé de celui de Cameron. Mais justement... Autant Avatar souffre de ne pas être vu en 3D, puisqu’il n’a été conçu que pour ça, autant The last airbender (l’autre Avatar, on pourrait dire le faux, ou le vrai si on s'intéresse à autre chose que la technique) mérite d’être vu "normalement". D’abord pour y récupérer la profondeur que la 3D lui a paradoxalement ôté (quoique la médiocrité ici de la 3D n'est pas non plus sans charme puisque renvoyant aux vieux films en relief des années 50, ou encore aux films d'animation tchèques des années 60, comme ceux de Karel Zeman - cf. les vaisseaux de guerre -, voire par moments aux simples transparences d'antan). Mais surtout pour se rendre compte à quel point le film de Shyamalan, à la différence de celui de Cameron, ne repose pas que sur ses effets spéciaux.
J’entends d’ici les ricanements. Eh bien oui... Malgré ses défauts (cf. la construction du récit, plutôt brinquebalante, mais c'est propre au genre, non?), The last airbender est finalement plus satisfaisant qu'Avatar. C’est que derrière le discours new age de Cameron, il n’y a rien: son film est très beau, très bleu, mais aussi parfaitement vide, alors que The last arbander, lui, est franchement laid, plutôt noir, mais pas si creux. Réduire le film de Shyamalan à l'histoire qu'il raconte, considérer celle-ci comme débile parce qu'on n'y a vu qu'un truc simplet pour enfants, montre bien les limites (et/ou la mauvaise foi) d'une bonne partie de la critique. Déjà un conte pour enfants, on le sait, en dit infiniment plus que n'importe quel discours écolo-gnangnan... Ensuite il est évident que derrière cette histoire d'avatar immature se cache une autre histoire, beaucoup plus forte (c'est elle qui nourrit le récit), qui fait de The last airbender un film moins impersonnel qu'il y paraît, et ce d'autant moins qu'il se trouve débarrassé des habituelles afféteries narratives qui souvent encombrent le cinéma de Shyamalan, permettant ainsi un accès, sinon royal, du moins plus direct à son œuvre. Il n'y a que les gogos pour croire que Shyamalan a uniquement fait ce film pour faire plaisir à ses filles (qui raffolaient de la série animée japonaise). S'il l'a fait, c'est d'abord parce qu'il en avait le désir, qu'il y trouvait la matière pour exprimer ses talents de metteur en scène autant que de conteur. Que le résultat ne soit pas à la hauteur de ses ambitions, peut-être, il n'en reste pas moins que les ambitions existent et qu'elles ne se limitent pas à celles d'un papa-gâteau. Ou d'un cinéaste gâté. Arrêtons avec la roublardise supposée de Shyamalan. Ou alors considérons la, mais au même titre que celle, disons, d'un Hitchcock ou d'un Spielberg, et passons à autre chose...
Ce film imparfait est beau malgré tout, non pas du fait de son imperfection (quoique, il y a là comme un effet de miroir avec l'imperfection des personnages), mais de son extrême fragilité, qui n'est pas que de surface (dans sa forme, le film apparaît aussi volatil que l'air, aussi impalpable que l'eau). S'il finit par gagner en intensité, en ambiguïté, en émotion, c'est très progressivement, car rien n'y est acquis d'avance. Contrairement à ses films précédents qui d'emblée s'installaient dans un climat hautement tensionnel (l'enjeu consistait alors à maintenir la tension jusqu'au bout, twist compris), Shyamalan procède ici presque à l'envers. En termes d'intensité, le film démarre quasiment à zéro et ne décolle que par à-coups, petit à petit. C'est long à se mettre en marche, mais ça progresse inexorablement, on sent qu'à chaque palier franchi le film ne retombera pas, qu'il continuera de grimper, à son rythme, pour offrir (une fois oublié la 3D et la faiblesse relative du scénario) trente dernières minutes absolument magnifiques. C'est, comme on dit, un film qui se mérite...
Mais allons plus loin. Laissons de côté la thématique: l'air, l'eau... trop manifeste, qui imprégnait déjà les autres films (le vent dans The happening, l'eau dans Lady in the water), laissons aussi de côté le "message", quant à l'impérialisme de la nation du feu, et attachons-nous à ce qui structure le film, aussi bien dans sa forme qu'au niveau du récit. Il y a dans le cinéma de Shyamalan une figure récurrente: le cercle, mieux, l'ellipse (pensons à Signs, The Village, Lady in the water...) à l'intérieur duquel tout semble converger. Dans The last airbender, on retrouve cette figure, mais l'effet de convergence y est comme inversé. A l'image des chorégraphies kung-fu du petit héros, "balayant" tout ce qui est autour de lui, le film semble lui-même se vider de son centre, un mouvement d'évidement qui rejette en périphérie ce qui d'ordinaire est le point fort de Shyamalan, à savoir le récit. Le héros, en tant qu'Avatar, se trouve délesté de toute "histoire" (c'est d'ailleurs pour cela qu'il avait fui). Il n'est qu'un point de gravitation autour duquel se construit l'histoire du film mais pas la sienne (il ne connaîtra plus jamais l'enfance). C'est pourquoi on ne peut parler véritablement d'initiation. Pas de rite de passage ici. L'avatar n'est qu'un centre, parfaitement vide, qui permet aux autres, situés eux à la marge, de se révéler. Par rapport aux films précédents, il y a là comme une "orientalisation" de l'œuvre shyamalanienne qui passe d'une vision occidentale (philadelphienne?), donc centripète, à quelque chose de plus orientale, de plus centrifuge, où les marges du récit ont, comme les bords du cadre, une importance plus grande que d'habitude. A ce titre, le véritable héros du film n'est pas l'Avatar mais bien son double noir, le prince Zuko. C'est lui le vrai centre du film, un centre excentré, képlerien, qui attire le récit. Shyamalan ne s'y est pas trompé, confiant le rôle à un acteur d'origine indienne. Est-ce à dire que derrière Zuko c'est Shyamalan qu'il faut voir? Peut-être, je n'en sais rien et ça n'a pas d'importance, même si la question du Père, hein bon... L'essentiel est qu'en déplaçant le centre de son film, Shyamalan en déplace les enjeux. Otez vos lunettes 3D et regardez vraiment le film (même si c'est flou), voyez ce qu'il y souffle, dans les recoins, invisible à un regard trop pressé, trop centré, trop occidentalisé. Car c'est là, aussi, où se cachent les esprits...

4 commentaires:

Jean-Luc Rivet a dit…

Le shyamalo-spielberguisme ne vaut pas l'hitchcocko-hawksisme, bien qu'il n'en puisse mais.

Buster a dit…

C’est sûr, mais là n’est pas la question... D’ailleurs c’est quoi la question?

Anonyme a dit…

on descend le film damalric mais bien sur on defend celui de shyamalan, pff..

Buster a dit…

Hum... ça n’a pas traîné.

Bon, c’est toujours le même couplet. On y sous-entend que je prends systématiquement le contrepied de l’opinion générale. C’est faux. Il arrive que je partage le même avis que la majorité des critiques. Sauf que je n’en parle pas car je ne vois pas l’intérêt de redire ce que tout le monde a dit. Par contre, quand j’estime qu’un film est excessivement encensé ou au contraire injustement décrié, il me semble légitime d’en parler. Et c’est le cas par exemple des films d’Amalric et de Shyamalan. Je ne joue pas l’un contre l’autre. Je dis simplement que "Tournée" n’est pas le grand film que la plupart des critiques nous vendent, de la même façon que "The last airbender" n’est pas la daube que ces mêmes critiques affirment avoir vu. Et je ne me contente pas de le dire, j’essaie modestement d’expliquer pourquoi.