jeudi 3 juin 2010

Vous avez dit étrange?

Vu l’Etrange affaire Angélica. La première demi-heure est absolument magistrale. Après, cela devient étrange, à tout point de vue, on entre dans une sorte de tunnel cotonneux, pas désagréable mais déconcertant. On serait prêt à trouver le film trop long, de la même manière qu’on pouvait trouver le précédent (Singularités d’une jeune fille blonde) trop court. Faut-il accepter cette espèce de torpeur dans laquelle vous plonge Oliveira à mi-film, en dilatatant ainsi son récit, donnant au spectateur l’impression de revivre toujours les mêmes scènes. Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est qu’à un moment du film, j’ai baillé, et même fortement, mais moins d’ennui que de fatigue, comme si je me trouvais dans le même état d’épuisement que le héros. D'où la question: était-ce finalement une bonne idée de faire ce film, si longtemps après l'avoir écrit? Parfois ça marche (cf. Rohmer et sa Femme de l’aviateur, tourné 35 ans après), parfois ça ne marche pas (cf. Rivette et son Marie et Julien, tourné 28 ans après). Là, le pari avait quelque chose d'insensé: faire un film dont le scénario date de 1952, il y a donc près de soixante ans, sans quasiment le retoucher (seule différence notable: les gens de la pension, plus cultivés que dans le scénario d’origine, ce qui leur permet de parler - outre la crise économique et la pollution - d’anti-matière et d’Ortega y Gasset: "L'homme est sa circonstance"). Et pour justifier que le héros utilise un vieil appareil photo (avec ce fameux viseur qui dédouble l'image pour permettre la mise au point), répare de vieilles radios, ou que les ouvriers agricoles, qu'il aime photographier (c'est la part réaliste du film, renvoyant aux premières œuvres d'Oliveira), labourent encore la vigne avec la houe, le cinéaste nous dit, nous répète même, qu'il préfère "le travail à l'ancienne". La preuve: le trucage qui voit le héros, lorsqu'il rêve, s'envoler avec le fantôme de la jeune fille et voyager au-dessus de l'eau, les deux personnages à l'horizontal, un trucage à la fois charmant et désuet, poétique et naïf, chagallien et kitsch...
Bon alors ce film, je l'aime oui ou non? Oui bien sûr, mais pas comme je le voudrais. Sur le papier je rêvais de Blanchot (cf. ma note). De cette œuvre mystérieuse qu'était "Angélica" au départ, j'imaginais un mixte oliveiro-blanchotien - "l'olivier blanc" - qui propulse le récit dans des contrées infiniment plus folles que ce que nous propose finalement Oliveira. Ce n'est pas le tout d'évoquer l'anti-matière et les trous noirs, encore faut-il que le film en épouse, d'une certaine manière, le mouvement: une image (la photo d'Angélica morte, belle et souriante) dans laquelle le héros Isaac (le judaïsme est souvent présent chez Oliveira) serait comme aspiré et dont il ne pourrait plus s'échapper (le champ de gravitation). Or là, on reste dans l'amorce du mouvement, même si, au niveau du scénario, le héros finit en effet par se perdre dans l'image. Tout ça manque un peu de puissance fictionnelle (au contraire de films comme Val Abraham, la Lettre ou même Singularités...). C'est beau, c'est étrange, c'est étrangement beau, mais ça n'est que ça finalement... Une histoire d'ange et de photo, l'angélique et l'argentique (Angélica = Ange et Leica), un phénomène d'attraction irrésistible (le cinéma, oui bien sûr), qui entraîne le héros jusque dans la mort, mais aussi, en termes de récit, une ligne narrative un peu trop lacunaire pour qu'on puisse vraiment s'y accrocher... (à suivre)

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