lundi 17 mai 2010

T'occupe!

L'œil de Vinneuil.

En ces temps de vaches maigres cinéphiliques, je lis depuis quelques jours Quatre ans de cinéma (1940-1944) de Lucien Rebatet, alias François Vinneuil, qui regroupe l'essentiel (119 sur 148) de ses articles parus sous l'Occupation dans Je suis partout, le tristement célèbre journal collabo... J'en connaissais déjà quelques uns, dénichés ici ou là, mais pas suffisamment pour juger de ce talent de critique que beaucoup lui reconnaissent. C'est vrai que jusqu'à présent il était difficile de se faire une idée. Rebatet c'était surtout le fasciste impénitent, viscéralement antisémite, le pamphlétaire célinesque, pronazi mais antivichyste, des Décombres (que je n'ai jamais lu et ne lirai probablement jamais), le romancier talentueux (génial?) des Deux étendards (que je n'ai jamais lu non plus, mais que je lirai sûrement, dès que j'en aurai l'occasion), et pour ce qui est du critique de cinéma, sous le nom de François Vinneuil donc, toujours les mêmes renvois, à savoir l'article sur le Juif Süss de Veit Harlan et des extraits des Tribus du cinéma et du théâtre (dans lequel Rebatet stigmatisme, entre autres, "Carné et les juifs" qui, à travers des films comme Jenny, le Quai des brumes, Hôtel du Nord et Le jour se lève "ont vautré le cinéma français dans un fatalisme, un déterminisme dégradants... ont joué le rôle de dissolvant social, contribué à l'avilissement des esprits et des caractères" - au passage, une critique que formulaient aussi les communistes de l'époque, Sadoul en tête, sauf qu'eux ne mettaient pas ça sur le compte d'un "talent enjuivé"), ainsi qu'on peut les lire dans la plupart des livres qui traitent de cette période (cf. Siclier, Chirat, Chateau...). Mais pour le reste: zéro. C'est donc avec un intérêt certain que je me suis plongé dans cet ensemble de textes, réunis par Philippe d'Hugues, spécialiste du cinéma français sous l'Occupation.
Ce qui frappe d'emblée c'est le double visage du personnage. Lorsqu'il écrit sur les films de cette époque, Rebatet/Vinneuil est comme transcendé, il est devenu le critique, le seul vraiment reconnu - et admiré (même par certains de ses adversaires, comme ceux qui écriront dans L'Ecran français) - sur la place de Paris, Der Platz von Paris, une position qui lui procure à la fois une jouissance extrême - il le reconnaîtra lui-même - et une incroyable lucidité critique. Son fascisme et son antisémitisme ne sont pas refoulés, loin de là - les textes sont parfois troués d'effroyables salves antijuives -, mais relégués au second plan. Cet "imparfait salaud", comme dit Angelo Rinaldi, aime des films (pour la plupart passés à la postérité et le plus souvent grâce à lui) pour ce qu'ils sont, indépendamment de ses convictions idéologiques et de celles de leurs auteurs. C'est assez troublant (imaginez Sadoul vantant les mérites d'un film de Fuller, eh bien c'est, toute proportion gardée, un peu l'effet que ça donne). Ainsi les Visiteurs du soir de Carné dont il se fait l'ardent défenseur (son texte "Des perles pour Caliban" est assurément l'un de ses meilleurs), ravi que celui-ci soit enfin parvenu à sortir de son "impasse boueuse", pour nous offrir un véritable andante (Rebatet était aussi critique musical), renouant avec l'esthétique du muet, par "ce jeu continu, savant et délicat des lumières, qui sont par elles-mêmes tout un langage, et si expressif, qui caressent la tempe, la joue, la gorge de Marie Déa, sculptent les rudes méplats d'Alain Cuny, composent ce poème du clair-obscur, de la lune, du soleil aussi sur les oliviers et les prés en fleur, qui accompagnent et prolongent le poème des baisers et des cœurs immortels". Ainsi Le ciel est à vous de Grémillon, un cinéaste de gauche dont Rebatet se félicite qu'il puisse enfin tourner des œuvres dignes de son talent (il était plus réservé sur Remorques, "puissant mais inégal", et Lumière d'été, "de très bonne facture" mais desservi par "un scénario très frelaté"). Avec Le ciel est à vous, celui qu'il décrit comme une "superbe caboche de Breton" touche à l'excellence. C'est le grand film de ces quatre années, plus encore que les Visiteurs du soir de Carné ou les Anges du péché de Bresson: "Grémillon, sans doute, a mis longtemps pour apprendre, pour posséder son métier. On aurait bien mauvaise grâce à s'en plaindre, puisqu'il a su ainsi parvenir à cette perfection du métier, d'une habileté cette fois infaillible, où justement toute trace du métier est abolie. Plus on avance dans la vie, plus on se convainc que la qualité suprême de tout langage artistique, c'est le naturel. Grémillon vient d'y atteindre avec Le ciel est à vous. On ne peut faire oublier plus complètement à un spectateur l'existence, les mouvements de la caméra. L'enchaînement de ces images paraît aller de soi. Rien en apparence de plus facile. Mais sous cette facilité, il y a un artiste maître de toutes ses ressources à un degré demeuré bien rare dans notre cinéma. Ce qui est plus rare encore, c'est que cette magnifique souplesse de main, cet art du raccourci, de l'allusion visuelle, de la transition, de la mise en page, des mouvements de foule soit au service d'un tempérament aussi viril que sensible, d'une verve qui s'épanouit dans tous les registres de l'humour, de la force, de la douceur."
Je reviendrai (enfin, j'espère) sur Autant-Lara (le Mariage de Chiffon, Douce), Becker (Goupi mains rouges, Dernier atout), Bresson (les Anges du péché), Clouzot (le Corbeau)... Je n'ai pas encore tout lu. Mais assez pour juger de l'importance de Rebatet critique de cinéma. Elle est indéniable. Il est bien le chaînon manquant entre, disons, Delluc et Bazin, mieux: Truffaut qui d'ailleurs a reconnu la filiation (son célèbre brûlot "Une certaine tendance du cinéma français" lui doit beaucoup), autant que l'affection (douteuse pour certains) qu'il lui portait. Pas sûr en revanche qu'il soit, comme on le prétend, l'initiateur de "la politique des auteurs", entendu que Delluc était passé par là depuis déjà bien longtemps, et surtout parce que, s'il reconnaît des auteurs, il ne les défend pas systématiquement. Pas sûr non plus qu'on puisse le considérer comme le père de la critique moderne, entendu que ni Bazin (plutôt théoricien) ni Truffaut ne sont de vrais critiques modernes, à la différence de Rohmer, de Godard et surtout de Rivette, pour moi le véritable père de la critique moderne avec son texte fondateur "Génie de Howard Hawks". Il n'empêche: les articles de Rebatet témoignent d'une nouvelle lecture du film qui se dégage de la traditionnelle grille scénario-décors-interprétation. On y parle enfin de mise en scène. A ce titre, Rebatet a ouvert la voie à une nouvelle forme de critique, plus spécifiquement cinématographique, telle qu'elle apparaîtra, après la guerre, dans la Revue du cinéma (dirigée par Jean-George Auriol) puis les Cahiers...

2 commentaires:

Ludovic a dit…

Je vous suis en tous points, et même finalement sur la "politique des auteurs" dont j'ai à vrai dire moi aussi, un peu à la va-vite, attribuer la paternité à LR. Il y a dans ces critiques un jeu permanent entre une certaine sûreté du goût (plutôt inattendue pour l'époque) et un emballement fasciné pour le cinéma (et en effet pour sa position sociale) qui donne à ces textes un certain panache.

(pour le reste, on peut tout à fait se passer des Décombres, assez péniblement obsessionnel, mais Les deux étendards méritent le détour. L'intrigante différence entre ces deux livres que presque tout oppose, est en quelque sorte la même que celle qui sépare le citique sensible du pamphlétaire haineux.)

Buster a dit…

Merci Ludovic. Je poursuis la lecture des textes de Rebatet, et se confirme l'impression première d'un très grand critique de cinéma, peut-être le seul vrai critique de l'époque. On comprend finalement qu'il puisse avoir été lié avec des gens idéologiquement très différents de lui, comme Vigo par exemple.