vendredi 19 mars 2010

Forever

JLG/Rohmer.

Elle est étrange cette petite vidéo qu’a réalisé Godard en hommage à son ami Rohmer. On a l’impression que des deux, c’est lui qui est mort (ce qui me fait penser au film de Moullet, le Prestige de la mort) tellement sa voix semble venir d'outre-tombe... Ces bribes de souvenirs donnent à l'ensemble un petit côté modianesque, on pourrait même dire beckettien - s'il ne s’agissait d’une conversation entre deux amis - tant le ton confine au soliloque (Godard dialoguant avec lui-même). En plus, on n’y comprend pas grand-chose. Bon d'accord, on a l’habitude avec Godard, et d’ailleurs le plus souvent on s’en accommode. Sauf que là, on aurait bien aimé comprendre... Au départ je pensais faire appel aux Renseignements Généraux (ça ne s’appelle plus comme ça maintenant), mais j’y ai renoncé. C’est que depuis l’affaire de Tarnac j’ai comme un doute sur leurs compétences. Je me suis donc farci le boulot moi-même, me repassant plusieurs fois la bande, l’étirant, jouant sur le volume, pour tenter de décoder le message. Voilà ce que ça donne (il reste encore des trous):

Vous vous souvenez du nom du café? C'était quand? Non... Quoi? Employer le verbe avoir, ça reviendra... Il y avait le Royal Saint-Germain. Le CCQL, Frédéric Froeschel. Non. Anthony Barrier. Non. Parvulesco. Non. Les Esclaves du désir, au Cluny. Oui ça se peut. Zerbi (?) ou chez la comtesse, boulevard Saint-Germain. Non. ...avec la vache dans la salle de bain. Non. On allait taper Kaplan pour... Oui. La Sonate à Kreutzer. Non. Mais les Bérénice, oui. Et ce déjeuner à Tulle, les deux dans la salle à manger, et la mère qui mange dans la cuisine. Hein. Et après, place Monge, la femme qui mange dans la cuisine, les deux amis dans la salle à manger. Hein. Et Adamov, un homme profond. Non. Alors les Petites filles modèles, Josette Sinclair, Guy de Ray, Joseph Kéké. Non. On montait au 5ème de... au 5ème de l'hôtel de... Mais quand? Mais quel nom, cet hôtel? Pour qui aime passer devant... quand il sortait de la Sorbonne et allait vers les "Grands Hommes". Non, c'est quand il descendait à... à droite de la Sorbonne et qu'il tombait sur la Préfecture de Police, en remontant à gauche... Il y avait les premiers tourne-disques... chez Raoul Vidal et il y avait le... 
les noctambules, Henri Pichette, Gérard Philipe, l'homme à la fleur à la bouche, Jean Gruau, Jacques Mauclair, "Libérez Henri Martin". Non, non. Ah ça y est, je sais, j'ai retrouvé, il s'appelait "Le Vieux Navire", ce café. Non, ce café c’était... "Le Old Navy". Oui, avec les deux sœurs à Masciotti (?). Oui, avec les deux sœurs à Masciotti. Oui. Ah, c’est ce qu’on a eu de meilleur, dit Frédéric. Oui, c'est ce qu’on a eu de meilleur, dit Deslauriers.

Quelques précisions: Le CCQL c'est bien sûr le Ciné-club du Quartier latin, et Frédéric Froeschel, celui qui l'avait fondé, un ancien élève de Rohmer (qui en parle dans l'entretien avec Narboni in Le goût de la beauté). Anthony Barrier serait un pseudo de Rohmer. Parvulesco, on connaît... Les Esclaves du désir est un film de Pierre Chevalier (connu aussi sous le titre les Impures) avec Micheline Presle et Raymond Pellegrin. "Zerbi ou chez la comtesse", je ne sais pas... Kaplan: un ami de Rohmer, semble-t-il. La Sonate à Kreutzer et Bérénice sont des courts métrages de Rohmer. Tulle est la ville où il a grandi (il y est même né), la mère est celle de Rohmer, évidemment. Les Petites filles modèles est le premier film (inachevé et jamais montré) de Rohmer, Josette Sinclair y jouait Mme de Fleurville, Guy de Ray et Joseph Kéké en étaient les producteurs. Raoul Vidal était un célèbre disquaire, place Saint-Germain-des-Prés. Masciotti? Inconnu au bataillon. Les deux dernières phrases sont (à peu près) celles qui concluent L'Education sentimentale de Flaubert.

Sparklehorse (fin).

Dreamt for light years in the belly of a mountain est le quatrième et dernier album de Sparklehorse. Quand il est sorti, en 2006, j’avais été déçu. Enfin, déçu n’est peut-être pas le mot. Disons déconcerté. C’est qu’après le génial It’s a wonderful life, tout nouvel album ne pouvait appraître qu’en retrait. Comme il y a de grands films malades, Dreamt for light years... est un grand album malade, le Marnie de Sparklehorse. Visiblement Linkous a souffert pour mener à bien son projet. On sent chez lui l'envie de sortir de son registre neurasthénique, en même temps que cette force qui perpétuellement le replonge dans les affres de la mélancolie... Le résultat n’en est pas moins extrêmement touchant. Les premiers morceaux, plus épurés que d’habitude (je pense à "Shade and honey", déjà utilisé, via Alessandro Nivola, dans la BO du film de Lisa Chodolenko, Laurel canyon) sont teintés de pop, une pop assez inattendue puisque c’est carrément la musique des Beatles qui s’y trouve convoquée (de "Don’t take my sunshine away" à "Some sweet day", très georgeharrisonien, en passant par "See the light" qui semble suivre la ligne de "Dear Prudence")... Pour autant, pas d’envolée, tout ça reste confiné et quand survient "Morning hollow", qui n’est autre que le morceau caché de It’s a wonderful life, celui qu’on entendait, sans qu’il soit mentionné, à la toute fin de l’album, on comprend que le léger enjouement du début n’était qu’illusion. Le dernier morceau, très minimaliste, qui donne son titre à l’album est peut-être ce que Linkous a composé de plus lugubre. Quasi comateux, comme si on se trouvait dans une salle de réa, bercé par le son lancinant des appareils de monitoring, dans l'attente d'une fin qui ne viendrait pas... Terrifiant.

3 commentaires:

Vincent a dit…

Merci pour la transcription du texte, je me suis posé beaucoup de question, mais je n'aurais jamais eu le temps de fouiller à ce point. Kaplan, c'est aussi le nom de l'espion qui n'existe pas dans "La mort aux trousses".

Buster a dit…

A vrai dire je me suis fait un peu aider par de vieux rohmériens qui en savent plus que moi sur Momo...

(Kaplan, ça fait penser à la Mort aux trousses en effet, mais la période évoquée par Godard est antérieure au film... et je crois qu'il existait bien un dénommé Kaplan dans les relations de Rohmer)

Buster a dit…

Dans la bio de Godard par De Baecque, il est question d'un certain Georges Kaplan, rédacteur en chef de La Gazette du cinéma, revue qui avait succédé au Bulletin du Ciné-club du Quartier latin.