vendredi 26 mars 2010

Femmes femmes

Clochardes célestes.

Ah Femmes femmes de Vecchiali. Mais c’est quoi ce film? On nous le présente comme un pur chef-d’œuvre (ce qu’il est), salué en son temps comme l’un des plus grands films français (et pas que des années 70), alors qu’en fait il n’a connu, au début, qu’un succès d’estime, tellement il se situait à contre-courant (les Cahiers n’en avaient pas parlé, Positif n’en parlons pas, on évoque toujours son accueil triomphal à Venise, l’émotion de Pasolini qui par la suite fit rejouer dans Salò la scène des clowns par Hélène Surgère et Sonia Saviange, mais parce que le soi-disant plébiscite ne se résume qu’à ça), et ce n'est qu'à partir des années 80 qu’il va commencer à s’imposer, petit à petit, comme un des films phares de l’époque (surtout un film de maître, davantage admiré par quelques cinéastes que réellement défendu par la critique), sous l’impulsion de Biette, son meilleur exégète, qui par exemple, dans la liste des films marquants des années 70 (Cahiers du cinéma n°308), le place parmi ces cinq préférés (avec Leçons d’histoire de Straub/Huillet, Out 1: spectre de Rivette, Quatre nuits d’un rêveur de Bresson et justement Salò de Pasolini). Tiens d’ailleurs qu’est-ce qu’il disait Biette de ces films? "Le cinéma est et devrait être une aventure: qu’on ne sache pas tout à fait, en le faisant où on va aboutir, à quels rivages on aborde, quels paysages on va découvrir. C’est pourquoi j’ai placé en tête des films qui risquent sans précautions cette aventure. Ce sont des films souvent négligés, méprisés ou haïs. Ce qui n’a aucune importance." On est loin de l’unanimité que le film est censé avoir rencontré...
Parce que Femmes femmes c’est d’abord un film complètement fou (et pourtant maîtrisé de bout en bout), qui à ce titre ne ressemble à rien de connu. Certes on peut l’inscrire dans un certain courant - moderne - du cinéma, marqué par la liberté d’écriture, les ruptures de ton et ce goût de l’aventure dont parle Biette. Certes on peut le rapprocher de Rivette, pour les rapports entre la vie et le théâtre et ce que j'appellerais le fantasque féminin, Eustache pour l’aspect "film de chambre" (ça se passe quasi exclusivement dans un appartement, avec vue sur le cimetière de Montparnasse), les dialogues et le noir et blanc, voire Demy pour les scènes chantées, non sans fausses notes (le seul qui chante juste, c’est le livreur, normal c’est Charles Level, un vrai chanteur)... mais il y a quand même deux choses qui rendent ce film totalement à part: 1) la référence très marquée aux années trente, à travers, outre le noir et blanc, la gouaille, par instants, des actrices, les personnages qui se mettent à chanter et la séquence dans la rue (écho au Boudu de Renoir plus qu'à la Nouvelle vague), toutes ces photos d’actrices françaises et américaines qui ornent les murs de l’appartement, laissant penser que pour Vecchiali l'important est moins la tradition du nouveau (aporie par excellence de la modernité) que le renouveau de la tradition; 2) l’incroyable jeu des deux comédiennes, amorcé dès le début par un plan-séquence hallucinant d’une bonne dizaine de minutes (visant à illustrer la citation d'Albert Camus qui ouvre le film: "Oui, croyez-moi, si vous voulez vivre dans la vérité, jouez la comédie"), ce que Vecchiali s’ingéniera par la suite à décliner, presque à satiété (c'est le cas de le dire), jusqu’à ce finale fabuleux, à fins multiples, "happy end" puis "unhappy end" - ah les cris de Sonia, sous le regard persécuteur (?) des actrices postérisées, un des rares moments d'improvisation du film, avec la scène où elle joue Andromaque et fond en larmes quand Hélène critique son jeu et lui dit que la douleur d'Andromaque est celle d'une mère qui a perdu son enfant, ne sachant pas que l'actrice avait vécu le même drame) -, années trente et liberté de jeu qui font de ce film un véritable ovni ("objet vieillot non identifié") dans l'histoire du cinéma, un objet décidément inclassable.
Femmes femmes c'est l'histoire de deux comédiennes sur le retour, qui vivent ensemble après avoir été successivement mariées au même homme, deux femmes qui se complètent plus qu'elles ne s'opposent, Hélène, plus fantaisiste, plus solaire, ne quittant pratiquement plus l'appartement, alors que Sonia, plus tragique, plus sombre, continue de garder un lien - ténu - avec l'extérieur, en acceptant des petits rôles. La force du film vient du double jeu instauré par Vecchiali qui, loin de fixer les personnages dans leur position de départ, pour mieux se les approprier, avec ce que cela suppose de crudité naturaliste et de lourdeur psychologique, préfère les laisser vivre, de façon presque documentaire, enregistrant avec une sensibilité sismographique les petites failles que révèle leur comportement, faussement enjoué et en totale osmose (l'effet "vase communicant" ne se réduit pas à l'alcoolisme), de sorte que le désespoir qu'on ne peut s'empêcher de ressentir à mesure que le film avance finit par se manifester dans toute son horreur. Peut-être que la fin du film vient révéler, comme le suggère Vecchiali lui-même dans un entretien récent (présent sur le DVD), qu'il n'y aurait qu'un seul et même personnage, Sonia n'étant que le double halluciné d'Hélène, dû entre autres à l'alcool (si Hélène passe son temps une coupe de champagne à la main, c'est pourtant Sonia qui s'enivre au rouge et connaît les symptômes du delirium tremens - et le bestiaire: iguane, chauves-souris... qui va avec -, tels que les avait décrits Michel Delahaye, le médecin dans le film). Mais ce n'est pas certain (le film reste ouvert à toutes les interprétations, comme tout grand film), et pour ma part je serais plus enclin à considérer qu'il y a bien deux personnages mais que chacun serait vu à travers le regard, éminemment fluctuant, de l'autre. Femmes femmes et sa structure en miroir (éclaté autant qu'éclatant), c'est une sorte d'anti-Persona. Ici, pas de comédienne vampirisée par son infirmière (à moins que ce soit l'inverse), mais deux comédiennes qui, tour à tour, et sans qu'on en soit vraiment sûr, seraient comme l'infirmière bienveillante de l'autre, naviguant ainsi entre la comédie et la tragédie, le blanc et le noir, le tablier à fleurs et le pyjama à pois, mouvement empreint d'une grâce infinie (il y a une vraie leçon de mise en scène quant à la manière de filmer dans un appartement), magnifié en cela par la photo de Strouvé (qui fait scintiller les bijoux et les verres de champagne) et les trouvailles sonores de Bonfanti (je pense, entre autres, au chant des oiseaux qui accompagne de nombreuses scènes), jusqu'à ce que tout se fonde dans la lumière crue d'un banquet désenchanté (une fois passé la Chantilly, c'est-à-dire quand le jeu est fini), où se réveillent, via le cimetière de Montparnasse, plus présent que jamais, les angoisses de la mort...

PS. Je disais plus haut que même les Cahiers n'avaient pas parlé du film à sa sortie, trop occupés qu'ils étaient, en pleine période mao, à pourfendre le cinéma bourgeois, les fictions de gauche et les films rétro (ce que n'est pas Femmes femmes, évidemment, c'est même tout le contraire). N'avaient d'intérêt que les films militants et anti-impérialistes. Alors la cinéphilie revendiquée de Vecchiali, vous imaginez... Et pourtant, quoi de plus politique (sinon révolutionnaire) qu'un film aussi risqué, tourné sans argent (mais qui n'affiche pas complaisamment sa pauvreté) avec des actrices au chômage qui tout simplement jouent leur vie.

7 commentaires:

Père Delauche a dit…

Bon, je conçois qu'on puisse être enthousiaste sur un film. Mais, de là, à disqualifier une revue (en l'occurrence, les Cahiers) parce qu'elle a expédié le film vénéré, je trouve ça un peu court.

Les Cahiers dans les années 70, c'est quand même très stimulant, à plusieurs "niveaux" ; au moins, parce qu'elle a essayé d'explorer des champs théoriques (contrairement à beaucoup d'autres), et qu'elle a aussi essayer de "sortir de la cinéphilie".

Je devrais en parler ailleurs ; mais, même moi qui apprécie beaucoup de cinématographies (type déviantes) totalement occultées par la revue, je ne suis pas aussi expéditif - attitude assez caractéristique d'une certaine méconnaissance...

Bien à vous, Buster :-]

Buster a dit…

Bien mal luné mon père (c’est le jour des Rameaux ou le passage à l’heure d’été?).

La question des Cahiers ici est accessoire, je pointe seulement que le film de Vecchiali, contrairement à ce qu’on pourrait croire, n’a pas été un succès critique à sa sortie. Je ne vois vraiment pas où est le problème, les Cahiers eux-mêmes ayant été les premiers à reconnaître qu’ils étaient passés à côté de nombreux films pendant les années 70. "Femmes femmes" en fait partie.

Et pour ce qui est de la "méconnaissance", permettez... J'ai suffisamment lu les Cahiers de cette période pour savoir de quoi je parle. Si sur le plan purement théorique, ce fut en effet une période très stimulante, même si personnellement je suis plus sensible aux textes lacaniens d’Oudart et de Bonitzer, qu’aux écrits althussériens de Comolli sur la question du dispositif, d’un point de vue idéologique et critique, il y a beaucoup à redire (le grand film français de la fin 74 c’est... "Histoires d’A" de Belmont et Issartel, sur le droit à l’avortement et la méthode Karman - excusez-moi de vous parler de ça, mon père -, parce que, selon Daney, filmer ce qui est interdit par la loi, c’est s’opposer au monopole par la bourgeoisie de la mise en scène du réel)...

Anonyme a dit…

"filmer ce qui est interdit par la loi, c’est s’opposer au monopole par la bourgeoisie de la mise en scène du réel"

bah oui, c'est vrai.

Buster a dit…

C'est peut-être vrai mais ça ne fait pas un grand film pour autant.

Père Delauche a dit…

Hé bé !

Buster, vous semblez assez bien connaître les Cahiers de cette période ! Bravo ! Mais alors... vous êtes inexcusable !-DDD (euh, LOL, mdr, hein !-]

Et puis, quand vous dites : "la question des Cahiers ici est accessoire" - si vous me le permettez - je vous trouve un petit faux-derche sur les bords !-] En effet, si vous relisez bien votre post-scriptum, vous constaterez que ça ressemble beaucoup à une flèche assassine !-]

Euh, sinon, Vecchiali ? J'ai dû voir ce film-ci, il y a (très) longtemps, mais il ne m'a pas marqué. Je me souviens d'avoir vu "En haut des marches", et je ne crois pas qu'il y avait de quoi sauter au plafond. Si ?

Il est vrai que "les Lettrés" [les gens de la Lettre ;-] ont fait un revival de ce réalisateur gérontophile, il y a environ cinq ans ou plus ; de même qu'ils ont chouchouté Biette, Moullet, Straub (Guiguet et Treilhou, si je ne dis pas de bêtises)...

A part ça, non : pas "mal luné" ; bien que le changement d'heure m'ait fait rater Frownland hier matin. Si vous (ou quelqu'un d'autre) peut me confirmer que je n'ai pas loupé grand-chose, ça me soulagerait ;-D

Anonyme a dit…

Lu sur le web:

"Depuis quelques temps, Rihanna est harcelée par un fan pervers !

La chanteuse craint pour sa sécurité personnelle après avoir reçu plusieurs lettres salaces d’un certain Buster.

Ri-Ri s’est dite choquée par le contenu des courriers, apparemment très dégoûtant !

Matt Kemp a peur pour sa dulcinée et l’a fait savoir aux agents de sécurité de la star. Il craint surtout que le fan aille plus loin…

D’après le Daily Star, le joueur de baseball a demandé à l’équipe de Rihanna d’être extrêmement vigilante.

Au moins, la chanteuse ne dormira pas seule puisqu'elle vient d'emménager avec son chéri."

Got you !

Buster a dit…

Pour Rihanna, c’est pas moi, je le jure!

Sinon Père Delauche, admettons que la pique était un peu appuyée, mais comme dirait l’autre: qui aime bien châtie bien.

A part ça, de Vecchiali je n’ai pas tout vu. Je retiendrai surtout, outre "Femmes femmes", "L’étrangleur" et "Corps à coeur" qui sont aussi des films extraordinaires.

Quant à Frownland, si vous ne l'avez pas vu, vous avez vraiment loupé quelque chose ;-D