dimanche 21 février 2010

Ode à l'amour

Fanny ardente, ou la (jeune) femme d'à côté.

Vu Bright star de Jane Campion, une cinéaste que j’avais un peu oubliée, tant son œuvre, suivie dans l’ordre depuis le début, m’apparaissait sur la pente déclinante (même si elle restait intéressante)... Et puis donc Bright star qui, sans égaler Sweetie ou Un ange à ma table, les deux premiers films "schizophiliques" de Campion, renoue avec le meilleur de son cinéma: le sens du cadre, la douceur de la lumière, la fluidité de la mise en scène, la densité des personnages féminins... Il y a quelque chose de profondément sensualiste (au sens anglais du mot) chez Campion dans sa façon de regarder le monde, de sentir la nature, lui permettant d'en saisir toutes les nuances, à l’image du plan où Abbie Cornish (Fanny) se trouve au milieu des jacinthes, incroyable palette de bleus, de verts et de mauves qui évoque les Nymphéas de Monet, écho peut-être à l'épitaphe de Keats: "Here lies one whose name was writ in water"... C’est très beau. Mais qu’est-ce que la beauté aujourd’hui? C’est un peu à cela que le film nous confronte. Peut-on encore être sensible à la beauté, directement, sans le discours qui va avec? Une des plus belles scènes du film est celle où Keats lit un de ses poèmes aux femmes et enfants de la maison (le seul public de l’époque, en dehors des milieux intellectuels). Il y a dans leur regard l’émerveillement devant ce qui est à la fois beau et inintelligible. C’est tout l'enjeu du film. Comment entendre la poésie, comment y être sensible, si on n'en connaît pas les règles... entendu que la poésie procède justement du non-sens. Campion épouse, comme dans tous ses films, le point de vue de la femme (une femme dont le goût pour les étoffes et le point de croix lui permet également d'écrire - le textile est aussi un texte), mais elle montre surtout, à travers les affres du sentiment amoureux, l’impossibilité qu'il y a à vouloir comprendre l'inexplicable (le secret de la poésie). On a beau vivre dans la maison d’à côté, dormir dans la chambre d’à côté, rapprocher son lit de celui d’à côté, il restera toujours une cloison, peut-être assez mince pour y sentir, derrière, le souffle du poète, mais suffisamment étanche pour que la poésie demeure à jamais un mystère insondable...

4 commentaires:

David a dit…

Très beau texte, même si le film m'a laissé de marbre, comme la poésie de Keats d'ailleurs.

Buster a dit…

La poésie de Keats paraît presque trop grande pour le film, à l’image du poème entendu à la fin, débordant le générique, alors que tout est fini. Mais le problème n’est pas là. Un poème ne peut être véritablement apprécié que dans sa langue d’origine, et dans le cas de Keats c’est flagrant, expliquant qu’en français ses lettres soient finalement plus émouvantes que ses poèmes. Prenez l’épitaphe en anglais qui est construit comme un vers avec les assonances whose/was, writ/water, en français ça ne donne rien, surtout si en plus on traduit "writ in water" par "écrit sur de l’eau" (il faudrait traduire l’épitaphe par quelque chsoe comme "ici repose l’homme au nom gravé dans l’onde", plus proche musicalement de l’original). Ceux qui restent extérieurs au film, c’est un peu pareil, ils ne se laissent pas portés par le mouvement du film, sa musicalité, butant en permanence sur ce qu’ils croient être de l’académisme parce qu’ils détachent chaque élément du film (les décors, les costumes, les fleurs, les papillons...), comme s’ils le traduisaient mot à mot, perdant du coup non seulement l’idée générale mais aussi l’harmonie d’ensemble.

Griffe a dit…

Bien d'accord, Buster, un regard analytique ne peut que passer à côté puisqu'il s'agit d'un grand film synthétique - comme on n'en fait d'ailleurs (presque) plus.

laurence a dit…

Le sujet du film est bien le lien qu'on peut ou ne pas... avoir avec la poèsie: l'enfant se retourne sur deux pesonnes qui se promènent cote à cote...et c'est très réussi dans l'évocation de cette poèsie anglaise à la fois quotidienne et magique ...