samedi 28 février 2009

Le bleu de la mer

Bien aimé le Bellamy de Chabrol. Film étrange, totalement flottant, au rythme (faussement?) paresseux, surtout au début, par son côté vacances, heure creuse, limite sieste digestive (par comparaison une série comme "Derrick" semble dopée aux amphétamines). Depardieu est énorme, ogresque, obélixien, occupant à lui seul la moitié de l’écran (c'est fifty-fifty, pour reprendre la formule du film). Qu’est-ce qui m’a plu alors? Justement cette impression diffuse de pente savonneuse (et un peu soporifique), où rien ne semble accrocher, comme glissant entre les doigts. Même la massivité de Depardieu finit par se fondre dans cette espèce d’enfouissement fictionnel où évolue le film, où les ressorts narratifs seraient non pas cassés mais délicieusement usés, à l’image d’un bon vieux sommier qui épouserait la forme (bonhomme) du cinéma d'hier, un cinéma passé (au sens des couleurs et des sentiments - plus qu’à Brassens, auquel le film est en partie dédié, c’est à Souchon que l’on pense), pas celui de la Nouvelle Vague dont Chabrol ne fut dans le fond qu’un "cousin", mais de ce qui en a découlé, le cinéma blafard des années 70, cette esthétique un peu terne, délavée, voire fadasse, qui est celle de la télévision et que personnellement j'aime beaucoup.
On l’aura compris, dans ce genre de film l’intrigue policière n’a strictement aucun intérêt (elle n'en avait déjà pas beaucoup à l'époque des Lavardin), même le secret qui, en dehors de l’alcool, unit Depardieu et Cornillac (le jeune frère) n’est pas l’essentiel. Je ne crois pas que ce soit non plus Depardieu, comme il a été écrit un peu partout (que l’acteur se confonde avec son personnage, et l’auteur à travers lui, c’est le propre des grands films d’acteurs). Non ce qui fait la force de Bellamy c’est que dans ce film tout n'est qu'apparence, comme si le monde n'était plus qu'une triste vitrine (voir l'affiche du film, déjà trompeuse puisqu'elle nous montre un Depardieu en jean, décontracté, plus proche de Belmondo que du commissaire Maigret). La bourgeoisie de province, jadis traitée au vitriol, se réduit ici à un gentil couple d'homos, parfaitement transparents. Pour le coup on n’est pas dans les puissances du faux comme chez Welles (Chabrol ne l’a jamais été de toute façon), mais on n’est pas non plus, du moins on ne l’est plus, dans la dialectique langienne. Dès les premiers plans du film, le panoramique sur la mer à partir de la tombe de Brassens nous fait croire que c'est filmé depuis le cimetière marin de Sète. Or Brassens est enterré de l’autre côté, en contrebas, dans le cimetière des pauvres. Un mouvement mensonger donc qu'épouserait le film dans sa totalité puisque le plan final reprend la même vue sur la Méditerranée. Tout serait truqué, de l’intrigue elle-même (un tissu d’invraisemblances même si c’est tiré d’un fait divers) aux relations de Depardieu/Bellamy avec les autres, aussi bien sa femme (la jalousie qu'il éprouve à son égard semble de pure convention, histoire de se convaincre que son désir est toujours intact), que son frère qu'il maltraite parce que celui-ci le renvoie à ses propres démons (d'où aussi, par effet de compensation, son côté bon samaritain, ce besoin d'aider l'escroc, plus à plaindre qu'à punir), une sorte de miroir appelé à se briser à l’instant fatidique - cette fois je ne dévoile rien -, le seul moment de vérité du film (plus que la confidence sur l’oreiller qui l'a précédé). Là, pendant une fraction de seconde, le récit se troue et le film avec. On pense à Aragon: "le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure", ce qui donnerait finalement au bleu de la mer vu ensuite (un bleu picassien) une autre tonalité que celle du début. Exit Brassens, Simenon, Depardieu et même Chabrol. Quelque chose est passé (qu’on devine après coup, c’est la magie des mises en scène "invisibles"). Quoi exactement? A Libé, ils cherchent encore...

mardi 24 février 2009

[...]

Vu Ricky de François Ozon. Bon d’accord, il serait facile de dire que le film voltige, papillonne ici et là mais n’arrive pas vraiment à décoller. Ou encore que les intentions d’Ozon sont louables - mêler fantastique (Polanski, Cronenberg) et réalisme social (les Dardenne, Loach) - mais que le projet, si ample soit-il, accouche d’un film étriqué et sans véritable surprise (difficile de voir le film sans connaître le pitch, c’est pourquoi d’ailleurs s’interdire de dévoiler le "prodige" - des ailes qui poussent dans le dos d’un bébé - comme le font Kaganski et je ne sais plus quel critique de Positif est ridicule puisque tout le film étant articulé autour de ce phénomène, non seulement ça ne relève pas du spoiler que d’en parler mais surtout c’est se condamner aux pires circonlocutions, donc à ne rien dire finalement du film, que de ne pas en parler). Alors oui, dire de Ricky qu’il est riquiqui serait trop facile. L’ennui est que c’est exactement ce que j’ai ressenti. Ozon filme avec des ailes de poulet (ça aussi c’est facile). Tout cela manque d’envergure. Les intentions sont là, clairement affichées, trop même - on n’accusera pas Ozon de velléités - mais le résultat n’est pas à la hauteur. Et qu’on ne prenne pas prétexte d’une certaine "ankylose du cinéma français" (c'est Chronic'art que je vise ici) pour trouver le film audacieux, en considérant comme une prise de risque au niveau de la fiction ce qui n’est en réalité qu’une astuce scénaristique (un bébé avec des ailes). Question risque, et pour s’en tenir au seul cinéma français, on a connu des films autrement plus hardis. Sans même convoquer Rohmer, qui en ce domaine reste le plus intrépide de nos cinéastes, citons par exemple Vecchiali, Brisseau, Breillat, Guiraudie, Bozon, Pierre Léon, etc. En fait si Ricky n’arrive pas à décoller c’est parce qu’Ozon, comme tout auteur talentueux mais trop sûr de son talent, refuse que le film lui échappe un peu, qu’à la différence de son héroïne il ne lâche pas la ficelle, autrement dit nous rappelle en permanence les enjeux de son film, au risque (c’est bien le seul) de le réduire à ces œuvres trop bien ficelées que l’on voit avec un certain plaisir mais qu’on oublie rapidement une fois vues.
Soyons juste, il y a quand même des moments où le film se libère, où quelque chose se passe qui n’était peut-être pas prévu dans le scénario, des moments assez beaux qui concernent essentiellement le personnage de la petite fille, moments enveloppés de mystère où l’on se demande si le personnage n’est pas l’instigateur de tout ce qui arrive (le fait que la jeune actrice s’appelle Mélusine n’est peut-être pas étranger à mon envie de lui voir jouer le rôle d’une petite fée). Mais non, fausse piste, Ozon est beaucoup trop sérieux, il suit implacablement la ligne qu’il s’est fixé: d’abord injecter un peu d’étrangeté (ça passe surtout par la musique) dans un univers au réalisme volontairement glauque (c’est "Bienvenue chez les prolos", je n'entre pas dans les détails), le tout rythmé par les cris et les pleurs du bébé; puis greffer du fantastique (plus exactement du merveilleux - cf. Todorov pour le distinguo - car l’idée c’est ça: s’extraire du sordide par le biais du merveilleux), mais sans rompre avec la veine naturaliste du début (ainsi le développement hyperréaliste, et franchement peu ragoûtant, des ailes du bébé, un bébé qui semble lui tout droit sorti d'une pub pour Pampers). Arrivé à ce stade, on pouvait espérer que le film se détourne enfin de sa trajectoire, qu’il nous prenne à revers. Hélas il n’en est rien. La fable s’alourdit de plus en plus, ça prend même l'allure d’une allégorie incroyablement cucul (l’enfant qui vole des ses propres ailes) et la morale tartignolle qu'on ne voulait pas entendre (sur la famille, la relation mère-enfant, le rôle du père, etc.), eh bien elle finit par vous éclater en pleine gueule, avec ce dernier plan d'une mièvrerie confondante sur l'héroïne allongée et béate, le ventre rond baigné de soleil, enfin réconciliée avec son désir d'enfant...

dimanche 22 février 2009

Valentin

Et puisqu’on est toujours au Mexique, j’en profite pour publier cet autre film - magnifique - de Bruce Baillie (trouvé là encore dans la vidéothèque de Zohiloff, une vraie mine d’or):



Valentin de las sierras de Bruce Baillie (1968).

"La chanson de Valentin, héros de la Révolution, interprétée par José Santollo Nasido à Santa Cruz de la Soledad (Chapala, Jalisco, Mexico)".

samedi 21 février 2009

La bête humaine

Après quelques détours, je reviens à Buñuel et ses petits films mexicains. Aujourd’hui: El bruto. C’est un des moins connus, c’est pourtant un de mes préférés. Cela aurait pu s’appeler "la Bonne, la brute et le truand". La brute c’est un ouvrier des abattoirs (ceux du Rastro à Mexico), aussi fort que rustre, engagé par un propriétaire sans scrupules (le truand) pour l’aider à chasser un groupe de locataires qui refusent d'être expulsés. Ne maîtrisant pas sa force, il tue le meneur, un vieil homme malade, puis se fait "déniaiser" (si l’on peut dire, la bêtise lui collant à la peau jusqu’à la fin du film) par la femme du propriétaire, avant de s’éprendre de la fille (la bonne) de celui qu’il a tué, ce qui suscite évidemment la jalousie de la première, qui révèle alors à la seconde que la brute est le meurtrier de son père puis, ayant échoué à le reconquérir, fait croire à son mari (le truand, vous me suivez?) qu’il a abusé d'elle, ce qui bien entendu entraîne une "explication" entre les deux hommes, avec à l’arrivée la mort du truand, la brute ne mesurant toujours pas sa force. La police débarque, la femme, dont la haine se lit sur le visage (j'ai pensé à Mercedes McCambridge dans Johnny Guitar), l’exhorte à tirer sur la brute ("matalo! matalo!" crie-t-elle, hystérique) pendant que celui-ci cherche à fuir. Il est finalement abattu, au grand désespoir de la jeune fille, le film se terminant sur ce plan célèbre où la femme, complètement hagarde, comme si elle avait elle-même tué la brute, croise le regard d’un coq...
On a souvent comparé Buñuel à Stroheim, rapprochement un peu hasardeux (le naturalisme n’est jamais vraiment transfiguré chez Buñuel) mais qui trouve ici peut-être un semblant de justification à travers quelques éléments (une vision sans complaisance du monde, même ouvrier, le symbolisme de certaines scènes comme le parallèle entre les morceaux de viande vus à la boucherie et les corps des deux hommes tués par la brute, ou encore cet autre morceau de viande que l’on voit griller sur un feu pendant que la brute s’attaque en douceur et dans l’obscurité au "petit capital" de la jeune fille - très belle scène d’amour). En fait c’est surtout le personnage de la brute qui donne au film son côté un peu stroheimien. Certes il n’y a pas cette massivité dense que décrit Narboni à propos de Stroheim, il s’agit plus d’épaisseur mais une épaisseur que Buñuel arrive à affiner, sinon à adoucir, non pas comme chez Stroheim par quelques pointes de raffinement, voire de délicatesse, mais par cette forme d’ironie qui, on le sait, est sa marque de fabrique - l'ironie au sens voltairien du mot, qui n'a rien à voir avec l'humour tel qu'il apparaît dans le film à travers, par exemple, le personnage truculent du grand-père. A propos de ce film, Buñuel rappelait l’anecdote (seules les anecdotes sont intéressantes dans les entretiens avec Buñuel) concernant l’acteur principal, Pedro Armendáriz, qui sur le tournage non seulement tirait régulièrement des coups de revolver à l'intérieur du studio mais surtout refusait catégoriquement de porter des chemises à manches courtes ou encore de dire le mot "derrière" parce que ça faisait trop pédéraste. Je me demande si la réussite du film ne vient pas justement de la délectation toute ironique avec laquelle Buñuel s’amuse à écorner la virilité de l’acteur (et à travers lui le machisme en général) en accentuant, à la faveur d’une attitude ou d'un geste (on sait que la direction d’acteur chez Buñuel passe souvent par l’exécution de gestes précis, ce qui oblige l’acteur à se concentrer sur ce qu'il doit faire et ainsi à moins penser à son personnage), la préciosité, voire la féminité, qui existe chez le personnage et que l’on devine "derrière" son virilisme de surface. Si El bruto retrace la trajectoire sexuelle d’un grand béta (ce qui le rend finalement attachant), celle-ci ne peut être que vouée à l'échec puisque le personnage passe sans coup férir de la belle salope (et son désir un peu trop vorace) à la pauvre oie blanche (et sa tendresse un peu trop mièvre), deux extrêmes qui loin de le satisfaire (dans le rapport actif/passif) lui rappellent au contraire l'irréductibilité du désir féminin à son propre désir. Sauf que là on ne sait pas vraiment (l'ambiguïté est, avec l'ironie, la caractéristique principale du cinéma de Buñuel) si cet échec est à rattacher à son "manque de conversation", comme il est dit dans le film (comment séduire une femme sans les mots?), ou à une homosexualité bien refoulée, ce que je croirais plus volontiers... (à suivre)

vendredi 20 février 2009

Red roses




All my life de Bruce Baillie (1966). [via zohilof]
"Caspar, Californie, vieille palissade ornée de roses rouges".

mardi 17 février 2009

[...]

Revu Old joy de Kelly Reichardt. Décidément ce film est une pure merveille. Arriver à transcrire avec autant de justesse, autant de délicatesse, les petites failles angoissantes de l’existence, c'est tout simplement prodigieux. Rappelons les faits: deux amis que des choix de vie ont séparés (plutôt des non-choix en ce qui concerne Kurt, le personnage "immature" et gentiment crazy, campé par Will Oldham) se retrouvent le temps d’un week-end pour une balade en forêt, avec comme destination les sources d'eau chaude de Bagby (c'est dans l’Oregon). Loin des bruits de la ville, loin des bruissements du monde, relégués à l’arrière-plan, plus exactement en fond sonore (une émission politique entendue à la radio, au début et à la fin du film), Kelly Reichardt vous fait vivre, au son de quelques accords de guitare (signés Yo La Tengo), une expérience que vous n’êtes pas prêt d’oublier: ça commence par ce qui pourrait être l’ouverture d’un film de terreur (un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps vous propose au téléphone de faire une promenade dans les bois, il dit connaître l’itinéraire mais, en cours de route, se trompe de direction...), ça continue par ce qui pourrait être la scène nocturne, au coin du feu, d’un western gay (l’ami vous confie sa théorie de l’Univers - assimilé à une larme qui tomberait éternellement dans l’espace - mais surtout que vous lui manquez terriblement). Et puis non, rien de tout cela, le soleil réapparaît ("Sunshine" crie Will Oldham, alias Bonnie Prince Billy) et vous voilà parti pour une randonnée écologique au milieu des cours d'eau, des arbres moussus, des fougères et des limaces, avec un chien, bout de bois à la gueule, pour vous accompagner, jusqu’à ces fameuses sources où là, subitement, le temps semble s’arrêter. Un bain chaud dans le creux d’un tronc d’arbre, pendant que s’égouttent les dernières traces de pluie et qu’un oiseau chante. L’ami vous raconte une histoire à dormir debout puis vient subrepticement vous masser le cou. Vous résistez un peu, vous êtes tendu, mais finalement vous vous laissez faire. Et c’est l’extase (ah la main qui glisse dans l’eau). Blissfully yours. Un petit nirvana, un sommet de sensualité. Et après? Après, rien, le vide absolu, terrifiant, comme toujours après de tels moments, si intenses. C’est le retour à la ville, vous êtes songeur (vous attendent, à la maison votre femme qui elle-même attend un enfant, et demain le boulot), lui est totalement perdu (personne ne l’attend): "La tristesse n’est qu’une joie passée"...

vendredi 13 février 2009

Anne, ma soeur...












Barbe bleue de Catherine Breillat (2009).

Pour l'instant je ne le vois pas encore venir ce film, je ne vois que la neige qui poudroie et la pierre qui verdoie, mais c'est celui que j'attends avec le plus d'impatience. Pas à cause de Perrault et de sa Barbe bleue. Pas non plus à cause de Bataille et de son Gilles de Rais. Peut-être à cause de Martinet et de son Jérôme, ce roman monstrueusement génial dont je vous ai déjà parlé et dont je vous livre ici l'excipit:

"Avec le sang de Paulina, j'ai écrit plusieurs fois le nom de Solange sur les murs de la salle à manger. J'étais sûr que, lorsqu'elle reviendrait, elle serait sensible à cette délicate intention. Je n'avais pas réussi à dévorer cette sale gamine entièrement. Je commençais à me sentir un peu barbouillé. Ce goût effroyable dans ma bouche, je ne l'oublierais jamais. Je me suis dirigé vers le palier. Il m'avait semblé entendre un bruit de pas. J'ai allumé la minuterie et j'ai jeté un coup d’œil dans la cage d'escalier. Mais non, personne. J'avais encore la bouche un peu poisseuse. Je n'avais pas sommeil. N'eût été cette légère sensation d'écœurement, je me serais senti dans une forme éblouissante. J'ai éclaté de rire en me disant que, malgré tout, lorsqu'elle se déciderait à revenir, cette nuit, demain, ou un autre jour, elle serait quand même drôlement surprise, Solange." (Jean-Pierre Martinet, Jérôme, 1978) 

Mais surtout à cause de Breillat, une cinéaste qui importe dans le paysage cinématographique français (j'ai mis du temps à lui reconnaître cette importance), paysage assez morne, si on le regarde comme Anne du haut de sa tour (position que d'aucuns jugeront bressonienne), et ce malgré les quelques jolis météorites qui chaque année s'y déposent, ici et là.

Ci-dessous le pitch de son Barbe bleue

Souvent les contes des fées prennent comme personnage central des sortes de serial killer d’enfants: ainsi en va-t-il des Ogres.
Mais Barbe Bleue en est la figure emblématique. C’est aussi dans les années 50-55 le conte préféré des petites filles modèles.
C’est le cas de Catherine, elle adore effrayer sa grande sœur Marie-Anne en lui lisant obstinément le conte jusqu’à ce qu’elle pleure.
En même temps Catherine se projette dans le conte, elle y devient la princesse Marie-Catherine, la dernière femme de Barbe Bleue, celle qui ne rejoindra pas les femmes pendues qui l’ont précédée. Parce qu’elle, elle est la princesse vierge que l’Ogre ne peut se résoudre à tuer. Cette hésitation lui sera fatale.
Ainsi la vierge obtient la tête du Géant.   

dimanche 8 février 2009

A l'envers

Pas encore vu l’Etrange histoire de Benjamin Button de David Fincher. Je devais y aller hier, et puis finalement non, je n’ai pas eu le courage. Le courage? Oui, parce qu’il faut que je vous dise, je suis allergique au latex. Enfin pas vraiment allergique, je supporte le caoutchouc sans problème, mais réfractaire à tout ce qui touche (au cinéma) aux transformations physiques d'un acteur. Surtout le vieillissement. Les prothèses, les postiches, les maquillages, tout ça m’est insupportable (sauf évidemment lorsque la métamorphose relève du fantastique, ce qui n’est pas exactement le cas ici, le rajeunissement du héros, aussi invraisemblable soit-il, étant interprété comme une manifestation plus contre-nature, donc scandaleuse, que surnaturelle). Quand c’est discret, ça passe, mais dès que cela devient monstrueux, que ça vire au freak, ça ne passe plus, il se dégage quelque chose de malsain, de morbide - en plus c’est souvent d'une laideur absolue, sans une once de poésie -, bref je ne vois plus que cela et ça m’empêche d’apprécier le reste. Je préfère qu’on fasse appel à un autre acteur que de voir celui-ci excessivement vieilli ou totalement défiguré.
Hier donc, j’étais parti pour voir le film à l’UGC Danton (salle Prestige, s'il vous plaît). Mais, chemin faisant, je me suis mis à repenser aux photos de Brad Pitt en Benjamin Button, à son corps hybride numérisé, cet aspect tératologique, beurk, ça m’a dégoûté et l’envie, qui déjà n’était pas très grande, s’est subitement envolée. J’ai fait demi-tour, je suis passé chez Gibert acheter la nouvelle de Fitzgerald dont le film est tiré (j’ai acheté le livre publié chez Pocket à 1,50 € car chez Gallimard non seulement c’est plus cher mais en plus la traduction est épouvantable) et, de retour chez moi, j'ai lu la nouvelle, elle fait une quarantaine de pages, autant dire que je l’ai lue d’une traite.
Au début c’est dur, il faut arriver à oublier Brad Pitt, le latex et Cie, mais c’est comme une remontée dans le temps, au traits de Brad Pitt se substituent peu à peu ceux de Robert Redford, ce qui n’a rien d’étonnant vu que Pitt a longtemps été considéré (depuis Et au milieu coule une rivière) comme l’héritier de Redford, mais surtout parce que Redford c’est Gatsby le magnifique, le chef-d’œuvre de Fitzgerald. Aussi, à mesure que j’ai avancé dans le livre, c’est bien Redford que j'ai vu rajeunir, sauf que là le rajeunissement est toujours resté dans les limites de sa propre image, c’est-à-dire de son image d’acteur, en gros de 65/70 ans à 25/30 ans. Au-delà, ce n’était plus lui. En deçà, ce n’était pas encore lui.
Dans le fond, le film retrace peut-être le double itinéraire de l’acteur Brad Pitt, un itinéraire qui plus est à l’envers: 1) quand les deux âges (civil et biologique) convergent, c’est l’outsider finchérien, se "redfordisant" progressivement, jusqu’à devenir aussi gatsbyen que Redford lui-même; 2) quand les deux âges divergent, c’est l’icône redfordienne se détachant inexorablement de son modèle jusqu’à devenir insignifiante. Evidemment tout ça est faux puisque je n’ai pas vu le film, un film qui je l'espère dépasse ses propres enjeux (des transformations numériques de Pitt à la linéarité dédoublée du récit), sinon le regard que pose Fincher, à travers cette trajectoire à rebours, sur le cinéma hollywoodien classique (si j’en crois les exégètes du film), se limiterait au seul cinéma rétro des années 70 (Clayton, G.R. Hill, Pollack, etc.), dont Redford fut justement la figure de proue, une forme certes agréable mais d’une joliesse quand même assez fade.

Bon alors je vais le voir ce film?

mercredi 4 février 2009

[...]

Vu le Chant des oiseaux d’Albert Serra. Que dire qui n’ait déjà été dit? C’est un film littéralement extra-vagant, qui s’avance là où on ne va jamais mais en même temps sans trop savoir où il va. Paradoxe comme l’est ce mélange de sublime et de grotesque, de grâce (la splendeur quasi hypnotique des plans) et de pesanteur (les corps trop lourds et encombrants des Rois mages), ce qui faisait déjà le prix du premier film Honor de cavalleria.
Les critiques ont trouvé un terme pour défendre les films réputés difficiles, austères et un brin ennuyeux, ils parlent de films "exigeants". Le Chant des oiseaux est un film exigeant, moins pour le spectateur, rompu depuis longtemps à ce genre d’exercice (les Straub sont passés par là), que pour le cinéaste lui-même, s’imposant des règles de tournage (acteurs non-professionnels, paysages insolites, longs plans-séquences étirés au maximum et comme enregistrés à l’état brut...) qui font de ses films, sans véritables scénario ni dialogues, d’incroyables expériences. Et comme dans toute expérience, une incertitude totale quant au résultat. On passe par tous les états: sidération (c’est beau), amusement (c’est absurde), exaspération (c’est long), avant de recommencer, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un état finisse par l’emporter sur les deux autres. Le plus souvent c’est la beauté d’un plan (de Sjöström à Snow) qui l’emporte, tels ces paysages de glace ou de sable, saisis dans toute leur matérialité (ah ce noir et blanc granuleux, s’effilochant par instants jusqu’à devenir entièrement gris, enfin du numérique qui ne verse pas dans l’hyperréalisme), une beauté qui peut confiner à la pure poésie (les Rois mages dans l'eau, filmés en contre-plongée). Parfois c’est l’absurdité d’une situation (Beckett forcément) qui l’emporte, telles ces discussions à n’en plus finir pour savoir si on passe par là ou si, allongés les uns contre les autres parmi les branches (alors que le paysage semble désertique à perte de vue!), untel peut se pousser un peu. Il arrive même que beauté et absurde se confondent, comme dans la séquence où les trois personnages s'éloignent lentement avant de disparaître derrière une dune, puis, au bout d'un certain temps, de réapparaître suivant une direction opposée.
Mais il arrive aussi que l’exaspération prenne le dessus. Ainsi la séquence avec Marie, Joseph, l’agneau et l’enfant Jésus, la partie faible du film, où la magie n’opère plus vraiment (normal, me direz-vous, puisque les Rois mages y sont absents). Le film jouant beaucoup sur la spontanéité des acteurs, on notera que ça fonctionne avec les acteurs qui n'appartiennent pas au milieu du cinéma (du maçon à l'ancien prof de tennis) et nettement moins avec ceux qui en font partie (Joseph est joué par un critique de cinéma, Marie par une productrice), comme si une certaine innocence, par rapport aux enjeux du film, était nécessaire pour que l’alchimie se produise. C’est sûrement une coïncidence mais cela m’a intrigué. En tous les cas, c’est bien la présence de ces trois Rois mages qui permet au Chant des oiseaux d’échapper aux dangers du film contemplatif comme aux écueils du cinéma "art et essai" ou de certains films expérimentaux, style Pointligneplan. Et finalement c’est tout le défi du film que d'arriver ainsi à maintenir le cap sans s'égarer dans les impasses d'un cinéma trop cérébral ou trop sensoriel, n’y réussissant pas toujours (déjà Honor de cavalleria déviait de sa ligne sur la fin), l’étoile qui le guide disparaissant parfois, elle aussi, derrière un nuage (que serait alors, dans l'esthétique du film, une trop grande volonté d'abstraction, un trop grand souci de radicalité), mais pas suffisamment, heureusement, pour nuire à sa réussite...

dimanche 1 février 2009

Subida al cielo

J’ai comme l’impression que Buñuel ne vous intéresse pas. Très bien, continuons alors. Avec aujourd'hui la Montée au ciel. Je vous rappelle que j’ai vu aussi El bruto, les Hauts de Hurlevent, On a volé un tram, El rio y la muerte. Depuis la dernière fois j’ai même vu deux autres films: le Grand noceur et Don Quintin l’amer. C’est dire si vous n’en avez pas fini avec Buñuel.

Donc la Montée au ciel. C’est un petit bijou dont le charme tient d’abord au caractère "cheapé" du film (l'argent manqua avant la fin du tournage), lui conférant par endroits un côté presque ulmérien. Un jeune homme dont la mère est mourante doit, le lendemain de ses noces, partir en bus pour la ville chercher un notaire afin que celui-ci s'occupe de l’héritage que convoitent avidement ses deux frères. Le mouvement du film est celui d’un suspense: notre héros reviendra-t-il à temps, avant que sa mère décède (ou que ses frères se partagent l'héritage)? C’est surtout le mouvement d’un "suspens", celui du désir bien sûr, puisque le mariage n’ayant pas été consommé (très belle scène au début, quand les mariés partis rejoindre, selon la coutume locale, l’île où ils doivent passer leur nuit de noces, sont interceptés par l’un des frères venu les informer de l’état de santé de la mère, et qu’ils doivent alors rentrer, la petite barque fleurie accrochée au bateau du frère avec la mariée seule à bord, tout entière à sa déception), il s’agit pour le jeune homme de revenir au plus vite conclure ce qu'il a laissé en plan. Le parcours ne sera pas sans embûches, ce qui donne aussi au film une petite touche picaresque, avec des personnages hauts en couleur: un chauffeur qui va dormir sur le toit de son bus pendant que le héros le remplace au volant, un candidat à la députation qui sort systématiquement son arme pour faire passer ses ordres, un vieux râleur à la jambe de bois, etc. Et puis évidemment, parmi les passagers, Raquel, le personnage central du film, venue là dans le seul but de séduire le marié et de griller ainsi la politesse à la mariée.
Il y a au milieu du film une célèbre scène de rêverie: le jeune homme, après avoir croqué le fruit offert par la belle tentatrice, s’imagine au fond du bus, soudain transformé en jardin d’Eden, embrasser la jeune femme qui s'est déshabillée. On voit alors une longue et gigantesque pelure sortir de sa bouche et serpenter, tel un ruban, jusqu'à sa mère en train d'éplucher le fruit! Inutile d’interpréter une telle scène, comme le fait lourdement Tesson dans son bouquin sur Buñuel, tant les clés psychanalytiques y sont à ce point manifestes. Ce qui se dégage ici c’est moins la poésie surréaliste (un peu eisensteinienne aussi, du type "plongée dans le sein maternel") et gentiment désuète de la scène que l’érotisme même de l’actrice (à l'origine, une danseuse de rumba qu'on reverra dans les Hauts de Hurlevent et On a volé un tram), quelque part entre la Silvana Mangano de Riz amer et la Harriet Andersson de Monika (cf. la séquence de la rivière), une sorte de figure en creux, mais bien en chair, de ce qui a longtemps nourri la cinéphilie et son fétichisme. Ce que je veux dire c’est qu’il y a là une forme pauvre (et donc moderne), au-delà de son aspect un peu kitsch, du cinéma de genre hollywoodien, parfois proche du cinéma bis, à l’image de cette séquence incroyable où l’on voit, dans un décor en carton-pâte, une petite maquette du bus en train de gravir le col qui donne son titre au film. Au-delà de la métaphore sexuelle (Raquel est parvenue à ses fins), c’est bien l’essence d’un certain cinéma qui est convoquée ici, la miniature renvoyant à Ulmer, on l'a dit, alors qu’au départ c’était la veine réaliste, quasi documentaire, du cinéma qui semblait convoquée. Et que cela ait été favorisé par des contraintes économiques ne change rien à l'affaire tant la mise en scène, on le sait, consiste avant tout à trouver des réponses aux inévitables contraintes d'un tournage. A ce titre, on ne peut que regretter que dans les années 40 Buñuel n’ait jamais pu tourner à Hollywood... (à suivre)