dimanche 13 décembre 2009

Les rubis du prince birman

Ce fameux secret de fabrication dont parle Biette à propos du cinéma de Dwan, je crois que c’est dans un film comme Escape to Burma (les Rubis du prince birman) qu’on peut l'appréhender au mieux. Le film n’a peut-être pas la perfection de Silver lode (Quatre étranges cavaliers), Tennessee’s partner (le Mariage est pour demain) ou encore Slightly scarlet (Deux rouquines dans la bagarre), mais il dégage une telle poésie, un tel équilibre dans l’agencement de ses éléments (et de ses couleurs) qu’on peut bien parler ici de secret. Dans le même registre, celui du film d’aventures exotique, la Perle du Pacifique Sud, que Dwan tourna la même année, et qui en est un peu le pendant, apparaît en comparaison incroyablement fade. Disons que la Perle a du charme, à l’image de son interprète principale - ah, les jambes de Virginia Mayo! -, alors que les Rubis est un enchantement permanent. La magie opère du début à la fin, du premier au dernier plan, sans jamais s’interrompre, de sorte que le film vous met dans un état de bonheur rarement atteint. (Le vrai pendant du film, c'est bien sûr Appointment in Honduras de Jacques Tourneur, produit aussi par Bogeaus.)
Allan Dwan est un grand metteur en scène parce qu'il est resté, dit-on, "fidèle à l’esprit comme à la forme des chefs-d’œuvre de la Triangle" (c’est ce qu’on peut lire dès 1955 dans la note que lui consacrent les Cahiers dans leur "dictionnaire des réalisateurs américains contemporains"). Or il est évident, lorsqu’on voit ses films de la dernière période, sans même avoir vu ceux qui l’ont précédée (les 4/5 sont de toute façon perdus), que le cinéma de Dwan a évolué, que le manque de moyens (encore plus flagrant, j'imagine, pour les films Republic de la période 46-54) n'a pas seulement permis de mieux révéler la simplicité originelle, griffithienne, de ses films, mais a conduit aussi à la dépasser pour atteindre ce bonheur que procure leur vision, un bonheur qui, donc, ne soit pas dû à leur seul archaïsme formel, mais bien à une forme de poétique qui appartienne en propre à Dwan - aidé en cela par toute une équipe: John Alton (photo), Van Nest Polglase (décors), Gwen Wakeling (costumes), Louis Forbes (musique), James Leicester (montage) et bien sûr Benedict Bogeaus (production) - et lui permette de rivaliser avec les plus grands, comme Ford ou Hawks.
Ce qui caractérise Escape to Burma, c’est autant la science de l’espace chez Dwan que sa capacité à transformer le cinéma d’évasion en évasion pure (le "escape" du titre), en purs moments de cinéma, à suspendre ainsi le Temps, à s’en affranchir, le temps que dure le film, de sorte que rien ne puisse y entrer, depuis le plan d’ouverture, celui du générique (une statue de guerrier dans la jungle), balayé par le vent - balayant par-là même les petits morceaux de réel qui pouvaient encore traîner et vous distraire du film -, jusqu’au baiser final, puisque, bien sûr, ce temps est aussi celui du sentiment amoureux. Vous allez me dire que c’est la vocation du cinéma d’évasion et qu’il n’y a là rien de spécifique. Oui, sauf qu’ici il y a un petit plus, qui fait que l’on n’est ni dans la jouissance de ce qui nous est raconté, lorsqu'on sait à l'avance comment ça va finir (mais on fait comme si on ne savait pas), ni dans le plaisir du récit dramatisé, lorsqu'on ne sait pas quelle sera l’issue (dilemme barthésien). Entre les deux, il y a cet état de bonheur que seuls les grands cinéastes sont capables de produire: lorsque le récit se suffit à lui-même, qu'il n'est pas entièrement déterminé par son dénouement, non pas que la fin de l'histoire n'a pas d'importance mais parce que la question du dénouement ne se pose plus...
Bon, je m’explique: si Robert Ryan est poursuivi pour le meurtre d’un homme, en l'occurrence celui du prince birman évoqué dans le titre français du film, on se doute bien qu’il est innocent. Mais lui ne le dit pas, il ne cherche pas non plus à le prouver (optant pour une attitude étrangement fataliste - on n’est pas chez Hitchcock), même à celle qu’il aime. Lorsque Barbara Stanwyck lui demande s’il a vraiment tué le prince, il lui répond que, de toute façon, ce dernier était mieux mort que vivant. Réponse sibylline, qui laisse entendre que le prince était mourant, mais dont on ne saisira pleinement le sens qu’à la fin et qui, sur le moment, laisse planer un doute quant aux circonstances. Reste, et c’est là où je veux en venir, que le film n’impose pas de fin particulière (comme dans Tennessee’s partner, où la fin aurait très bien pu être inversée - en ce qui concerne le sacrifice d’un personnage pour un autre - sans que cela ruine l’économie du récit), le désenchantement du héros est si justement rendu, si équitablement intégré dans la logique du film, que l’on peut parfaitement concevoir deux fins possibles, triste ou heureuse. Pour le dire autrement: même si on sait que la fin ne peut-être que radieuse (le happy-end étant de rigueur dans le cinéma hollywoodien, surtout d'évasion), une fin tragique n’aurait rien eu de choquant... Le bonheur est là, quand on peut ainsi goûter d’un film sans se préoccuper de ce que sera la fin. Bonheur d'autant plus grand qu'il est appelé à durer, longtemps après la fin du film, vous mettant dans une sorte d'euphorie, un peu béate, où domine l''impression, illusoire mais très forte, d'avoir vu "le plus beau film du monde"... Parce qu'il y a de tout dans Escape to Burma: aventure (on pense à Lang, bien sûr, et son diptyque le Tigre et le Tombeau), amour (les relations passent toujours par un tiers chez Dwan, comme chez Lubitsch, Hawks ou Rohmer, leur conférant un aspect très moderne - a-t-on souvent entendu dans le cinéma hollywoodien des personnages évoquer explicitement, comme ici, l'acte sexuel?), humour (un éléphant fait le clown, imitant Charlot?, et les singes sont plutôt farceurs - un drôle de bestiaire, vaguement hawksien là aussi)...
Evidemment pour que cela fonctionne il faut que la forme soit à l'unisson. Et là encore on est dans l'enchantement. Jungle luxuriante (le jardin de Slightly scarlet vient de là), exubérance chromatique: le film est divisé en trois parties correspondant aux foulards de couleur différente que porte Barbara Stanwyck: gris pour la rencontre avec Robert Ryan, l'aventurier, et la séquence (sublime) de chasse au tigre, avant les premières étreintes; bleu pour la rencontre avec David Farrar, le policier qui pourchasse Ryan; orangé pour l'espèce de "ménage à trois" que Stanwyck, Ryan et Farrar finissent par former, jusque dans leur fuite pour échapper aux hommes du sawbwa, le père du prince tué... On nage en plein artifice. C'est du faux mais on s'en fout.
Les foulards de Stanwyck m'ont fait pensé à Two-lane blacktop de Monte Hellman (autre film en Technicolor et en Scope, mais des seventies celui-là, certainement un des plus grands de l'époque) à cause bien sûr des pulls de Warren Oates (GTO dans le film) dont la couleur changeait sept ou huit fois (de quoi s'y perdre - je crois me souvenir d'un plan où Oates ne portait pas le bon pull). Quel rapport entre Dwan et Hellman? Je ne sais pas, c'est vague, juste une idée. Dans Two-lane blacktop, deux époques s'opposaient (même si ce n'était pas le propos du film), à travers l'affrontement des deux véhicules, une Chevrolet 55 grise et une Pontiac 70 jaune, soit respectivement l'année du film de Dwan et, peu ou prou, celle du film d'Hellman. D'où ma question: la différence entre le cinéma américain des années 50 et celui des années 70 ne se retrouve-t-elle pas, de façon exemplaire, dans l'utilisation que font, d'un côté, Dwan d'un foulard et, de l'autre, Hellman d'un pull-over? Dans Escape..., les couleurs sont intégrées, certes au décor, de façon un peu naïve (gris avec le vert de la jungle, bleu avec l'ocre de la terre, orangé avec le bleu de la nuit et de l'orage...), mais surtout au récit, où elles traduisent, naturellement, les affects de l'héroïne (gris = solitude et domination, bleu = amour et aveuglement, orangé = angoisse et détermination). Dans Two-lane..., en revanche, les couleurs n'ont plus ce caractère affectif, se contentant d'égayer, sans goût véritable, les séquences. Entre les deux, quelque chose s'est perdu. Quoi? L'innocence, c'est sûr. Peut-être aussi le secret des couleurs...

5 commentaires:

Vincent a dit…

J'aime beaucoup votre texte, et je suis très jaloux de ne pas avoir assez fait attention aux foulards de Stanwyck. Je suis resté obnubilé par les touches de rouge qui parsèment le film, au moins dans un plan sur deux. C'est devenu un vrai jeu.
Je suis plus mitigé, avec un film comme celui-ci, sur l'équivalence avec Ford ou Hawks. Cela vient peut être du fait que l'on connait mal le reste de la filmographie de Dwan, que sa perfection formelle ne me suffit pas ou du côté détaché, comme avec Tourneur, cette élégance avec laquelle il dédaigne les points faibles de ses films (certains, je ne dirais pas cela de "Silver Lode") et passe outre. Il y a chez Ford ou Hawks une dimension supplémentaire, que j'ai un peu de mal à définir, mais qui compte beaucoup pour moi. Peut être quelque chose qu'ils font passer et qui est vital. Chez Dwan, il y a le côté aristocratique de la simple beauté du geste
La notion de secret perdu me gène aussi un peu. Il est clair que ce cinéma était le résultat, outre d'un apprentissage "vierge" d'influences préexistantes, d'un système qui a cessé d'exister, et aussi de contraintes (financières, de censure). Mais j'ai quand même le sentiment que le secret de fabrication est passé, via une ou deux générations de cinéastes cinéphiles, qu'il a été assimilé et forcément adapté. Quoiqu'il en dise, on trouve des moments qui viennent de là chez Bogdanovich (par exemple) et je dirais même que ses meilleurs films tendent à ces moments.

Buster a dit…

Oui, c'est sûr, Dwan est beaucoup plus proche de Tourneur que de Ford ou Hawks. Je voulais juste l’extraire du socle griffithien. Le fait que 80% de ses films aient disparu fausse peut-être l’approche que l’on a de son œuvre. On a tendance à voir dans la fraîcheur et la légèreté de la dernière période la manifestation d’un certain primitivisme, renvoyant à Griffith et les films de la Triangle, comme si cette période prolongeait directement celle du muet. Pour ma part, je pense que Dwan a dû évoluer, esthétiquement parlant, et qu’il n’est pas resté si fidèle que ça au cinéma des origines (sauf peut-être dans les scènes d’action). Quand je dis qu’il rivalise avec Ford et Hawks, je ne sous-entends pas qu’il les égale, mais que son cinéma distille une forme de bonheur (dans la mise en scène, comme dans la réception des films) qui évoque certaines oeuvres tournées à la même époque par Ford ou Hawks (mais sur ce point c’est peut-être du dernier Lang qu'il serait le plus proche).
Sur le secret perdu, bon là je ne fais que reprendre ce que disait Biette, c’est l’axe Dwan-Tourneur. Que ce type de cinéma ait influencé de nouvelles générations de cinéastes c’est probable, même certain, mais c’est surtout dans l’esprit, car au niveau de la fabrication des films, je pense moi aussi que quelque chose s’est perdu (l’âme de la série B tout simplement?), qui tient justement à cette capacité qu’avaient ces cinéastes à tirer le meilleur parti de scénarios très conventionnels voire médiocres ou de décors déjà utilisés dans d’autres films, à littéralement les transcender, comme si l’imagination s’en trouvait décuplée.

elumiere a dit…

Question à la conne: L'edition du coffret dvd Dwan est de bonne qualité à niveau image ? J'ai entendu dire des choses contradictoires...

Merci bien, j'adore ce blog.

Fernando Ganzo

Buster a dit…

Merci Fernando.

Pour répondre à votre question, je dirais que c’est inégal, mais que ça ne m’a pas gêné, sauf peut-être, par moments, dans "Les rubis du prince birman" où les couleurs virent un peu.
Le problème est surtout celui des formats. "Quatre étranges cavaliers", "Tornade" et "la Reine de la prairie" sont au format 1:37 (d'après Carlotta) et présentent de loin la plus belle image. Les autres films ont été tournés également en 1:37 mais ont été projetés, à l'origine, en Superscope (2:0). Ici ils sont proposés, soit dans leur format de tournage ("la Perle"), et c’est somptueux, soit au format 1:77, autrement dit en 16/9 ("les Rubis", "le Mariage", "Deux rouquines"), et là, l’étirement de l’image (moins amputée qu’en Superscope, mais amputée quand même) altère forcément les couleurs. Mais ça ne nuit pas à l'ensemble, ça résiste bien, grâce au génie d'Alton...

dasola a dit…

Bonsoir, je ne connaissais pas non plus les films d'Alan Dwan. Le coffret des 7 films est une merveille (voir mon billet du 05/01/10). Mon préféré reste 2 rouquines dans la bagarre (le titre français est un peu "crétin"). Les rubis du Prince Birman est aussi pas mal du tout. Ton analyse est pertinente. Merci pour ce billet.