mardi 8 décembre 2009

La mère morte

Vaincre (sans convaincre).

Vu Vincere de Marco Bellocchio ("Coco Bel Œil", en français). Eh bien, jamais deux sans trois... Delorme nous avait annoncé un mois de novembre exceptionnel avec les films de Resnais, de Dumont et de Bellocchio. N’ayant pas aimé les deux premiers, je me disais que j'allais au moins aimer le troisième, d’autant que celui-là, il faisait vraiment, plus encore que le Resnais, l’unanimité auprès de la critique - des Cahiers à Libé, en passant par Positif, Chronic’art, les Inrocks, Télérama, l’Huma, le Monde, etc. Or, pas du tout... Si le film est supérieur au Resnais et (peut-être) au Dumont, il n’est pas si extraordinaire qu'on le dit. On vante un peu partout la virtuosité de Bellocchio, mais je serais tenté de dire que son film n’est justement que cela: virtuose. Il lui manque l’essentiel, la flamme qui lui permettrait d’atteindre l’objectif fixé, à savoir faire de Vincere un vrai "mélodrame futuriste", comme le dit le cinéaste dans la plupart de ses entretiens, et dépasser ainsi le travail de reconstitution, mieux: de re-création, du climat - assimilé ici à un climax permanent - de l'époque fasciste.
Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans le film? Justement sa part mélodramatique (c'est-à-dire de "mélo", un des plus beaux genres, sinon le plus beau, du cinéma). Je crois que Bellocchio n’a pas assez d’empathie pour le personnage d’Ida Dalser (et par-là même celui de son fils) pour qu’on puisse parler ici de mélodrame. Car qui dit mélodrame dit sublimation (bah oui...). Or le regard que porte Bellocchio sur son personnage est trop détaché, j’allais dire trop psychiatrique, pour que le drame soit intériorisé, et par la suite sublimé. Le contrepoint que représente cette femme, absolument seule dans son combat, perdu d’avance, contre la volonté d'un homme, épouse finalement la même forme (belle au demeurant, ce n’est pas la question), une forme que l’on peut trouver "audacieuse", comme le pense Béghin dans les Cahiers (seul texte un peu conséquent que j’ai lu sur le film, même si je ne partage pas l’avis), que celle dont recourt Bellocchio pour nous faire saisir ce qu'était le fascisme. Et c’est là le problème, vu que le contrepoint, pour le coup, il n'y en a plus vraiment (je parle du point de vue esthétique, évidemment, le seul qui importe en dernière analyse). Car à quoi le personnage d’Ida est-il censé s’opposer, esthétiquement parlant? A un certain art, contemporain du fascisme, le futurisme, à travers les notions de vitesse et de puissance - d’où le dynamisme et la vigueur des scènes, l’accélération du récit, la trépidation du montage, la grandiloquence de la musique... Très bien (tout le monde trouve ça génial, mais Bellocchio n’invente rien, il ne fait que traduire - brillamment, on l'a dit - en terme de rythme, la modernité du fascisme). Sauf qu'en faisant d'Ida un personnage de tragédie, plus que de mélo, renvoyant à la grande forme - celle de l'opéra et de la tragédie grecque -, Bellocchio le maintient du même côté que Mussolini et le fascisme. Au niveau de la forme, il n'y a pas de différence entre le Duce et la Dalser. A la folie mégalomaniaque du premier, le cinéaste substitue progressivement (le personnage de Mussolini disparaît lorsque celui-ci accède au pouvoir, au profit de l'image réelle, image d'archives, du Duce, avant de réapparaître sous les traits du fils) la folie tragique, on pourrait dire sophocléenne, de la seconde. Le film baigne ainsi dans une sorte de folie généralisée, paranoïaque, ce qui ne serait pas gênant si le sujet était effectivement le fascisme. Mais ce n'est pas le cas. Le fascisme, même s'il ne se réduit pas à une simple toile de fond, n'est ici qu'un contexte dans lequel s'inscrit le destin de l'héroïne. Et c'est ce destin dont on s'attend à ce qu'il soit transcendé, autant dire "extrait" dudit contexte (quitte à prendre quelques libertés avec l'Histoire), pour que l'émotion advienne. Or rien de tel: j'ai été plus ému par le visage ravagé de la religieuse qui, après avoir lu la lettre du fils, offre sa coiffe à Ida pour qu'elle puisse s'échapper de l'asile, que par tous les cris et les larmes de celle-ci.
On a l'impression finalement que Bellocchio fait payer à son héroïne le fait d'avoir épousé la cause fasciste (tout le monde est fasciste dans le film, par conviction ou lâcheté, sauf les vrais fous), en même temps que Mussolini (sa première rencontre avec Benito relève plus de la fascination que du coup de foudre). Ce qui l'intéresse est moins la douleur d'une mère, qui jamais plus ne reverra son enfant, que l'enfermement d'une femme par un système qu'elle a longtemps soutenu et que, d'une certaine façon, elle continue de soutenir en se réclamant l'épouse du Duce. C'est politiquement très fort, ça l'est beaucoup moins sur le plan mélodramatique. A aucun moment je n'ai ressenti la déréliction du personnage (ce qui semblait pourtant être l'enjeu du film, depuis la première scène où l'on découvrait Mussolini défiant Dieu devant un parterre de fidèles). Trop de rage, en définitive, dans ce film, ce qui ne peut que brider l'émotion... Ce qui explique aussi que, pour la faire naître (l'émotion), Bellocchio soit obligé de recourir aux bons gros effets, ainsi la scène, d'une mièvrerie confondante (là on est dans le mélo, mais le mauvais mélo) où Ida assiste à une projection du Kid de Chaplin et se retrouve, au moment fatidique, submergée de larmes (il s'agit évidemment du passage où l'enfant est arraché à son père). Ou mieux: celle où on la voit, par une nuit noire et enneigée, s'agripper, tel un animal en cage, aux grilles de sa prison. Ici, c'est vrai, quelque chose se passe. Oh rien de bouleversant, juste un léger frisson...

2 commentaires:

D&D a dit…

Une nouvelle fois, beaucoup de plaisir et d'intérêt à lire vos notes, ici sur le Bellochio.
Il faut dire que mon premier ressenti est très, très proche du vôtre. La question du mélodrame qui ne fonctionne pas du tout est assez troublante, puisque Bellochio semble en effet revendiquer haut et fort cette "forme". Comme vous, j'ai surtout été ému que par la religieuse permettant à Ida de s'évader (et quel acte !). Aussi, je pense comme vous - et vous l'exprimez mieux que je ne le ferais - que la dynamique du personnage ici est essentiellement tragique. Mais comme vous le soulignez aussi, c'est alors la dynamique du film et de son propos qui peinent à se dessiner dans ce rendu "tragique"-là, puisque nous ne pouvons pleinement ou profondément considérer et/ou ressentir que nous sommes confrontés à une opposition violente de deux mondes, de deux pensées, ou de deux pôles...
D'ailleurs, pour le dire très bêtement, je ne comprends pas bien ni où Bellochio veut en venir, ni ce qui le motive profondément, intimement, dans cette histoire, telle qu'il nous la transmet.
Reste la question de son envie de cinéma, sans doute sincère, je le dis vraiment sans ironie, mais que je trouve beaucoup plus "affichée" ici que réellement "à l'oeuvre", ainsi de la dernière scène que vou citez dans votre billet, et à laquelle je ne parviens pas à adhérer vraiment non plus.
Peut-être que la scène qui me restera le plus en mémoire est la scène d'amour dont le premier mouvement d'étreinte m'a vraiment saisi. En revanche, à partir du moment où, dans la continuité de cette scène, les deux amants sont profondément séparés (lui n'en finissant pas de regarder ailleurs, et elle de l'appeler "mon amour", pour faire court), je me suis senti atterir violemment tant j'ai trouvé ça démonstratif et appuyé, même si coulé avec une certaine fluidité.
Et sans nécessairement atteindre aux deux pôles de cette scène-là, je crois que le film m'aura fait cet effet souvent : la respiration possible, quelque chose va advenir... et non, un effet ou un autre, ô la belle bleue, ô la belle rouge, mais rien qui "prenne", ni dans l'émotion, ni dans la proposition (dans son devenir).
Tout cela dit, quelque chose de pas mal autour du charisme sexuel, il m'a semblé, et les deux comédiens principaux y sont pour beaucoup.
Heureusement que je n'écris pas trop souvent, car vraiment, qu'est-ce que je suis long ! Vous me direz si cela vous ennuie.

Buster a dit…

Vous n'êtes pas trop long, bien au contraire, et je vous remercie, ça fait plaisir de lire des commentaires comme le vôtre, moi-même j'aurais pu écrire une note beaucoup plus longue tant le film me laisse perplexe.
Je vois que nous avons vu le même film et que nous nous posons les mêmes questions, sans véritables réponses. Celles-ci passent peut-être par l'idée d'"impossible contrechamp" qu'évoque Pierre Léon sur son Blob. J'essaierai d'y revenir.