samedi 7 novembre 2009

KB jardin

Le problème avec Resnais, c’est que son univers esthétique est exactement à l’opposé du mien. Question de goût, on est d'accord, c'est pourquoi je ne discuterai pas de tout ce qui m’agresse visuellement quand je regarde ses films (excepté lorsqu'il s'inspire de la "ligne claire" de Jacobs et Hergé, comme dans Smoking/No smoking), épreuve toujours déplaisante, et d'autant plus aujourd'hui avec les Herbes folles, que dans ce film Resnais a fait très fort, l'œuvre atteignant des sommets de laideur - du bariolisme kitsch de la photo aux décors "poético-réalistes" de Saulnier, le complice de toujours, en passant par la coiffure d’Azéma, en méduse rouge, mais bon là, Resnais n’y est pour rien - au point qu'on en arriverait presque à regretter l'esthétique des années 80. Donc c’est particulièrement laid (pas étonnant qu’ils aiment le film à Chronic’art, la revue du mauvais goût assumé), mais passons, ou plutôt essayons de dépasser. De la structure jazz qui caractérise le roman de Christian Gailly, Resnais n'en joue pas vraiment, laissant le soin à son chef-op’ de transcrire au niveau chromatique les ruptures de ton propres au jazz (mais à l’arrivée c’est plus jazzy que jazz - au contraire de la musique, très inspirée, de Mark Snow), alors que lui s’en tient plutôt à sa bonne vieille technique du collage, héritée du surréalisme, jusqu’au "cadavre exquis" final, la dernière réplique, appelée déjà à devenir culte: "Maman, quand je serai un chat, je pourrai manger des croquettes?", réplique dont on ne saurait, comme certains, exagérer l'importance à travers notamment la figure du chat, celui-ci n'ayant pas chez Resnais la valeur symbolique, voire esthétique, qu'il peut avoir chez Rivette ou Marker.
Bien sûr, on connaît les liens qui unissent le jazz et le surréalisme, mais ce ne sont que des liens de parenté (la liberté d'écriture...), datant de l’entre-deux-guerres, qui me semblent moins parlants aujourd’hui (notamment depuis la poésie be-bop de Kerouac), de sorte que ce qui bizarrement respecte le plus l’esprit du jazz dans le film serait moins le jeu assez répétitif sur les dialogues, marqué par les hésitations, les reprises et l'inachèvement des phrases, que la figure représentée par le personnage d’Anne Consigny, figure mélancolique et à ce titre très "note bleue". C’est elle qui littéralement supporte la folie des deux personnages principaux et permet au film de ne pas sombrer dans la pure composition d'images, sur le thème des conduites irrationnelles. Elle n'est pas que le surmoi du film (l'herbicide), empêchant les deux protagonistes de céder à leur désir, elle en est le véritable centre (entendu que dans un film le personnage central n'est pas nécessairement le personnage principal), par le regard (magnifique) qu'elle y apporte. Personnage étonnamment fluide dans l'économie du récit, elle a même quelque chose de fantomatique, au point que l'on se demande si elle existe vraiment (ce qui en ferait un "centre fuyant"). Détail qui a peut-être son importance, on découvre au hasard d'un plan qu'elle lit Exit ghost, le dernier roman, génial, de Philip Roth. Est-ce à dire qu'elle serait le fantôme du film, celui dont on essaie (en vain) de se débarrasser pour que le fantasme devienne enfin réalité, ce qui nous rapprocherait plus du Ghost and Mrs Muir de Mankiewicz (rapprochement déjà favorisé par le nom des deux héroïnes) que des Ponts de Toko-Ri de Robson, tel que le suggèrent le film et sa métaphore avionique, à travers la relation - savoureuse mais pas franchement nouvelle - entre Azéma et Dussollier.
Car il faut bien l'avouer, le cinéma de Resnais, si enjoué soit-il, ne se renouvelle pas beaucoup (il a même tendance à se fossiliser au niveau de la forme, de plus en plus old school, avec ces fondus au noir, ces jeux de focale et ces incrustations, même si ça reste toujours élégant), à la différence du cinéma de Rohmer ou de celui de Rivette. De plus, son attachement quasi viscéral à la puissance métaphorique des images est un réel handicap dès que la métaphore se trouve un peu trop appuyée, surtout lorsqu'elle se veut humoristique (des deux "incidents" qui encadrent le film, on préfère de loin celui du portefeuille volé, qui lance le récit, à celui de la braguette ouverte, qui le conclut), Resnais n'étant pas toujours à l'aise dans le registre de la comédie (cf. les scènes, assez faibles, au commissariat de police ou dans le cabinet dentaire), quoi qu'il ait, c'est un fait, plus d'humour que Rohmer et Rivette réunis...

(ce n'est qu'une première lecture, à chaud, du film... donc, à suivre)

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Rivette ou Rohmer ont toujours eu assez d'humour et de bon goût pour éviter de travailler avec des Baer ou des Jacri...

Buster a dit…

Oui bon... moi aussi je préfère Rohmer et Rivette à Resnais, mais ne soyons pas méprisant, l’humour et le bon goût sont deux choses différentes (cf. Bresson). Rohmer et Rivette ont certainement meilleur goût que Resnais (déjà en tant que cinéphiles), mais je ne suis pas sûr qu’ils aient plus, ni même autant, d’humour que lui...

Buster a dit…

...cela dit, je reconnais que l’humour chez Resnais est une donnée relativement récente (depuis Smoking...?), mais que c’est grâce à cet humour, même s’il n’est pas toujours bien utilisé, que son cinéma échappe aujourd’hui à la gravité et surtout l’ennui qu'il a longtemps suscité, parce que trop péniblement cérébral, trop lourdement signifiant, trop manifestement avant-gardiste.

Anonyme a dit…

Les herbes folles : un peu comme si Le charme discret de la bourgeoisie avait été filmé par Jeunet. C'est à la fois très laid et très troublant, très lourd et très libre.

Buster a dit…

J'y ai cru au début. Mais avec le recul, laideur et lourdeur l'emportent largement sur ce que le film peut avoir de troublant et de libre.

Cacahué Producciones a dit…

Maravilloso Resnais
http://cacahueproducciones.blogspot.com/