lundi 30 novembre 2009

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Bon, je remets à plus tard ma décision quant à l'arrêt du blog... je finis l'année, comme ça, sans rien changer, sauf peut-être le rythme des billets, le temps de réfléchir à une nouvelle formule qui me permette, si je la trouve, de continuer Balloonatic en 2010... Pour le coup, voici ma note du week-end:

La cambrure.

Vu Hadewijch de Bruno Dumont, encore un film qui ne trouve pas grâce à mes yeux. Donc je ne vais pas m’appesantir, je ne parlerai pas (ou si peu) de la partie la plus faible du film (la conversion à l’islam de l’héroïne, après un petit périple en terre libanaise, et son engagement dans le djihad), taillée en gros blocs (terme aujourd’hui tombé en désuétude mais dont on ne peut se passer concernant Dumont) d’intensité d’autant plus forte que la dislocation du récit laisse entre les blocs des trous, eux-mêmes très gros (rien à voir avec des ellipses) que le spectateur est chargé de combler - facile à dire - en y mettant du sens (terme lui aussi tombé en désuétude...). Je n’insisterai pas non plus sur l'inspiration bressonienne de Dumont, toujours manifeste (jusqu'à épouser les mêmes "égarements" que le maître: je pense à l’utilisation de la musique à la fin du film, comparable à celle de Monteverdi dans Mouchette), au point que l’on se demande si le choix de situer une partie du film dans l’île Saint-Louis ne vient pas de là (pour mémoire, je rappelle que Bresson habitait l'île Saint-Louis où il tourna Quatre nuits d'un rêveur), ce qui, à la limite, atténuerait un peu la lourdeur du dispositif: l’opposition entre la petite bourgeoise catho, coupée du monde sur son île, et les deux frères musulmans qui vivent en banlieue, dans une cité, où l'aîné donne des petits cours de théologie, l'occasion en fait de prêcher la guerre sainte, alors que le plus jeune ne fait pas grand-chose, à part voler des motos... Non seulement le cinéma de Dumont n'a rien de dialectique - à moins que la "synthèse" ne se trouve dans les "trous" dont je parlais plus haut -, mais les rapports d'opposition sur lequel il est construit sont toujours d'un radicalisme extrême (peut-être pour bien nous faire comprendre à quel point justement la dialectique n'y a pas sa place), de sorte que ce qu'il nous montre est moins une vision abstraite du monde que sa représentation la plus schématique (c'est la grande différence avec Bresson).
Bref, je passe sur tout ça pour en arriver à la seule chose qui m’a intéressé: le personnage de Céline/Hadewijch, moins le personnage d’ailleurs, dont on ne saura jamais vraiment (même si on s'en fout un peu) le lien avec la dénommée Hadewijch d'Anvers, cette "poétesse mystique du XIIIe siècle" que personne ne connaît (une béguine d'après Wikipédia) mais qui fait bien dans le tableau - ça c'est le côté Des Pallières de Dumont, comme l'est son goût pour les plans non seulement signifiants mais aussi symboliquement chargés: ici le choix d'une église en réfection, ce qui permet, en montrant un élévateur près de l'autel, de juxtaposer le profane et le sacré (toujours les oppositions!) - ..., moins le personnage, disais-je, dont on croit comprendre qu’il confond la foi et le désir amoureux - jusqu’à se fourvoyer dans le terrorisme? là, il y a quelque chose qui cloche: soit l'héroïne est une vraie illuminée et elle ne peut, dès lors, qu'aller au bout de sa folie (terrorisme, suicide); soit c’est une bonne névrosée et elle peut, en effet, finir dans les bras d’un homme (et quel homme!, un type fruste à la gueule cassée - ainsi que les aime Dumont -, ouvrier à ses heures quand il n'est pas en prison, et qui traverse le film comme un zombie jusqu'au dernier plan où là, miracle, il endosse le rôle du prince charmant, sauvant des eaux la princesse - désolé pour le "spoilage"), mais le cheminement de l’un à l’autre n’a strictement aucun sens, ou alors il faut lui en trouver et pas se contenter de faire des coupes sombres dans le scénario - ..., donc moins le personnage, j'y arrive, que la jeune actrice qui l’incarne.
Parce qu’il faut le reconnaître, Dumont a, en plus de ses qualités (indéniables) de picturaliste, un vrai talent pour dénicher les perles rares. Je parlais récemment de tous ces acteurs et actrices - peu ou pas connus - qui marqueront cette année le cinéma français, de Carole Brana à Valérie Benguigui, en passant par Ludovic Berthillot. On y ajoutera sans problème Julie Sokolowski. D'autant que s'il existe, comme on le prétend, une part "documentaire" dans tout film, sur l’acteur ou l’actrice qui tient le rôle principal, c'est certainement là que se jouerait le véritable intérêt du film. Je mets la phrase au conditionnel car, même à ce niveau, le film n'est pas satisfaisant, il ne vibre pas comme on le souhaiterait. Dumont n'est visiblement pas un metteur en scène d'actrice... il observe davantage son actrice (ah, le petit zoom sur son visage lors des moments de "révélation", il est répété trois ou quatre fois) qu'il ne pose sur elle un vrai regard. Pour la faire exister il a besoin d'artifices, à commencer par cette fameuse maladresse chez les acteurs masculins, certainement naturelle au départ mais dont on voit bien qu'elle est volontairement exagérée (ainsi le regard en permanence fuyant du jeune Yassine), pour magnifier, par contraste, le jeu de l'actrice, incapable qu'il est de le magnifier directement par de vrais choix de mise en scène. Ce qui fait que de l'actrice (donc du film), je n'ai finalement pas retenu grand-chose, sinon sa démarche un peu lourde et... la cambrure de ses reins.

7 commentaires:

Anonyme a dit…

Comment savez-vous que la scène de guerre se passe au Liban ?

Buster a dit…

OK je n'en sais rien, j'ai écrit "libanaise" comme j'aurais écrit "afghane" ou "iraquienne", à propos de "Flandres", alors qu'on ne sait pas exactement où ça se passe. Seulement le cinéma de Dumont est tellement chargé au niveau symbolique que lorsque je vois des attentats au Proche-orient (vous allez me dire "comme savez-vous que ça se passe au Proche-Orient?"), je pense automatiquement à Beyrouth, comme un symbole. De la même manière que je pense au 9-3 à propos de la banlieue dans "Hadewijch" même si rien ne me l'affirme...

asketoner a dit…

si, on le sait à la fin, c'est indiqué dans le générique - mais le récit n'en dit rien, c'est LA guerre.

sinon, je trouve très juste cette idée d'une dialectique qui n'aurait pas sa place - cela me ferait presque réévaluer le film, que je n'aime pas.

Buster a dit…

Merci Asketoner, mais vous ne dites pas ce qui est indiqué au générique.

Anonyme a dit…

Au Proche-Orient, d'accord, c'est que vous pensiez spécifiquement au Liban qui m'étonnait...

Père Delauche a dit…

Quand le film s'est progressivement déroulé sous mes yeux, j'ai été régulièrement effaré par la foultitude d' "aberrations" du récit : les comportements impulsifs de chacun, les naïvetés des uns et les inconséquences des autres. Par exemple, cette fille qui accepte de prendre un verre avec trois inconnus (des "étrangers"), et de sortir avec eux le soir même.

Et puis, difficile de ne pas se dire : "Diable ! encore un film de cureton !" Et ces redondances ! et ces "trous" que vous évoquez !"

Oui mais, toutes ces "maladresses" se redistribuaient au fur et à mesure par le biais de certaines phrases, que je nommerais "indices" - plutôt que "clés" : "T'es en manque d'amour, ou quoi ?", "Je crois que t'es barge", "Je n'aime pas qu'on me regarde - sauf Lui, le Christ" (quand Yassine lui demande pourquoi elle pleure après la séance de spiritualité, sur le banc).

Ce qui est fort, après-coup (ou au bout du compte), c'est la succession de ces moments improbables, qui vont même jusqu'à tous les pires clichés : typiquement, le déjeuner avec les parents. Euh, je crois que je délire à peine en avançant que le père a des "faux-airs" de Michel-Edouard Leclerc et la mère, de "Ségolène" (la "Madone du Poitou") : euh, il y a bien cette réplique : "Ta maison, elle est royale" [bon là, c'est de la surinterprétation :-].

Mais, finalement, c'est tout le côté somnambulique de Céline - son phrasé - qui contrebalance avec toutes les "maladresses". Alors, je le formulerais ainsi : c'est un cinéma qui fait un long détour vers un faux amateurisme pour rendre beaucoup plus sensible un désir (violent) d'appartenir au monde. Oui, quelque chose emprunté à Bresson [ou simplement "d'emprunté", diront les méchantes langues] : "Tout ce chemin qu'il m'a fallu prendre pour parvenir jusqu'à toi"...

Euh, bref, personnellement, ce fut une plutôt bonne surprise !

Buster a dit…

Pour rebondir sur la célèbre phrase de "Pickpocket": "pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre", je dirais qu’ici le drôle de chemin est davantage celui de Dumont (qui nous embobine un peu avec un cinéma apparemment moins forcé) que celui de l’héroïne, d’autant que le "toi" en question, s’il renvoie au départ au Christ, il se perd en cours de route, le personnage de l’ouvrier étant une pure construction, totalement bidon - le plan final ne repose sur rien, puisqu’amené de nulle part, je préfère de loin celui de "Flandres". Dumont a du talent, c’est sûr, mais son cinéma manque, mystérieusement, de mystère. Chez lui c’est plutôt boule de gomme (ah ah), il gomme des passages entiers pour faire croire au mystère... En fait, ce qu'il y a de mieux dans ses films c'est plutôt le terrestre, la matière, le physique, un côté massif, un peu stroheimien (la comparaison s'arrête-là), sauf qu'en l'évacuant, comme ici, le chemin perd de sa puissance (tellurique) sans vraiment gagner en grâce (céleste).