mercredi 11 novembre 2009

14-18

11 novembre, 14h.

Entendons-nous bien, quand je parle du personnage d'Anne Consigny comme d'un "centre fuyant", ce n'est pas pour donner de la profondeur à un film qui n'en a pas. Non, c'est juste une bouée de sauvetage à laquelle j'essaie de m'accrocher pour ne pas considérer les Herbes folles comme un pur désastre. C'est mon côté bon Samaritain... Mais qui a aussi ses limites. Je sens très bien qu'il y a quelque chose d’artificiel dans cette position, à l’image du film, et en quoi celle-ci est de moins en moins tenable, à mesure que les jours passent, car beaucoup trop fragile, à l’image cette fois du personnage, lui-même de plus en plus évanescent. "Exit ghost", comme je le disais, mais pas dans le sens où je l'entendais. Aujourd’hui, à J+4, le personnage a beaucoup perdu de sa force. Et revient alors à la charge l'horrible vérité que je refusais (en partie) de voir, par charité, peut-être aussi parce que j'avais quelques doutes quant à mes premières impressions, vu l'unanimité de la critique sur le film - seul Ferenczi dans Télérama a osé en dire du mal -, bref cette vérité à laquelle il faut bien se résigner: les Herbes folles est un film ringard dont il n’y a malheureusement rien à sauver.

11 novembre, 15h30.

Je ne sais pas si c'est le fait qu'on soit le 11 novembre, mais j'ai aussi repensé au film d'Haneke, le Ruban blanc, un film que je n'aime pas beaucoup, je l'ai déjà dit, mais dont on ne se débarrasse pas si facilement. Parenthèse: c'est marrant, ce retour au film d'Haneke est d'abord né d'une rêverie: j'imaginais le cinéaste autrichien chez lui en train d'écouter Bégaudeau à la télé. Celui-ci parlait de son film, le si mauvais Entre les murs, réitérant avec un plaisir manifeste, comme s'il s'adressait directement à Haneke, la fameuse phrase: "Si une bombe rayait l'Autriche de la carte, personne s'en rendrait compte". Ah ah, il fulminait, le père Haneke, maugréant dans sa barbe: "C'est ça, fais le malin avec ta Palme d'or, tu ne perds rien pour attendre, l'année prochaine c'est moi qui l'aurait le pompon, pauvre con, tu vas voir ce qu'elle te dit l'Autriche, moi aussi je peux faire un film sur l'éducation et ça sera autre chose que ton petit blabla démago"... Là-dessus, je me suis réveillé. Fin de la parenthèse. Où j'en étais? Ah oui... Autant avec les Herbes folles j'ai essayé de dépasser la laideur de la mise en scène, en cherchant des choses auxquelles je puisse m’accrocher (le regard d’Anne Consigny), autant ici, avec le Ruban blanc, j'ai essayé de dépasser la beauté plastique du film en cherchant ce qui ne fonctionnait pas (au niveau du récit comme du discours) pour pouvoir m’en détacher. Processus inverse, donc, totalement subjectif (ou pour être plus précis: objectivement subjectif), mais que j’assume entièrement.

11 novembre, 18h.

Si dans les Herbes folles Resnais annihile complètement la fluidité qui existe dans le jazz, à l’intérieur même des changements de rythme, prisonnier qu’il est de cette vieille assimilation entre jazz et surréalisme (pas fausse à l’origine, mais aujourd’hui dépassée), se contentant de souligner ou plutôt surligner (le mal resnaisien par excellence, tant chez lui tout est "surcodé"), avec son Stabilo et ses couleurs flashy, le caractère libre et fragmenté du jazz, dans le Ruban blanc Haneke annihile complètement la dimension moderne que revêt le nazi-fascisme, prisonnier qu’il est d’une vision réductrice du totalitarisme (mais qui a longtemps prévalu en Allemagne), celle qui vise à inscrire le fascisme dans un rapport de causalité, à la fois historique (en gros, le fascisme comme réaction à la menace communiste - ce que ne dit pas Haneke, mais en situant son film à la veille de la Première guerre mondiale, il épouse la théorie d’un nazisme déterminé par les bouleversements idéologiques qui caractérisent cette période), et sociologique (la célèbre thèse d’Alice Miller, selon laquelle les vieilles méthodes d’éducation - battre un enfant "pour son bien" - ont fait le nid du nazisme, parce que les traumatismes subis dans l’enfance - violences, abus sexuels - sont bien réels, et non fantasmés comme le croyait Freud, que l'enfant qui en est victime les reproduira à l'âge adulte et qu'il s'agit d'un phénomène général, expliquant le soutien apporté à Hitler par une bonne partie de la population), autant d’arguments discutables et surtout dangereux tant ils contribuent, sans peut-être le vouloir mais contribuent quand même, à disculper le nazisme.

7 commentaires:

Père Delauche a dit…

Autant je pourrais expédier le Ruban blanc dans les confins des oubliettes de l'histoire du cinéma, autant je ne pourrais pas le faire de ce Resnais-là ; ni du cinéaste tout court.

Je sais que je n'aime pas ses films, je sais en quoi ils ne me conviennent pas. Mais, même celui-ci - que je suis loin d'apprécier - m'oblige à m'incliner.

D'une certaine façon, ce film est grand, à cause de la somme de toutes ses petitesses... J'en voudrais toujours à ce cinéaste d'être trop retors ; et finalement d'abdiquer le cinéma...

Michel Ciment a dit…

Je sais : vous êtes Gilles Jacob !

Buster a dit…

Père Delauche, c’est joli ce que vous écrivez, mais c’est aussi très étrange. Pourquoi cette inclination pour Resnais, à la limite de la dévotion, que l’on retrouve chez beaucoup d’ailleurs, genre "Touche pas à mon Resnais" (contrastant avec le "Haro sur Haneke"), comme si s’en prendre au cinéaste avait quelque chose de sacrilège, surtout lorsqu’on est, comme vous-même, très réservé sur son oeuvre? Que Resnais soit un vieil homme sympathique, charmant même, à qui l’on doit respect, n’empêche pas de dire du mal de ses films dès l’instant qu’on les trouve mauvais. Pourquoi ce refus? C’est une approche bizarre de la critique. On a l’impression d’un accord tacite autour du cinéaste, comme s’il était admis une fois pour toutes que celui qui a fait "Nuit et brouillard" était nécessairement un "grand homme" à qui l'on devait reconnaissance jusqu’à la fin de sa vie, même si ses films devenaient, eux, de plus en plus poussiéreux, et son imaginaire plus proche désormais de l’imagerie...

Sinon Michel, tu te trompes... (comme d’habitude).
Ah, et puisque je tiens là le grand manitou des Positivistes, même si c’est un fake, j’en profite pour saluer la cohérence de Positif (revue dont je lis toujours les... couvertures) qui dans son dernier numéro célèbre à la fois Resnais et Jeunet.

Griffe a dit…

"...à la fois Resnais et Jeunet."

En effet, ça se tient ! Je me disais, en sortant des "Herbes folles", que c'était "Muriel" revu et corrigé par Jeunet.

(Je n'ai d'ailleurs rien d'autre à dire sur ce film.)

Pierre Léon a dit…

Ecoutez, les gars, je n'ai pas encore vu "les Herbes folles", mais je suis un peu gêné (hé-hé) par le rapport qui est fait ici et là avec JPJ — je pense qu'il n'est pas sans intérêt de garder en tête que Resnais, comme Rohmer, du reste, ou Oliveira, ne sont pas seulement contemporains de nous, mais aussi d'eux-mêmes ! Quand Resnais fait un gros plan sur un exemplaire de "l'Action française" dans "Pas sur la bouche", plan qui m'avait particulièrement heurté, il parle de sa (petite) jeunesse. Quand il demande à Saulnier de faire du Trauner dans "On connaît la chanson", c'est encore de sa jeunesse qu'il parle (et les sublimes méduses n'arrangent rien). Quand il parle des camps, il arrive à ne jamais évoquer les juifs — encore un Français de l'époque qui parle (mais le film y gagne une certaine sécheresse). Même lorsqu'il atteint ces sommets d'expression que sont pour moi "Muriel" et "Stavisky...", il ne peut s'empêcher de caricaturer, volontairement ou non, les tics de l'époque (la musique apparemment audacieuse mais si mauvaise de Henze pour le premier, la photo à la Rappeneau pour le second). Et je ne parle pas de cette horreur de "Providence", catalogue boursouflé des deux décennies précédentes. Alors il me semble que c'est plutôt Jeunet qui est venu chercher ce qu'il y avait de pire chez Resnais, qui lui-même d'ailleurs s'adjoint ce qu'il y de plus pauvre dans le cinéma d'auteur officiel exportable (Podalydès).

Père Delauche a dit…

"Etrange", oui. Et ça frise même la mystification :-]

Tout bonnement, parce que je sais que tout ce qu'on pourra encore lui reprocher "partiellement" et "séparément" élément par élément (dans mon expression : "la somme de ses petitesses"), est factuellement vrai, mais repris dans son ensemble comme "oeuvre" (le film ou la filmographie) est complètement faux : comme une erreur de raisonnement. Contrairement à Haneke par exemple ; et tant d'autres qui font la couverture des numéros de Positif ;-D

Resnais est resté un "grand cinéaste de l'imaginaire", ou si vous préférez de ce que vous identifiez comme "imagerie". On croit que ça ne va pas loin, mais au contraire, je veux bien lui reconnaître une certaine "force" ; mais, à mes yeux "stérile", en regard de ce qu'on pourrait appeler "le politique dans le Réel" (disons Straub ou Godard, pour aller vite), pour le subsituer à une "réflexion sur les inconscients" (en gros, c'est que sous-entend ma formule "abdiquer le cinéma) ; et que je ne trouve pas - ou alors très platement - chez Haneke.

Oui, je m'incline devant la grandeur - et je maintiens - "retorse" de Resnais. D'une certaine manière, je rejette tout ce qu'il filme (les acteurs, les sujets qu'il traite), tout ce à quoi il est attaché (son "univers factice") ; mais, sa manière de le faire, m'indique toujours précisément que nous sommes néanmoins dans le même camp (contrairement à Jeunet...) : le cinématographe.

Ce n'est pas une dette, ni une dévotion infinies à l'égard de "ce jeune homme de quatre-vingt dix ans" (pour resservir cette ridicule tarte à la crème !) ; mais, au contraire, la question du clivage intrinsèque au spectateur : comment se fait-il que nous soyons parfois "partagés" devant un film ? D'autant plus si je dois bien finir par admettre malgré tout qu'il est "grand" ? Quelque chose de l'ordre de cette phrase de Baudelaire (je crois) : "Le plus grand poète ? Victor Hugo, hélas."

Chez moi, simple spectateur un peu "connaisseur", mais pas "critique", il y a généralement deux lignes de force qui entrent en jeu, en conflit : les qualités "formelles" (ou pour aller vite "objectives"), et mes pentes personnelles (ma subjectivité). Chez Resnais, je décèle une grandeur formelle, mais son cinéma ne me touche pas ; ou, me touche après coup... après m'avoir exaspéré.

Et, non, je ne trouve pas ses derniers films "poussiéreux" : "ringards" sans doute ("Pas sur la bouche"), et quelque peu "mièvres" ("On connaît la chanson", "Coeurs"). Mais, je crois là encore qu'il y a une intention délibérée de la part du cinéaste, de tendre le miroir à un microcosme, que j'ai l'impressoin qu'il exècre...

Buster a dit…

> Pierre L, la mise au point me convient. Maintenant on pourrait hiérarchiser toutes ces influences. Personnellement, je n'aime pas du tout le cinéma de Jeunet, pas beaucoup celui de Resnais (à part Smoking/No smoking qui, esthétiquement parlant, me va comme un gant) mais celui de Podalydès ne me déplaît pas (surtout la série "Dieu seul me voit" malgré quelques tunnels, même les deux antiquités rouletabillesques ont leur charme, il n'y a que le dernier, "Bancs publics" que je déteste, ne serait-ce par son casting anti-biettien - la boursouflure ça commence déjà dans l'abus de têtes connues)

> Mon Père ( :-D), je comprends votre position, mais je ne suis pas sûr d’y adhérer pleinement. Disons que je comprends le conflit entre la grandeur que l’on croit déceler chez un metteur en scène et l’estime ou non qu’inspire son oeuvre. Mais je ne vois pas pourquoi je m’interdirais d’exprimer ce que je n’aime pas dans ses films sous prétexte qu'il y aurait quelque chose de "grand" en lui. Car dans la citation que vous reprenez (elle n’est pas de Baudelaire mais de Gide), "le plus grand poète français?, Victor Hugo, hélas", le mot le plus important n’est pas "grand" mais "hélas", c’est ça qui engage le lecteur, l’auditeur, le spectateur vis-à-vis d’une oeuvre.
Quant à cette "grandeur formelle", qui ferait de Resnais le "grand cinéaste de l’imaginaire", moi elle ne m’a jamais convaincu. Resnais m’a toujours semblé au contraire un "illustrateur" d’idées, plus ou moins savantes, ce qui transforme certains de ses films en monuments d’ennui, quand les idées se veulent de grande portée littéraire, politique ou scientifique. Je crois que foncièrement Resnais n’a pas beaucoup d’imagination, d’où son besoin d’adapter un peu de tout, pour se fabriquer un imaginaire, davantage que l’explorer. Son univers esthétique semble être resté fixé à la BD (Mandrake le magicien...), une certaine littérature populaire (Harry Dickson...) et le cinéma de Feuillade, des souvenirs de jeunesse pour la plupart (un peu comme Tarantino finalement), sans qu’il soit jamais vraiment arrivé à les dépasser. Plus que l’imaginaire ce sont des représentations de l’imaginaire qu’il donne à voir. C’est pour ça que je parle d’imagerie tant on reste en permanence dans l’artifice de la construction.