jeudi 22 octobre 2009

Straight

"Walt Disney présente - Un film de David Lynch": ce sont là les mots qui introduisent le générique, au tout début du film The straight story (1). Et sans doute offrent-ils le meilleur résumé du paradoxe éthique qui marque la fin du XXe siècle, soit le recouvrement de la transgression par la norme. Car Walt Disney, cette marque représentative des valeurs familiales conservatrices, y prend sous son aile David Lynch, ce cinéaste qui incarne la transgression, en mettant au jour les obscènes bas-fonds de la perversion sexuelle et de la violence qui se cachent sous la respectable apparence de nos vies.
De nos jours, de plus en plus, l'appareil économico-culturel lui-même, pour se reproduire dans les conditions de compétition du marché, doit non seulement tolérer mais inciter directement des effets et des produits de plus en plus choquants. Qu'il suffise ici de rappeler les tendances récentes de l'art visuel. Ils se sont enfuis les jours où nous contemplions de simples statues ou des toiles encadrées - nous avons aujourd'hui des expositions de cadres vides, de vaches mortes et de leurs excréments, des vidéos de l'intérieur du corps humain (gastroscopies et colonoscopies), l'introduction des odeurs dans l'exposition, et j'en passe... (Cette tendance conduit souvent à la confusion comique où une œuvre d'art est prise pour un objet de la vie quotidienne et vice versa. Récemment, sur la Potsdamer Platz, le plus grand site de construction de Berlin, on avait mis en scène le spectacle de douzaines de grues gigantesques aux mouvements coordonnés, et indubitablement, nombre de passants non informés voyaient la chose comme témoignant d'une intense activité de construction... Pour ma part, j'ai fait la bévue inverse: lors d'une promenade à Berlin, j'avais vu, sur les côtés et au-dessus des rues principales, de gros tubes et tuyaux bleus, comme si le réseau intriqué des canalisations d'eau, du téléphone et de l'électricité, etc. ne se cachait plus sous terre mais se dévoilait au public. Evidemment, j'en avais conclu que c'était sans doute un autre de ces spectacles de l'art postmoderne dont le but était, cette fois, de déterrer les intestins de la ville, sa secrète machinerie intérieure, une sorte d'équivalent des vidéos montrant les palpitations de nos estomacs et de nos poumons. Mais j'en fus bientôt détrompé par des amis qui m'indiquèrent que ce que j'avais vu n'était que le travail de maintenance et de réparation ordinaire du réseau des services souterrains de la ville.) Là encore, comme dans le domaine de la sexualité, la perversion n'est plus subversive: les excès choquants font partie du système lui-même, qui s'en nourrit pour se reproduire. Peut-être est-ce là une des définitions possibles de l'art postmoderne comme opposé à l'art moderne: dans le postmodernisme, l'excès transgressif perd sa valeur choquante et s'intègre tout à fait au marché de l'art officiel.
Dès lors, si les précédents films de Lynch se prenaient à ce piège, qu'en est-il de Straight story? Le film est fondé sur l'histoire vraie d'Alvin Straight, un vieux fermier perclus qui traverse les plaines américaines sur un tracteur John Deere pour se rendre auprès de son frère malade. Cette lente histoire de ténacité implique-t-elle un renoncement à la transgression, un mouvement vers l'immédiateté naïve d'une position éthique de fidélité? Sans aucun doute, le titre du film se réfère à l'œuvre passée de Lynch: c'est une histoire "droite" en regard des "déviations" du monde infernal de l'étrange dans lequel baignaient ses œuvres, de Eraserhead à Lost highway. Mais si le héros "droit" du dernier David Lynch était en vérité bien plus subversif que les inquiétants personnages qui peuplaient ses autres films? Si, de ce monde postmoderne où l'on considère l'engagement éthique décidé comme ridiculement dépassé, il était le véritable proscrit? Il faut ici se souvenir de la perspicace remarque de G.K. Chesterton, dans A defense of detective stories, sur la façon dont le polar nous permet, en quelque sorte, de "garder à l'esprit le fait que la civilisation elle-même est la plus sensationnelle des déviations et la plus romantique des rebellions. Quand, dans un policier, l'inspecteur se tient seul, et quelque peu bêtement intrépide, au milieu des couteaux et des poings serrés, dans la cuisine d'un voleur, cela nous permet certainement de nous rappeler que c'est l'agent de la justice sociale qui est le personnage original et poétique, alors que les cambrioleurs et les brigands ne sont que de bons vieux conservateurs placides, jouissant de la respectabilité immémoriale des singes et des loups. [Le roman policier] est fondé sur le fait que la moralité est la plus sombre et la plus audacieuse des conspirations."
Si, donc, l'ultime message du film de David Lynch était ceci: l'éthique est "la plus sombre et la plus audacieuse des conspirations", le sujet éthique est celui qui menace vraiment l'ordre existant - contrairement à la longue série des pervers inquiétants de Lynch (le baron Harkonnen dans Dune, Frank dans Blue velvet, Bobby Peru dans Wild at heart...), qui finalement le soutenaient?... (Slavoj Zižek, "Quand straight veut dire étrange et normal: psychotique", Quarto n°71, août 2000)

(1) Le terme de straight en anglais a plusieurs connotations mal rendues par son équivalent français de droit. Outre les sens communs avec le français de: droit, rectiligne, honnête, direct, franc, loyal, straight signifie aussi: sérieux, normal et hétéro(sexuel) par opposition à gay. Nous le laisserons donc en anglais dans le texte quand c'est nécessaire.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

"I'm STRAIGHT and I want to TAKE HIS PLACE" (Jonathan Richman & The Modern Lovers)

Walter a dit…

OK, mais la scène réunissant vingt flics devant trois sans-papiers, elle dit quoi ? On glisse si facilement de la défense de la "civilisation" à la défense de la loi et de l'ordre... Il est de Zizek, ce texte bizarre ?

Buster a dit…

Oui le texte est de Zizek.
Sinon pas trop compris le sens du commentaire. Sur quoi rebondissez-vous?