vendredi 2 octobre 2009

Gjentagelsen

A quoi peut ressembler un Rivette court - sachant que ça n’a rien à voir avec un Rivette raccourci? Cette question, qui on l’imagine devait depuis des années tarauder le cinéphile rivettien, trouve aujourd’hui sa réponse avec 36 vues du Pic Saint-Loup (on a beau retourné la filmographie dans tous les sens, des longs métrages de Rivette qui duraient moins de deux heures, il n’y en avait pas... sauf, et ce n’est pas un hasard, les films sur Renoir réalisés pour la télévision). Et cette réponse est magnifique. Rivette atteint là non pas les sommets de son art (à chercher plutôt du côté d’Out 1, dans sa version extra-longue, "intouchable") mais la part la plus émouvante de son œuvre, car dépouillée de ce qui en fait à la fois la "grandeur" et les "limites" (comme on dit en mathématiques), à savoir, au niveau du récit, le déploiement infini des possibles, cette confiance aveugle (au sens borgésien du mot) dans les pouvoirs du récit, poussant Rivette à suivre toutes les pistes qui s'offrent à lui, au risque, comme par exemple dans Haut, bas, fragile (ah les titres!), de se retrouver moins dans une impasse, avec ce que cela suppose de fini, que sur un drôle de chemin, infiniment long, excessivement long, dont on ne sait plus, au bout d’un certain temps, où il conduit. Donc un Rivette court, c’est d’abord cela: un Rivette pauvre, ici à travers la vie d’un petit cirque itinérant (c’est-à-dire qu’on est loin aussi du faste demillien, du grand chapiteau et de tous ces numéros, plus extraordinaires les uns que les autres, touchant davantage à l'arte povera du dernier Tati - Serge Bozon en parle très bien dans son texte -, empreint de notes chaplinesques - dans la séquence du cimetière, Birkin est habillée en gentleman tramp, et lorsqu'elle rentre de Paris, Castellitto l'attend avec un bouquet de fleurs), équivalent des petits théâtres de campagne qu'on appelait autrefois les "tréteaux". Le cirque comme art forain, comme il y avait un théâtre forain, comme il y avait un cinéma forain, le tout premier, c’est ce qui donne au film sa dimension primitive (je n’y reviens pas, tout le monde en a parlé). C’est dire aussi que le film n’emprunte pas, au niveau de la forme, la figure du cercle qui est habituellement celle des films sur le cirque. Le cercle ici est rompu et se réduit à un bout de ficelle dénoué, du moins que l’on chercherait à dénouer (je passe sans difficulté de la forme au contenu), au sens d’une intrigue, d’un secret, sinon d’un complot (la thématique rivettienne, même miraculeusement appauvrie, n’en reste pas moins présente), qui courrait ainsi tout au long du film, jusqu’à sa résolution, qui dans ce genre de récit n’a, en règle générale, pas beaucoup d'importance. Sauf que là, si, cela a son importance, car cette résolution, qui passe par une épreuve de catharsis, selon les codes habituels du théâtre (le dernier acte) et de la psychanalyse à ses débuts (contemporains, on le sait, de ceux du cinéma), met en lumière, parmi tous les thèmes chers à Rivette, celui qui finalement est peut-être le plus important, je veux parler de la reprise (ou la répétition), au sens philosophique, kierkegaardien du terme (gjentagelsen): la vie qui se comprend en regardant vers l’arrière mais qui doit être vécue en regardant vers l’avant... (à suivre)

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