lundi 12 octobre 2009

[…]

Bloganski.

Et m..., je rentre de week-end, espérant trouver des commentaires (sympa) sur le Breillat, et je me retrouve avec plein de messages (pas sympa) sur Polanski et Mitterrand. Un peu les mêmes réactions que pour le Tarantino. On trouve ma position pas assez tranchée, comme si je devais absolument me prononcer, et non jouer les arbitres: carton jaune pour les artistes et certains politiques, coupables d’arrogance et de maladresse, carton rouge pour leurs détracteurs, coupables eux de la pire démagogie.
Très bien... s'il faut choisir son camp, alors je choisis celui de Polanski. Désolé, mais je ne m’allie pas à la lie qui sonne l’hallali... (lalalère), je ne me vois pas dire, comme tous ces faux-culs: "Monsieur Polanski, vous êtes un dégueulasse, doublé d’un lâche, votre victime a pardonné mais on s’en fout, ce qui compte c’est la loi, nul est au-dessus des lois, vous avez une dette à payer et il faut la payer, même trente ans après..." Parce que la loi n’est pas la justice, elle peut être inique, elle l’est d’ailleurs assez souvent. Et se réfugier derrière la loi pour réclamer justice n’est qu’un moyen déguisé pour satisfaire un désir moins avouable, celui de vengeance. Peu importe finalement ce qui s’est passé exactement le 10 mars 1977 entre Polanski et Samantha G., 13 ans au moment des faits, puisque celle-ci a aujourd’hui pardonné (et peu importe également les modalités de ce pardon), puisqu’elle ne veut plus qu’on en parle, que le temps est passé, qu’elle a su se reconstruire, former une famille, vivre normalement (ce qui est possible, la résilience ça existe aussi). Quand une victime pardonne, ce qui n’a rien à voir avec le fait de retirer sa plainte, eh bien pour moi l’affaire est terminée. Point barre. Le pardon prime sur la justice qui elle-même prime sur la loi. C’est ma philosophie et on ne me la fera pas changer. Tout le blabla que nous ont servi ad nauseam les blogueurs juristes n’a aucune valeur, c’est du pipi de chat (sauf qu’après le pipi on a eu le caca).
Arrêter aujourd’hui Polanski, parce qu’un mandat international a été lancé contre lui il y a plus de trente ans pour une affaire qui n'a plus de raison d'être, est donc absurde. On ne peut pas s'y opposer véritablement (puisque c'est la loi), mais on peut s'en offusquer. Surtout que maintenant on connaît un peu mieux les raisons qui ont poussé la justice américaine (plus précisément californienne) à réactiver la procédure (cf. l’article de Guillaume Dasquié dans Charlie Hebdo), rendant celle-ci encore plus absurde. Fort de tout ça, je comprends la position de la majorité des artistes, réclamant d’une seule voix la libération du cinéaste, position relayée par un ministre de la Culture, mais pas n’importe lequel, celui qui, cédant aux sirènes du pouvoir et des honneurs, avait trahi sa famille politique, celui qui, par la suite, a fait voter la loi contre le téléchargement illégal, celui qui, surtout, avait dans le passé écrit une autobiographie, comment dire..., pasolinienne, ce qui fait beaucoup pour un seul homme, trop sans doute pour échapper au lynchage politico-médiatique orchestré par la Le Pen et tous les peine-à-jouir qui lui ont emboîté le pas, les Le Pen à jouir donc, mais aussi les antisarkozystes - j’en suis un, mais pas enragé à ce point, surtout que la rage, c’est pas compliqué, ou ça tue, ou ça rend con -, les anti-Hadopi - j'en suis un aussi, mais je ne mélange pas tout -, les homophobes, etc., la liste est longue.
Donc oui, je défends aujourd'hui Polanski. Parce qu'il n'y a pas de commune mesure entre, d’un côté, une réaction corporatiste (mais comment protester efficacement contre une arrestation que l’on juge inepte si ce n’est rapidement et collectivement), évidemment mal perçue, comme toute réaction corporatiste, et de l’autre, ce qu’elle a déclenché, sachant que si les premières voix discordantes entendues parmi toutes celles qui apportaient leur soutien à Polanski sont en effet directement liées à la position jugée inconséquente des artistes et de leur ministre, beaucoup de celles qui ont suivi se seraient faites entendre malgré tout, quelle que fut la position des artistes. Car c'est cela aussi qu'il faut retenir de cette sinistre affaire: le rôle délétère que joue Internet, par son effarante réactivité, à la fois immédiate, massive et incontrôlée, dès que l'on touche à des sujets sensibles. Enorme machine à broyer que rien ne peut arrêter, si ce n'est par épuisement, non pas du sujet (qui finalement n'est jamais vraiment traité) mais de la polémique qu'il a suscité, ce qui arrive assez vite (ça dépasse rarement une semaine), la polémique s'éteignant aussi rapidement qu'elle s'est emballée, comme étouffée par ses propres miasmes. On me dira que moi aussi je contribue à alimenter la machine puisque de l'affaire j'en parle justement. C'est vrai, sauf que faire entendre une petite voix dissonnante (tout juste audible) au milieu d'une grosse fanfare, qui elle joue sa partition en chœur et l'écume aux lèvres, n'a jamais fait de mal à personne.
Voilà c'est répondu, on n'en parle plus...

A part ça, j'ai vu Funny people.

17 commentaires:

Vincent a dit…

Ca me fait plaisir de lire ça, surtout sur les notions de pardon, de justice et de loi. J'ai quand même trouvé quelques petites voix dissonantes qui m'ont (un peu) rassuré.

SR a dit…

Flûte. Vous avez cédé à la pression de l'afflux des commentaires depuis lors, et par colère (apparemment) et souci de contrer/contredire/contrarier les excès écumants avez préféré « choisir un camp » plutôt que de persévérer dans la mise à distance critique des tenants et des aboutissants sans tout mélanger ?
(Je précise n'avoir plus tenté d'envoyer de nouveau commentaire depuis.)

En l'occurrence les deux « affaires » sont liées, évidemment, seulement ce n'est pas l'arrestation de Polanski elle-même qui a fait boule de neige, n'est-ce pas ? Ce sont les réactions en soutien au cinéaste.
Dont celle, totalement nulle et irrecevable, du ministre de la culture.

Je ne vais pas faire long.
Je passe pas mal de temps depuis deux semaines à essayer de faire entendre raison à des femmes qui ont été victimes de viol, ou simplement qui parlent au nom des femmes, et qui réclament indignées, en colère parfois hirsute, l'extradition et le jugement de Polanski, cela, leur colère, en contre-réaction à la pétition de ceux perçus (à assez juste titre, c'est ainsi) comme l'élite hors de toute réalité, la caste indigne qui réclame la libération immédiate de leur copain. Et qui le justifie. Alors qu'à ce stade du processus judiciaire, ça ne l'est pas, justifiable.
Avez-vous lu, entendu, les arguments des Costa-Gavras, des Zanussi, des Finkelkraut et de tous les autres pour éluder le viol et charger Samantha Geimer ? (Elle faisait beaucoup plus que son âge, elle n'était pas vierge, et puis en gros on ne viole pas une pute…) Ça a de quoi rendre furieux, furieuse.

Et le pardon, n'exagérons rien, elle a déclaré en 2003 au Los Angeles Times : « Here's the way I feel about it: I don't really have any hard feelings toward him, or any sympathy, either. He is a stranger to me. »

S'il y a quelqu'un au nom de qui éventuellement déplorer que l'affaire ait rebondi et qu'un homme soit derrière des barreaux 32 années après, ce n'est pas Polanski, c'est Samantha Geimer. Elle qui depuis deux semaines se prépare à tout reprendre et à revivre le matraquage et harcèlement médiatique, le parcours judiciaire. Et du fond de son silence (elle seule on ne l'a pas entendue) en train de recevoir les échos de certains de nos « grands penseurs et artistes et ministres » qui minimisent le crime en jetant une suspicion boueuse sur elle.

Mitterrand face aux attaques tout aussi boueuses, certes aujourd'hui, il faut le soutenir, mais ne pas tout confondre comme ceux qui l'attaquent dans la confusion totale sur fond de ligues de vertu acérées et de stratégies politicardes aux anathèmes poisseux.

Le blog de Toubiana a depuis le début censuré tout ce qui ne va pas dans la sens du poil du « corps » des signataires, moi y compris. Il y a de quoi s'interroger un peu sur les raisons qui font que personne (à ma connaissance) du cinéma n'ait publiquement exprimé son désaccord, sa non solidarité, avec la pétition. Les pétoches, peut-être ?
Flûte alors.

« If he could resolve his problems, I'd be happy. I hope that would mean I'd never have to talk about this again. Sometimes I feel like we both got a life sentence. » (Samantha Geimer, 2003, Los Angeles Times)

Alors. Le film de Breillat, un beau film, le début offre même quelques considérations sur la condition féminine et les déterminismes de classes…
Votre texte est inspiré. J'aurais seulement souhaité voir le film sur grand écran pour en mieux goûter la sorte de splendeur aride, la rugosité nette des découpes et la révolte à mi-voix.

Sympa ou pas sympa, est-ce bien la question ? Ni Breillat ni les temps actuels, jours de colère, ne sont l'un ou l'autre.

Buster a dit…

Merci Vincent.

Sandrine (ou SR je ne sais pas comment vous appeler), c’est vrai que la note a été écrite sous le coup de la colère, mais bon, même au calme, elle n’aurait pas été très différente.
Je ne banalise pas le viol, vous vous en doutez, je ne sais que trop l’horreur d’un tel acte, qui plus est sur une enfant, et je suis aussi indigné que vous par tous ces intellectuels qui eux, pour défendre Polanski, minimisent les faits, en salissant au passage la victime, ou excusent Polanski par son passé (le ghetto de Cracovie, l’assassinat de Sharon Tate).
S’il y a une personne qui mérite le respect, de par la dignité dont elle fait preuve dans cette histoire, c’est bien Samantha Geimer. Et c’est d’abord pour elle qu’il faut arrêter tout ce foin, au risque de la survictimiser à nouveau, l’autre raison étant que, pour moi, tout ça arrive trop tard. La plus belle chose que pourrait faire la justice américaine serait justement d’écouter la victime, de prendre acte de son désir qu’on arrête les poursuites (je parle de pardon, c’est vrai que le terme ne correspond pas à l’extrait que vous citez, mais il me semble avoir lu une autre déclaration de SG où elle faisait vraiment part de mansuétude vis-à-vis de Polanski). Ne pas répondre favorablement à sa demande, pour des questions purement juridiques, montre bien le caractère inhumain que peut revêtir la justice. Pourtant ce serait bien le meilleur dénouement qui soit, d’autant que Samantha Geimer a "pardonné" à l’âge qu’avait Polanski au moment des faits, il y aurait là comme un symbole, quelque chose de beaucoup plus fort finalement que si Polanski était jugé (s'il était condamné, je ne crois pas que sa peine serait très lourde) - sachant aussi que le classement de l'affaire pour vice de forme n’est pas à exclure si Polanski s’entoure d’avocats un peu plus efficaces que ceux qu’il a jusqu’à présent.

SR a dit…

Du symbole, c'est ce sous quoi tout croule en ce moment, de quelque bord qu'on se place, ça turbine au symbole, ça se rengorge au symbole et ça dégorge du symbole, Polanski en Bouc Émissaire ou en Victime Expiatoire, le Faux Coupable ou le Salaud Impuni. Etc.

À présent, au point où ça en est, il est bien tard. Vivement la cour de justice, seule scène publique respirable et souhaitable pour tout mettre à plat et arrêter tout ce foin comme vous dites — sauf que la meule flambe, fallait pas allumer la mêche.

C'est la seule manière qu'il a d'encore pouvoir relever la tête ensuite. Faire face à ce qu'il a fui, solder les comptes.
Imaginez qu'il soit libéré demain sans autre cérémonie ? Il est fini. Le foin aurait sa peau. Et pas seulement symboliquement. Ses avocats doivent le savoir : il n'y a pas que la loi et la justice, il y a aussi le droit. Celui de l'accusé aussi.

Buster a dit…

Un procès, la prison, ça aussi c’est du symbole, mais symbole de quoi? de la loi applicable à tous ou de la société qui se venge?... alors que pour Samantha Geimer, c’est le réel dans toute son horreur qui est appelé à resurgir, quelque chose d’infiniment plus traumatisant que tous ces petits symboles derrière lesquels on se réfugie. Je ne veux pas avancer systématiquement l’argument de la victime qui souhaite que la machine judiciaire s’arrête, mais c’est quand même l’argument majeur. Ma position serait peut-être différente si Samantha Geimer réclamait réparation, mais puisque ce n’est pas le cas, pourquoi se substituer à elle et exiger le contraire. Parce que condamner Polanski aurait une portée... symbolique dans le combat -nécessaire, jamais suffisant- qu’il faut mener contre le viol?
Je ne suis pas sûr qu’un procès, forcément hypermédiatisé, réglerait la question. Outre que sa valeur thérapeutique serait nulle pour la victime, plutôt même négative (je n’insiste pas, enfin si), pensez-vous qu’une vérité pourrait réellement s’y dire? Si la victime avait révélé les faits récemment, si Polanski était poursuivi pour d’autres faits plus récents, peut-être, mais là? Après plus de trente ans, pendant lesquels victime et coupable ont cherché à tout oublier... Moi je n’y crois pas, il n'est pas bien tard, il est trop tard... Aucune vérité à attendre après un si long délai, sinon des éléments sociologiques sur la permissivité de l’époque (ce qu’on sait déjà), ou des détails biographiques, privés, concernant les deux protagonistes (ce que je ne veux pas savoir).

J-S a dit…

Dans ce genre d’affaire, chacun se positionne de façon affective et trouve ensuite les arguments pour justifier sa position. C’est parce qu’on ne supporte pas qu’un crime aussi grave que le viol reste impuni qu’on estime qu’accepter d’être jugé serait la seule façon pour Polanski de s’en sortir dignement. Et inversement, c’est parce qu’on refuse de voir Polanski traduit en justice qu’on se réfugie derrière l’argument de la victime qui souhaite qu’on arrête les poursuites. Evidemment c’est le contraire qu’il faudrait: trouver sa position à partir d’une réflexion dépassionnée sur le sujet. Mais est-ce possible ?

SR a dit…

Dépassion contre charge affective ? Faire valoir un point de vue n’équivaut pas à s’aveugler d’émotion.
Ce qu’il faudrait, ce qu’il faut, c’est garder son calme, c’est poser et faire la part lucide des choses, cela pour mener la réflexion, mais la réflexion n’égale sûrement pas pour autant la neutralité morne, parfois cynique, ou le surplomb aux abris. Dépassionner n’est pas dévitaliser. La réflexion prend la mesure des événements tout autant qu’elle enjoint à se déterminer face à ce qui a lieu au présent, en conscience.
(Qu’est-ce que l’exercice critique ?)

J-S, le dos-à-dos, je veux bien, sauf que tu ne peux pas mettre sur le même plan et renvoyer à front renversé « d’affect » des faits objectifs et, disons, des intimes convictions. Mes arguments sont en regard des faits, comme ma position. En regard d’un crime avéré, pas de ma subjectivité que tu juges toi hâtivement comme possiblement « punitive » (ce n’est à l’heure actuelle ni mon souci ni le problème).

Ma position sur le fond n’est pas originale et ne cherche pas à l’être : il y a eu crime, la justice américaine établit que c’est un crime imprescriptible, les poursuites pour des raisons légales successives n’ont jamais été abandonnées, l’auteur des faits finit par être arrêté, que la procédure de justice suive donc son cours. C’est tout. Il ne s’agit pas de réclamer punition mais de respecter la procédure. S’il y a bien une seule réponse à ta question « Mais est-ce possible ? », c’est celle des règles du droit, c’est de rappeler que seule la justice peut dire le droit, même parfois injuste (il y a des violeurs qui sont acquittés, aussi). Remettre en cause cela c’est scier la branche sur laquelle on est encore assis. Puisque jusqu’à nouvel ordre, c’est la seule manière d’échapper à l’impunité de classes qui se jugent au-dessus (ou au-delà) des lois d’une part, et à la rage justicière populacière d’autre part. Le mal est fait, le rouge est mis.

Ce n’est qu’ensuite et sans confusion possible que l’on peut entamer une discussion faite de considérations toutes « morales ». On peut alors oui s’interroger sur la notion d’imprescribilité, sur les notions de pardon, de rachat, d’oubli, de symbole, sur les conditions de l’arrestation, sur l’art et la vie, sur ce que vous voudrez, sur ce qui vaudrait mieux, ou pas, au nom de l’une, de l’autre, et de tous.

Des arguments, il y en a tant de tous côtés. J’en ai ici fait valoir deux que je n’avais pas lus ailleurs, d’ailleurs contradictoires s’il fallait y déceler ma position (1. la victime qui sera la première à faire les frais de devoir tout reprendre à zéro, de se retrouver sous la lumière crue de l’exposition médiatique 2. l’accusé qui ne peut qu’espérer en une justice équitable, s’en remettre à elle pour imaginer en sortir libre et se tirer des griffes justicières de l’opinion publique, cette houle haineuse qu’on a beaucoup vu déferler) ; ces deux observations ont été reprises à bon compte par Buster pour étayer son argumentaire ensuite. Soit. Mais de quelque côté que je le prenne, au point où l’affaire en est (Polanski est aux arrêts, voilà), le mieux, ou le moindre mal, est que la procédure suive son cours et que l’instruction fasse son travail et que la justice rende son verdict. C’est ma conviction, cela.

Il reste que le soutien « émotif » officiel est sans excuse. Il n’a fait qu’enfoncer Polanski et aggraver une affaire déjà complexe. Et alors traduire à quel point il y a de l’inconséquence, parfois jusqu’à l’ignoble, chez certains. Puis une immense sottise.


.........

SR a dit…

Buster. Comment dire ? Le pardon (et j’attends encore la citation de Samantha Geimer avec le mot « forgive »), — le pardon est la plupart du temps la seule « issue » en matière de viol, ou d’inceste, pour la victime. Pour se reconstruire. Par-dessus tout quand la justice n’est pas passée, c’est la seule manière qu’une victime a de passer à autre chose et de refaire sa vie malgré… On ne va pas lancer une grande discussion sur le viol, mais ne prenez pas le pardon de la victime comme l’argument dernier pour dédouaner le criminel. C’est beaucoup plus compliqué comme processus, et il concerne bien davantage celui ou celle qui a subi un viol, sa nécessité intime de tirer un trait pour pouvoir cicatriser, que le violeur.

Savez-vous que seules 4% des personnes violées portent plainte ? Le silence, et le pardon comme sauvegarde de soi, c’est le lot commun. Samantha Geimer en cela n’est pas exceptionnelle, pas plus que Roman Polanski est un violeur hors du commun. Tout est (toujours) sinistre, infâme, même arrosé au champagne.

Il ne s’agit absolument pas de la société qui « se venge », tout au contraire. Il s’agit de dire que la victime n’est pas la seule à décider s’il y a eu crime, et, plainte ou non, il est encore heureux que la justice (la société de droit) puisse instruire une affaire et sanctionner les criminels en son seul nom. Celui de la loi, pour la paix sociale, pas la vengeance sociale.
Et ce n’est précisément ni à vous ni à moi, pas plus qu’à la foule enragée du net ou à une communauté liguée d’amis signataires, de décréter ce qui est absurde ou juste, indiqué ou contre-indiqué en la matière.
Je peux avoir un avis mais non pas me substituer à la justice, à l’inverse, mon point de vue n’est que subsidiaire une fois posé fermement, comme condition sine qua non, que cela relève d’une affaire aux mains de la justice.

Pour le reste je ne sais pas, en fait. J’oscille moralement, je ne nie pas la complexité accumulée au fil du temps. Mais cela, je répète, par réflexion personnelle et dans un second temps, étant admis que je ne remets pas en cause la légalité de la procédure, son bien-fondé. Ne pas mélanger le droit et la morale.
Et d’autant plus que j’estime par conséquent qu’il n’y a qu’un procès qui pourra mettre un terme à l’oscillation, en pesant tous les éléments, ceux que l’on sait, ceux que l’on ne sait pas encore ; il n’en sortira pas que du bon, médiatiquement c’est certain, mais je ne suis pas du tout d’accord : la « permissivité de l’époque » n’a rien à voir là-dedans (je vous renvoie à ce sujet à la chronique de Caroline Fourest parue dans Le Monde le 9 octobre dernier sous le titre : « la liberté sexuelle n’est pas le viol »), en revanche se masquer la face en ne souhaitant pas approfondir les faits à éclaircir sous prétexte de déballage de la vie privée des protagonistes, c’est refuser la tenue de n’importe quel procès pour affaire de mœurs.
C’est du reste souvent une des raisons qui font que les victimes hésitent à porter plainte, sachant davance l’exhibition et le style de questions aux fins de mettre leur parole en doute auxquels elles auront droit — elles ont déjà honte avant, alors en cours de procès…

................

SR a dit…

La langue française a ceci d’un peu curieux que le mot « viol » est très proche du mot « vol ». Mais le viol c’est un crime, pas un délit. J’ai parfois le sentiment que ce n’est (toujours) pas évident pour tout le monde.
Si Polanski avait commis un meurtre, pourriez-vous soutenir que l’affaire n’a plus lieu d’être, que ça ne sert à rien, qu’il est trop tard ? Y compris — en l’absence définitive de la victime en ce cas — si la famille avait souhaité pouvoir faire son deuil intime et avait pardonné ? Vraiment ?
Un viol laisse sa victime en vie (pas toujours), cependant c’est une forme de mort subie. Je passe ici, si vous vous y intéressez réellement — et reconnaissez que, pour autant qu’il y a eu dans les mentalités et sa reconnaissance par la justice un net progrès, il reste beaucoup à faire —, informez-vous sur le sujet plus avant, prenez-en la réelle mesure et son saccage silencieux dans nos sociétés.
Il ne s’agit pas de faire un symbole, non, dans mon esprit il est très exactement question de ne pas minimiser, « parce que c’est un viol », le crime — ce que beaucoup s’évertuent à faire, en salissant trente ans après Samantha Geimer (qui jamais n’a été « survictimisée », étrange néologisme), chose que je ne peux pas accepter, tandis qu’inversement beaucoup d’autres appellent à se faire justice soi-même, quasiment, et à dézinguer sans distinction tous ce qui ressemble à un « intello », forcément complice, ce que je ne peux pas accepter non plus.
Et que les premiers ne viennent pas non plus justifier de la quasi monstruosité que constituerait l’arrestation de Polanski en arguant de la nausée provoquée par la nuée haineuse des seconds. D’une, parce que cette nausée pour l’essentiel ils en sont à l’origine, et le serpent se mord la queue, de deux parce que c’est en toute conscience implicite de leur part ajouter de la confusion pour mieux balancer leurs propos tout autant écœurants, charger Geimer, et disculper en sous-main Polanski. Là oui, il y a de quoi renvoyer tout le monde dos-à-dos.

Comment dire, pour finir.
Entre deux feux. J’ai été par certaines de ces femmes que je disais (parmi les plus hargneuses), parce qu’apparentée au cinéma, plus ou moins assimilée à cette élite pétitionnaire et soupçonnée par corporatisme de soutenir les violeurs, en gros, parce que je ne criais pas à l’unisson, et tentais de prévenir les dérapages, certaines dérives qui galopaient vite.
Je ne doute pas qu’ici certains inversement, parce que je suis une fille, ricanent déjà et me taxeront de féminisme forcené, prête à tout pour avoir la tête du monstre violeur.
Qu’importe, les milieux et communautés qui ont raison entre eux et se tiennent au chaud d’un entre-soi circonscrit à leurs conciliabules étanches m’ont depuis longtemps fatiguée.

En ce moment on est en plein Lang (Fritz). Un mélange de M le Maudit, de Fury, et surtout surtout de La 5ème Victime et de l’Invraisemblable Vérité. À méditer.

Buster, j’ai fait cette fois très long, désolée, ici est votre lieu, votre tribune critique pas la mienne, seulement je ne pensais sincèrement pas en rédigeant mon premier commentaire que cela rebondirait ainsi et que j’éprouverais le besoin de mettre noir sur blanc l’état de mes réflexions en termes un peu bruts, sans me relire, mais en prenant le temps de développer. Qu’il soit entendu que vous répondrez à votre guise sans que je ne m’étale plus ensuite dans ces parages qui sont votre domaine de parole.

Buster a dit…

En tous les cas merci d’être passé et d’être allé jusqu’au bout de vos réflexions. Tout ce que vous dites, je le comprends parfaitement et d’une certaine manière j’y souscris. Mais j’y souscris dans l’absolu. On peut effectivement mettre en avant le droit et considérer que puisqu’il y a eu crime la justice doit être saisie et la procédure aller jusqu’à son terme, quel que soit le délai et sans qu’on puisse s’y opposer.
Ce que je voulais dire c’est que dans le cas présent, il y avait des éléments qui me troublaient et m’empêchaient d’être aussi catégorique quant à la nécessité de poursuivre aujourd’hui Polanski. Je ne me place pas du côté du droit, ce n’est même pas un point de vue moral, c’est le sentiment profond, sûrement faux mais bien ancré, d’une forme de cassure, radicale, entre la période des faits et la situation actuelle. Pour le dire autrement, car ce n’est pas facile à expliquer (et je le répète, ce n’est pas un argument, je n’ai jamais cherché à convaincre, c’est mon appréciation toute subjective de l’affaire), il y a dans le continuum de la procédure une telle rupture, qui scinde véritablement l’affaire en deux, que je me demande si cela un sens, autre que d’appliquer la loi, qu’un procès ait lieu aujourd’hui. Je comprends bien que la société ait son mot à dire, je m’interroge seulement sur ce qui pourrait ressortir d’un tel procès. Et je me poserais la même question pour un meurtre, dès l’instant qu’on retrouve cette espèce de trou noir entre le moment des faits et leur éventuel jugement, de sorte que j'ai l'impression que les protagonistes d'il y a trente ans n'ont rien à voir avec ceux d'aujourd'hui (c'est peut-être pour ça qu'on a instauré la notion de prescription, même si elle ne joue pas ici).
Ce qui me trouble c’est que pendant trente ans, la procédure judicaire ait en quelque sorte tourné au ralenti, que Polanski, dont on connaissait le passé, n’ait fait l’objet d’aucun ostracisme, qu’il était même adulé comme cinéaste, et pas seulement par ses pairs, il y a eu une sorte d’oubli général, renforcé par le pardon, même si ce n’en est pas vraiment un, de la victime (je n'ai pas retrouvé l'extrait) - un pardon qui est survenu tardivement, bien après les faits, et qui n’a pas donc joué exactement le rôle que vous lui prêtez dans les cas de viol.
Sinon, je l'ai déjà dit, j’ai dû mal à percevoir l’intérêt de juger une affaire quand les deux parties n’y sont pas disposées. Laissons faire la justice, d’accord, mais on ne m’enlèvera pas de l’idée qu’un procès refusé aussi bien par le coupable que par la victime perd quand même beaucoup de sa valeur autant juridique que symbolique.
Pour finir:
- "Survictimisée" est un étrange néologisme voire un barbarisme, je le reconnais, mais il n’est pas de mon cru, c’est le terme utilisé par les experts judiciaires quand la victime se retrouve confrontée violemment aux faits (lors d’auditions, du procès, ou à travers les médias) faute d’accompagnement psychologique, ou qu’elle n’obtient pas réparation du préjudice subi.
- Quand je parle de la permissivité de l’époque, je n’assimile pas liberté de moeurs et viol, je dis seulement qu’on imagine très bien comme argument de la défense la mise en avant des moeurs de l’époque (drogues autant que sexe) comme d’un élément ayant pu favoriser, chez certaines personnalités immatures, le passage à l’acte.
- Quand je dis que la vie privée des protagonistes ne m’intéresse pas, c’est pareil, ce n'est pas me voiler la face, je veux simplement dire que, là encore, on imagine bien la mise en avant par les avocats ou les experts de données biographiques pour "expliquer" les faits (du style, le coupable a lui-même été victime d'abus sexuels dans son enfance), ce qui me sidère toujours (mais bon, j’ai peut-être trop lu Foucault dans ma jeunesse).

Buster a dit…

Fritz Lang, oui, "la 5ème victime", la justice poursuivant le crime.
Mais Lang ne les renvoie-t-il pas dos à dos?

Anonyme a dit…

Pas exactement, Buster, pas exactement...

SR a dit…

D'autant moins exactement que ce n'est pas « la justice » qui se lance à la poursuite du criminel. Si seulement…

(Par ailleurs, le pardon, quand il arrive, prend toujours des années, de très longues années, comment imaginer un instant qu'il succède presque aussitôt aux faits ?)

Buster a dit…

Ok, ok, ce n’est pas la justice, mais une certaine presse se substituant à la justice, et qui se montre plus ignoble encore que le tueur au rouge à lèvres qu’elle poursuit. Si j’ai confondu les deux c’est que je me posais en même temps que j'écrivais la question de la justice chez Lang, je me demandais si à travers l’amoralité des journalistes dans le film, prêts à tout pour obtenir le poste de directeur, Lang stigmatisait seulement l’esprit de compétition américain ou si cette amoralité était pour lui le reflet d’une amoralité plus générale, touchant l’ensemble de la société, JUSTICE COMPRISE, où chacun privilégie ses ambitions à ses devoirs.

Pour le pardon, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, évidemment que s’il intervient c’est toujours longtemps après les faits. Je dis seulement que dans le cas de Samantha Geimer, il est intervenu TRES TARDIVEMENT, 26 ans après les faits, et que pour le coup il n'a peut-être pas joué le même rôle que pour d'autres, la jeune femme semblant avoir réussi à se reconstruire bien avant.

SR a dit…

C'est bien la (bonne) question, mais vos majuscules ne sont pas une réponse langienne.

Buster a dit…

Désolé pour les majuscules, je voulais être sûr d’être bien compris (ce n’est pas très langien en effet).

Raclo a dit…

"cette espèce de trou noir". Ah, si tous les violeurs du monde pouvaient en bénéficier, ainsi l'on pourrait continuer ad nauseam à déplorer le manque de raison de ces masses fanatisées, électrisées, lepénisées !