dimanche 6 septembre 2009

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Lu le dernier numéro des Cahiers. Au départ je ne le trouvais pas chez mon marchand de journaux. A cause de la couverture, j’étais passé devant mais je ne l’avais pas reconnu, je croyais que c’était un magazine féminin, style Vogue... Bonne idée pourtant de mettre Oliveira en couverture, on sent là l’envie de marquer le coup, d’envoyer un signal fort, comme on dit aujourd’hui, surtout quand on sait que la dernière couverture des Cahiers sur un film d’Oliveira doit remonter à... 1981 et Francisca. Je me trompe peut-être, mais non, je crois bien qu’il n’y a eu aucune couverture sur Oliveira depuis l'époque Daney [ajout: en fait si, la couv' sur le Soulier de satin, au milieu des années 80, comme me le rappelle Vincent Ostria, ce qui ne change pas grand-chose, ça fait quand même plus de vingt ans...]. D’ailleurs c’est peut-être ça le signal fort: revenir non pas à Daney mais à ce qui caractérisait l'époque: parler des films, d’abord et avant tout... le reste, après, si on a le temps. Et du temps, Delorme et Tessé en ont un peu manqué, ça se sent, pour concocter leur numéro. Ceux qui sont partis n’ont pas été remplacés (j’entends numériquement), et il a fallu parer au plus pressé.
Ainsi du texte de Tessé sur le film d’Audiard. Qu’Un prophète soit médiatiquement parlant le film français le plus important de l’année, c’est probable, mais n’étant pas, et de loin, le meilleur (Tessé le reconnaît lui-même, exprimant ses réticences non seulement au début mais aussi à la fin de son texte, ce qui est quand même significatif), seule son importance en tant que modèle et "paradigme nouveau" (dixit Tessé) justifierait l’espace ainsi accordé dans le numéro. Or le problème est que cette valeur de modèle n’est pour le moment qu’un fantasme (dont j’espère, entre nous, qu’il ne se réalisera jamais), en plus un drôle de fantasme puisque, à en croire Tessé, le film ambitionnerait une position de modèle tout en remettant en cause la notion même de modèle (c'est trop fumeux pour moi), et qu’en en parlant ainsi de façon anticipée, donc sans recul suffisant, Tessé nous refait là, de manière plus discrète, d'accord, mais il nous le refait quand même, le coup de Burdeau avec Redacted de De Palma, à la seule différence, je le répète, qu'il ne considère pas Un prophète comme un grand film. Tout ça ne tient pas la route. Si Audiard, dont le talent est certes supérieur à celui de ses collègues français eux aussi spécialisés dans le polar musclé, lorgne du côté du cinéma américain, c'est du mauvais côté, le côté scorsésien, je dirais même le mauvais côté de Scorsese, avec en plus une bonne dose de naturalisme (héritage de la tendance "cru" du cinéma français, pour parler justement comme Daney), et ne fait que prolonger, en le boursouflant et en le virilisant à l'extrême, son propre univers. Nul modèle à suivre là-dedans.
Pour le coup, ce premier numéro de l’ère Delorme-Tessé laisse sur sa faim, à l’image donc de la couverture - l’idée est bonne (Oliveira) mais la réalisation un peu tiède (la photo glamour de l’actrice) -, sachant que pour l’instant il s’agit d’une période de transition et qu’on y verra plus clair l’année prochaine. De fait, ce que je retiens surtout de ce numéro c’est le mélange hétérogène, et assez séduisant il faut le reconnaître, entre anciennes plumes (des vieux rédacteurs de la revue tels Tesson, écrivant sur le film d’Oliveira, et Labarthe, rendant hommage à Fieschi dont il nous laisse le numéro de téléphone, 0143719883, pour qu'on le compose et qu’on y entende, tel un fantôme au bout de la ligne - faites-le, ça marche - et pour quelque temps encore, sa voix, invitant avec humour à laisser un message) et nouvelles plumes (des jeunes cinéastes tels Bozon, sur le film de Tarantino - très bon texte au demeurant, mais vous allez encore dire que je suis de parti pris - et Bonello sur la série The Wire)... L'entretien avec Monte Hellman est pas mal aussi.

Sinon je reviendrai prochainement sur Singularités d'une jeune fille blonde d'Oliveira.

4 commentaires:

Vincent Ostria a dit…

Bonjour, pour la couv Oliveira des Cahiers, c'est inexact. Il y a eu au moins celle du "Soulier de satin" (je suis formel), mais peut-être d'autres. Trop la flemme de vérifier. C'est vrai que le départ de Frodon n'est pas un mal…

Buster a dit…

Merci Vincent pour la précision. Je vous crois sur parole d’autant que vous étiez, il me semble, aux Cahiers à cette époque. Mais fondamentalement ça ne remet pas en cause ce que je disais. En 1985 ou 86, Daney avait quitté la revue depuis peu et son influence devait être encore grande, j’imagine.

(à part ça j’aime bien votre blog)

Père Delauche a dit…

Hein ?!!! Quoi ?!!! Vin-cent-Os-tri-a !!! En vrai ?!!!

Peut-être l'un des trois plus intéressants - sinon meilleurs - critiques en activité actuels ; à mon humble avis... [zou ! je cours voir le blog :-]

Buster, vous commencez à m'épater !!!

Bon, j'arrête là, la "fan attitude", et je reviens vite fait sur ce (premier) numéro des Cahiers-Delorme/Tessé...

Dans l'ensemble, je trouve qu'il ne s'en sort pas trop mal, comparativement aux livraisons de la paire Frodon-Burdeau) : l'entretien Monte Hellman (sur le principe), il faut l'avoir fait !

La couve est cependant un peu plus 'racoleuse' que d'habitude ; même avec "Ah que Johnny", ça l'était un peu moins (quoiqu'assez 'irrelevant').

Pour l'instant, avis plutôt favorable ; et, je leur laisse cinq ou six numéros avant de me fixer...

Buster a dit…

Ah Père Delauche, votre enthousiasme fait toujours plaisir!