vendredi 14 août 2009

Six fois deux

Je reviendrai sur Inglourious basterds et expliquerai comment j'ai fini par aimer les films de Tarantino... Là, je vous parle juste des titres. Soit donc six titres que, pour des raisons pratiques mais pas seulement, je désignerai par les initiales: Reservoir dogs (RD), Pulp fiction (PF), Jackie Brown (JB), Kill Bill (KB), Death proof (DP) et Inglourious basterds (IB). On sait que Tarantino y accorde une grande importance, notamment par l’effet sonore qu'ils produisent, c’est pourquoi d'ailleurs, vouloir les transposer en français, comme on l'a fait avec Boulevard de la mort, est une hérésie.

Premier constat, les titres chez Tarantino sont toujours structurés de la même façon, qui voit deux termes se répondre par contraste, jeu de rimes ou simple association. Si RD renvoie à un affrontement (dogs) dans un lieu clos (reservoir), écho à la théâtralité du film (c’est le côté Mankiewicz de Tarantino, encore que le rapprochement vient peut-être moins de la qualité du verbe, commune aux deux auteurs, que de la construction toujours un peu hasardeuse de leurs récits - Biette rappelait la faiblesse de l’agencement des histoires dans la Comtesse aux pieds nus, ce qui ne rendait pas le film moins passionnant pour autant - même si évidemment c’est davantage voulu chez Tarantino), donc si RD suggère quelque chose de théâtral, il crée aussi, au niveau purement sonore, un mouvement bien particulier, une forme de blabla sans fin (re-ser-voir...), brutalement interrompu (dogs!), seule façon justement de mettre fin à ce qui est intarissable. C’est l’inverse dans PF. Si le titre évoque lui, au-delà de la référence au pulp magazine, le développement d’un récit (fiction) suivant des directions autonomes et méandreuses (pulp), il y a, sur le plan sonore, comme un effet de souffle, autrement dit une détonation (pulp!) suivie d’une onde de choc (fiction...), laquelle se propagerait sur plusieurs niveaux (récit, personnages, esthétique) et selon des intensités diverses.
JB semble échapper à la règle, ce qui n’a rien d'étonnant puisque le film, certainement le meilleur de Tarantino à ce jour, est un peu à part dans sa filmographie, mais on peut quand même y voir, derrière la simplicité trompeuse du titre, clin d’œil bien sûr à Foxy Brown, une sorte de camouflage (des Jackie Brown il doit y en avoir autant aux USA que, par exemple, des Betty Smith), soit le principe du grand twist qui structure le film, et au niveau sonore, comme une jouissance à prononcer, en détachant bien les syllabes (ja...ckie...brown), le nom d’un personnage fétiche. Quant à KB, le titre épouse, de par la quasi homonymie des termes (kill/bill), une construction à la fois en miroir et divisée, comme coupée en deux, soit, on l’aura compris, le son que produirait, dans sa netteté même, un coup de sabre parfaitement tranchant. Un titre bref donc, bisyllabique, qu’on retrouve avec DP sauf que là c’est le contraire. Car si le titre assez générique - "L’épreuve de la mort" pourrait servir d'exergue à toute l’œuvre tarantinienne - évoque un rapport possible, grotesque, carnavalesque, entre geste créateur et conscience de la mort, les deux syllabes, elles, s’opposent, avec d’un côté ce qui serait le crissement de pneus (death...) et de l’autre le vrombissement d’un moteur (proof), à moins d’y entendre, là encore, comme dans PF, la violence d’un choc.
Reste IB et sa référence faussement aldrichienne. On l’a dit et répété, inutile de jouer les originaux, le vrai sujet ici ce sont les intonations d’une langue dans une autre, ce que suggèrent le titre et son orthographe approximative, un titre qu’il faut donc prononcer avec l’accent allemand... Mais il y a autre chose. Pour la première fois Tarantino utilise cinq syllabes, cela crée un effet somme, comme si avec ce film le cinéaste touchait enfin à son grand œuvre, notamment sur la question prégnante chez lui de la vengeance, c'est-à-dire qu'ici le terme inglourious pourrait renvoyer directement à la culture bis (véritable réservoir de fiction et par définition sans gloire), alors que basterds lui prolongerait, en les développant, les mots à une syllabe - dogs, pulp, kill, proof... - qui scandaient, telles des onomatopées (on connaît le penchant de Tarantino pour les comics), les précédents titres. Plus encore, cela témoignerait de la part affective (plus que jouissive, et pas du tout creuse) que Tarantino entretient avec le cinéma et, à travers lui, sa propre histoire (le père jamais connu, bah oui...). Pour le coup, il y aurait là comme un coup de frein dans la course toujours plus speedée de ses derniers films. Moins un arrêt qu'un ralentissement. La longueur du titre et sa drôle de prononciation ne seraient rien d'autre alors que le défilement d'une bande-son au ralenti. Inglooouuurious basteeerds... (à suivre)

15 commentaires:

Anonyme a dit…

Quoi..? Oh non... Pas Tarantino, pas vous...

Buster a dit…

Si si, moi... mais je m'expliquerai car c'est compliqué, mon rapport à Tarantino est très particulier, son univers n'est pas le mien et c'est ça qui m'intéresse. En fait j'ai changé ma façon d'appréhender les oeuvres qui ne me correspondent pas, et dans le cas de Tarantino j'ai découvert des choses qui me plaisent bien... à suivre, donc.

'33 a dit…

brillantissime.

Anonyme a dit…

J'attends avec impatience l'analyse des affiches ! (Quoique la rubrique de Première sur le sujet est plutôt bien foutue).

Mabuse a dit…

Votre analyse des titres de Tarantino est tout à fait symptomatique des rapports d'une partie de la critique avec ce cinéaste : la conceptualisation d'un bourrin. Désolé, mais on est pas très loin de Burdeau comparant Boulevard de la mort à "Une sale histoire". Je sais bien que les films sont souvent plus intelligents que leurs auteurs, mais il y a 50 ans on avait quand même de meilleurs arguments pour défendre un Aldrich ou un Fuller. J'attends celui qui dira de Tarantino : c'est bête et cette bêtise m'intéresse.

Buster a dit…

Mabuse, vous abusez, parler ici de conceptualisation alors qu’il s’agit d’un petit jeu sur la sonorité des titres chez Tarantino, c'est quand même un peu fort. Cela dit, je suis d’accord sur le fait que vouloir conceptualiser les films de Tarantino n’a aucun intérêt, surtout si c’est pratiqué de façon sauvage. D’accord aussi pour considérer qu’il y a pas mal de bêtise chez Tarantino (comme chez les frères Coen d’ailleurs). Mais dire que la seule bonne approche critique serait d’expliquer en quoi cette bêtise est intéressante me semble très réducteur et un brin condescendant. Si les films sont parfois plus intelligents que leurs auteurs, comme vous dites, rien de pire que les critiques qui se croient supérieurs aux films. Le cinéma de Tarantino ne se résume pas à la bêtise de ses personnages, ça fera l'objet d'un prochain billet.

'33 a dit…

C'est ce que Burdeau a fait de plus intelligent en 5 ans, comparer Tarantino à Eustache...

Eternel débat sur la conceptualisation des bourrins, l'intelligence du film supérieure à l'auteur, l'intelligence des critiques supérieure à celle des films...

Buster, vous me décevez en écrivant que conceptualiser Tarantino n'a aucune intérêt. Et pourquoi donc ? Et qu'est-ce donc que ce concept de conceptualisation sauvage ?

Pour ma part, si je crois que la conceptualisation n'a aucun intérêt si elle se détache trop du film - c'est peut-être ce que vous appelez conceptualisation sauvage, auquel cas on est d'accord -, les critiques ne sont pas non plus là pour deviner les intentions des réalisateurs et les paraphraser. John Landis n'avait aucune intention de parler des camps de concentration dans le flic de beverley hills 3, ça n'empêche que c'est là, et qu'on peut, comme le fit jadis JF Rauger, défendre ce point de vue rigoureusement.

Donc Eustache chez Tarantino, why not ? Moi j'y vois du Fritz Lang (dans le dernier), et surtout un démenti cinglant à tous ceux qui voient en Tarantino un apologue bêbête de la violence. C'est tout l'inverse : Tarantino, c'est la civilisation, c'est-à-dire la parole, contre la barbarie. J'y reviendrai une fois le film revu.

Buster a dit…

La conceptualisation sauvage c'est ça en effet, balancer des concepts un peu à l'aventure, sans rigueur méthodologique. Et dans le cas de Tarantino, dont le cinéma semble a priori échapper à ce type d'approche, il faut être au contraire extrêmement rigoureux (c'est pour ça que Eustache chez Tarantino, je ne suis pas franchement convaincu, mais bon, il faudrait que je relise le texte de Burdeau).

Sébastien a dit…

Buster, c’est pas vous qui disiez que les concepts on les utilisait surtout pour justifier l’intérêt que l’on porte à des cinéastes secondaires ? Tarantino étant un bourrin parfaitement surfait, cela veut-il dire que conceptualiser ses films en les comparant à ceux d’auteurs autrement plus importants c’est une manière de valoriser son oeuvre à peu de frais ?

Buster a dit…

Moi j’ai dit ça? Possible, je me souviens pas... Ce qui est sûr c’est que Tarantino n’a rien d’un bourrin, même si tout n’est pas convaincant chez lui. Vous devez confondre avec Oliver Stone.

Sébastien a dit…

Hélas non, je ne confonds pas. J'attends votre texte sur "Inglourious Basterds", je pourrai mieux vous répondre.

Buster a dit…

Ah ah, on me met la pression... Très bien, rendez-vous lors du prochain billet (sauf si c’est pour me balancer des arguments aussi cons que ceux qu’on peut lire sur Eloge de l’amour, d’un dénommé de Sutter, auquel cas c’est pas la peine).

asketoner a dit…

Je suis ébahi ! Magnifique analyse de Tarantino par ses titres...
J'ai détesté son dernier film, mais ça n'a rien à voir.

Largo a dit…

Bonjour,

Petite analyse intéressante, mais un bémol.

Si je ne me trompe pas et si mes sources sont fiables, Tarantino disait dans sa lecon sur le cinéma à Cannes qu'il préférait Boulevard de la Mort à Death Proof !

"Pour Death proof… En fait, je préfère le titre « Boulevard de la mort »"

http://www.stardust-memories.com/lecon-de-cinema-quentin-tarantino/#_ftn28

Buster a dit…

C'était de la com.