vendredi 7 août 2009

Botero

Il n’y a qu'à Chronic’art pour nous faire croire qu'ils ont consacré leur numéro d'été à Brüno parce qu’ils n’avaient rien d’autre à se mettre sous la dent, alors qu’évidemment il s’agissait pour eux d'alimenter, comme la plupart des médias, le buzz qui depuis plusieurs semaines entourait la sortie du film, une belle daube si j’en crois ceux qui sont allés le voir. Pour ma part, plutôt que de céder à cet insupportable matraquage orchestré par le Baron Cohen, et quitte à rester dans l’imagerie gay, j’ai préféré revoir le Roi de l’évasion de Guiraudie. Les papys pédés plutôt que la grande blondasse. Je conçois qu’on ait des réserves sur le film, sur sa mise en scène notamment, qu’on la trouve peu inspirée, sinon paresseuse, malgré quelques envolées, et qu’à l’arrivée Guiraudie apparaisse plutôt en roue libre, à l’instar de son héros lors des longs travellings à vélo. Pas faux. Et pourtant mon avis n’a pas changé. J’aime profondément ce film, même si, à la revoyure, le cauchemar du début passe beaucoup moins bien (mais à l’inverse le personnage d’Hafsia Herzi est nettement plus intéressant). Bon, c’est toujours la même question. Pourquoi aimer un film qui aurait autant de défauts? Je n’ai pas la réponse, mais je me dis qu’il y a dans le Roi de l'évasion quelque chose de très particulier qui, peut-être, en déplace le centre, amenant le film sur un autre terrain que celui revendiqué par l’auteur et, pour le coup, relègue à la périphérie tout ce qui ne fonctionnerait pas.
Le vrai sujet pourrait bien être, plus que le discours un peu attendu sur les états d’âme d’un homo quadragénaire au pays des truffes, le corps de l’acteur Ludovic Berthillot. C’est fou à quel point ce corps monopolise l’écran. On a l’impression que dans chaque plan où il est présent, c'est tout le film qui s'y trouve absorbé. On dirait du Renoir (le peintre), ou alors du Rubens. Ou mieux, du Botero. A revoir ainsi le film on se dit que c’est bien là le défi: comment filmer un tel corps, comme faire avec cette masse rose, cette chair toute flasque qui se meut à l’intérieur des plans, à la fois pesante et légère. De ce corps imposant, encombrant, dérangeant, Guiraudie ne joue pas de façon absurde comme Serra avec les Rois mages dans le Chant des oiseaux, ni de façon gourmande comme Chabrol avec Depardieu dans Bellamy. Il se contente de le suivre, tel qu'il est, de manière presque documentaire. D’ailleurs il reste souvent à distance, le laissant pour ainsi dire seul avec ses contradictions. Sexuelles autant que formelles. Comme si le cinéma bigger than life, qui était sa marque de fabrique et qu’il semble vouloir abandonner aujourd’hui (au risque de perdre un peu du souffle poétique qui caractérisait ses premiers films), se réduisait au seul modelé d’un corps, lui-même plus grand que nature... On peut trouver ça décevant, moi ça me bouleverse.

5 commentaires:

before cinema a dit…

:-)

Joachim a dit…

Il me semble que justement, la dimension "merveilleuse" que Guiraudie semble avoir un peu mise de côté revient par ce corps, qui évoque alternativement beaucoup de figures propres au conte (l'ogre, l'ours de Boucle d'Or), un corps qui finit d'ailleurs dans la cabane des sept (enfin, trois) nains.
Sinon, je ne suis pas loin de penser que Botero est l'un des pires artistes actuels, même si je saisis la référence. ;-)

Buster a dit…

On est d’accord, le côté merveilleux et "bigger than life" (le cinémascope, la profondeur de champ, etc) semble se réduire ici aux formes rebondies du héros. Sur le plan thématique ça reste riche et il y a en effet un aspect "conte". Je parlais plutôt de l’esthétique qui voit Guiraudie sacrifier son goût de la beauté et des couleurs chaudes pour quelque chose de plus froid et pas spécialement beau. En ce sens il prolonge la scène d’amour avec le vieil artiste dans "Voici venu le temps" qui m’avait fait penser à Lucian Freud, avec cette chair un peu triste, aux reflets bleutés. Là, c’est plus rose (et pour cause), mais ce n’est pas très beau non plus. C’est aussi pour ça que je parle de Botero qui effectivement n’est pas un grand peintre. Il y a dans le dernier film de Guiraudie, une certaine "laideur" (la périphérie des villes, le chromatisme...) que le cinéaste a volontairement recherchée (un peu trop pour certains), pour rompre avec son style habituel, même si évidemment la beauté n’y est jamais totalement absente. Dans le cas de Berthillot, on pourrait dire que c’est dans son regard que persisterait la beauté des premiers Guiraudie.

le père Delauche a dit…

Egalement, il se pourrait bien que ce film s'interroge non pas seulement sur ce(s) corps particuliers ; mais plus généralement, il semble poser la question (en la résolvant, parfois maladroitement) : "Peut-on filmer d'autres corps", que ceux qu'on voit habituellement sur les écrans, les vedettes, les physiques de mannequins (typiquement, Louise Monot dans OSS 117, Rio ne répond plus) des corps... "hétérogènes" ? des physiques (et d'autres problématiques), que l'idéologie dominante évacue ? ou feint de ne pas le faire...

Buster a dit…

C’est sûr que le cinéma de Guiraudie échappe à l’idéologie dominante (à la fnac, ses films sont invariablement rangés dans le rayon "gay et lesbien"!), et on peut voir dans son traitement des corps une manière de s’opposer à la dictature du beau.
Cela dit, il y a quelque chose de bien particulier dans son film qui tient au fait que le choix de Berthillot s’est fait très tardivement. Longtemps le rôle devait être tenu par Guiraudie lui-même et lorsque Berthillot a été choisi c’était au départ pour le rôle du flic. Ce qui fait la force du film et le rend si émouvant, c’est qu’on ressent vraiment que ce choix est devenu une évidence pour Guiraudie à mesure que le film se tournait. D’où l’aspect documentaire sur l’acteur et son corps. La façon dont Guiraudie le filme sous toutes les coutures témoigne peut-être d’une certaine attirance, mais j’y vois plutôt une forme d’émerveillement, donc quelque chose de plus enfantin (ce qui nous ramène à ce que Joachim dit plus haut), le plaisir communicatif d’avoir trouvé en Berthillot un acteur capable d’offrir (quelle générosité!) ce dont il rêvait, peut-être même davantage.