jeudi 13 août 2009

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Ah "Aja" - prononcez "Eija" -, il faudra bien que je vous parle un jour de cette période la plus exaltée de ma vie où je pouvais aimer, avec une égale passion, des musiques aussi différentes que le jazz-rock de Steely Dan et le punk-reggae des Clash. Pour l'heure, on se contentera de réécouter "Aja", c'est toujours un vrai bonheur, même si...
Comme la vidéo se résume à la pochette de l'album (très belle au demeurant) et que la chanson dure quand même huit minutes, je vous ai trouvé un peu de lecture.

D'abord ce passage tiré de l'entretien de Rehm, le directeur du FID de Marseille, pour Independencia. A mettre sur le compte du pastis, c'est pas possible autrement:

" [...] Les artistes qui travaillent aujourd’hui avec l’image en mouvement se réfèrent davantage au cinéma qu’à l’art vidéo. De façon absolument analytique pour certains, et pour d’autres en amateur, sans souci des règles, produisant des choses véritablement nouvelles. Cela comporte le risque du système. Si bien que ceux qui se sont attachés au cinéma s’y sont parfois brûlés. J’ai aimé Hunger de Steve McQueen. Mais on voit bien, comme il a pu le dire en entretien, que son film ressemble vraiment à un film. Quand on connaît la beauté de ses travaux précédents, on sait qu’il aurait pu prendre moins de précautions. Mais il a préféré la stratégie du camouflage. Qui n’est pas simplement de se polir ou de se policer, mais de dire: mon propos est si important qu'il faut à la fois camoufler ce propos et le geste d'artiste derrière l’aspect d'un film traditionnel."

Puis cet extrait du blog d'Ostria (Avenue des ombres), ex-critique des Cahiers, aujourd'hui aux Inrocks et à l'Huma, qui nous la joue "rebelle":

" [...] je me faisais la réflexion que le journal auquel je collabore (les Inrockuptibles) a une forme de génie dans sa manière de justifier constamment ses engouements pour des blockbusters américains (dernier en date: Public enemies de Michael Mann) ou des films faciles français (les Beaux gosses, etc.), de se trouver constamment en phase avec les œuvres primées aux César (exemples entre mille: Desplechin, Kechiche, Ferran). Ceci en minimisant systématiquement le cinéma marginal, indépendant, non-occidental, juste toléré comme un parent pauvre mal habillé.
On me répondra soit: c'est la vocation d'un magazine se voulant populaire d'aller dans le sens des goûts majoritaires; soit: si tu n'es pas content, tu sais ce qu'il te reste à faire... Certes. Mais ce qui m'échappe ce sont toutes ces contorsions esthétisantes pour nous faire croire que ces films tonitruants et clinquants sont aussi des œuvres d'art majeures. Je suis tellement plus simple: j'aime les œuvres sombres, sobres, discrètes, souterraines qui ont d'emblée une plus-value artistique. Je ne suis pas comme ces artistes du pop-art qui essayaient de vendre des reproductions de boîtes de conserve comme des œuvres de démiurges absolus. Bientôt on enseignera le concept de people dans les facs de sciences humaines.
Le seul hic, c'est que les Inrocks ont beau faire tous les efforts pour aller dans le sens du populo, le populo, lui, ne le suit pas. Un journal au style commercial qui n'est pas commercial. Une publication qui trouve tendance d'aller dans le même sens que la majorité est-elle vraiment excitante? Certainement pas pour moi qui ait toujours trouvé plus amusant de prendre les sens interdits."

Et pour finir, en attendant la grande passe d'armes qui ne devrait pas tarder entre pro et anti-tarantiniens (moi je serais plutôt pro), ce texte de Burdeau écrit après la vision à Cannes d'Inglourious basterds et publié sur Mediapart (merci à S. qui me l'a envoyé gratos). Que dire sinon que c'est du Burdeau:

"Quentin Tarantino connaît trop le cinéma pour ignorer qu'un film, bien souvent, ressemble à la rumeur qui l'entoure: vérité d'évidence que Cannes rappelle régulièrement aux étourdis. Inglourious basterds était le film le plus attendu de cette 62e édition, il est fidèle à ce programme. C'est un film d'attente et de suspense, presque de procrastination. Le spectateur doit patienter, et patienter encore, avant qu'il ne lui soit offert ce qu'il est venu trouver: la guerre, l'action, le sang, une bande de soldats juifs en mission commando contre les nazis. L'attente est distillée avec un plaisir et une science délicieux, mais est-on bien sûr, après 2h28 de projection, que le film a bel et bien commencé?
Le temps n'est pas venu de trancher cette question. Il y a encore un mois, les personnes informées étaient formelles: c'était folie de vouloir présenter Inglourious basterds en compétition; le tournage s'étant achevé en Allemagne début mars, le montage ne serait jamais prêt pour la mi-mai. A première vue, le film ne souffre pas de cette précipitation: c'est sans accident qu'il s'est présenté à nous ce matin. Fluide, tranquille, sans hâte - mais c'est peut-être là la bizarrerie. Où sont les désastres promis? Léa Seydoux a trois plans et aucun mot, Mike Myers ne fait que passer, Samm Levine reste invisible, des personnages disparaissent sans prévenir. Pire: Inglourious basterds ne comporte aucune de ces longues, harassantes, gigantesques scènes d'action qu'affectionne ordinairement Tarantino.
Il se peut que celles-ci aient été réduites au montage. Franchement, c'est peu probable. Il s'est plus sûrement passé ceci: Tarantino a choisi de traiter son sujet autrement que par la violence. Pourquoi? Parce que le sujet est impressionnant, et que lui-même évolue. Comment? Cela tient en deux mots.

LANGUES. C'est le premier mot. Là encore, l'attente est à la fois déjouée et relancée. En dépit du battage, le héros d'Inglourious basterds n'est pas le lieutenant américain Aldo Raine campé par Brad Pitt mais le colonel nazi Hans Landa interprété avec une exquise gourmandise par l'acteur allemand Christoph Waltz.
Le génie du personnage est son polyglottisme. Landa parle allemand, français, anglais et italien. Comme vous et moi. Dès l'ouverture - superbe, mais ne soyez pas pressés d'entendre parler la poudre -, il passe d'une langue à l'autre, s'excuse de son français médiocre (il est éblouissant) pour demander la permission de passer à l'anglais, profite d'une rencontre avec trois Italiens (en fait Raine et deux bâtards subitement aphones) pour prier ceux-lui de jouer à ses oreilles, ad libitum, la douce mélodie de leurs patronymes transalpins.
Intelligence et simplicité de Tarantino, aussi bien. Ayant à tourner un film américain dont les protagonistes sont de nationalités différentes, il n'efface pas la difficulté en donnant à tout le monde un accent yankee. Il fait des accents le chiffre du film, la vérité de ses personnages, le cœur de leurs talents ou de leurs incapacités: ce qui les sauve, ce qui les trahit. Waltz est grandiose à ce jeu, Michael Fassbender excellent, Daniel Brühl étonnant. On l'aura compris: Inglourious basterds est d'abord un festival d'acteurs allemands en mission linguistique.
C'est comme si l'enjeu du cinéma de Tarantino se repliait sur lui-même. Jusqu'à Death proof (Boulevard de la mort), cet enjeu était le passage du règne du verbe à celui de l'action. Comment tirer pour couper court à la jactance. Et plus encore: comment parler tellement qu'on n'en peut plus de tuer. Selon les mots de Kafka cités jadis par Pascal Bonitzer, patron des études tarantiniennes: "Ecrire, c'est bondir hors du rang des assassins."
Affaire de traduction, mais par saut, métaphore. Rapport sans rapport, faux raccord. Or la traduction est désormais devenue le centre de l'affaire: si Inglourious basterds retarde à ce point les scènes d'action, et si celles-ci sont d'une telle brièveté, c'est que l'essentiel du temps passe à circuler d'une langue à l'autre, à s'expliquer, à comparer les surnoms des uns et des autres, à faire durer le plaisir des questions, à s'attarder sur une intonation...

CINEMA. C'est le second mot. Après d'autres - Ernst Lubitsch, par exemple -, Tarantino aborde le nazisme par la représentation. Ce sont les gros rires des officiers de la Gestapo, cette vieille ficelle qui révèle le pantin sous l'uniforme, le mauvais acteur. Il y a plus: par exemple les jeux de rôles opposant les bons et les méchants, chacun se collant sur le front une carte où est inscrit le nom d'une personnalité, vraie ou fictive: King Kong, Pola Negri, G.W. Pabst, d'autres encore... Michael Fassbender interprète un critique de cinéma britannique, Mélanie Laurent une jeune femme juive camouflée en propriétaire de salle parisienne. Quant au drame, il converge tout entier, à pas certes dûment comptés, vers la grande première d'un film nazi intitulé "Stolz der Nation".
Inglourious basterds culmine au beau milieu de la projection, avec l'incendie de 350 copies nitrate, tandis que la voix d'Emmanuelle/Shosanna (Mélanie Laurent) savoure sa vengeance depuis l'écran où elle s'est invitée par la grâce du montage à l'ancienne (des ciseaux, un peu de colle, QT n'est pas un homme du numérique). Tout le gratin du Reich périt par le feu. Le cinéaste l'a dit au cours de la conférence de presse qui a suivi la projection, c'est son nouveau motto: ce qu'il aime, c'est l'idée que ce soit le cinéma, la puissance du cinéma qui triomphe du nazisme. Par métaphore, certes. Mais aussi: littéralement.

FEU LE FILM. Récapitulons. Terriblement bavard, et moins épris de virtuosité dans la palabre que les précédents films du cinéaste, Inglourious basterds ne tient pas ses promesses. On croyait qu'il serait colossal; en vérité c'est une chose encore plus petite et serrée que Death proof. Les scènes d'action sont rares et, en outre, elles sont expédiées: nombreux sont les personnages importants qui meurent en quelques photogrammes, sans une larme. Tarantino rompt avec l'ancien équilibre de son cinéma, la dialectique qui, chez lui, articulait avec souplesse et élégance actions et paroles, tirs et tirades.
Death proof refusait déjà d'articuler: ou bien ça parlait, ou bien ça carambolait, sans transition. Inglourious basterds fait un pas supplémentaire: d'un côté les circonvolutions infinies du verbe, tournant sur lui-même dans la variété de ses idiomes. De l'autre quoi? Mon cœur inflammable, l'intouchable: la pellicule, le celluloïd, des petits bouts de film qui s'allument pour un grand feu de colère et de joie. Et Shosanna qui, bien que morte dans la cabine de projection, triomphe dans la salle.
Ce qu'il y a entre les deux, entre le verbe et la pellicule, autrement dit le spectacle de corps s'entre-tuant dans une débauche d'effets de mise en scène, le "cinéma", le cinéma du cinéma - tout cela ne semble plus tellement intéresser le cinéaste. Le carton qui ouvre Inglourious basterds dit: "Once upon a time... in Nazi occupied France." C'est un conte, le récit d'un prodige qui n'eut jamais lieu. Un conte de paroles, un babélisme. Et c'est aussi un conte de cinéma, où celui-ci a force de résurrection, de réécriture de l'Histoire.
On voit alors combien est absolue la croyance placée en lui par Tarantino. Il est donc temps de mettre fin au malentendu majeur. Ce n'est pas une croyance de cinéphile, l'usage du cinéma par Inglourious basterds n'a rien de maniériste. Tarantino n'est pas le geek ultime, une pure créature de vidéoclub. Il n'y a pas de second degré chez lui, que du premier. Zéro métaphores.
Le souverain bien n'est pas la citation ou l'extrait. La machine à tuer les méchants, c'est le cinéma lui-même, son fait brut. La route de Death proof, ses rubans de bitume avaient donné le signal. Aujourd'hui c'est clair: l'objet de Tarantino, c'est la pellicule, son défilement, son feu irrésistible. La littérarité, et peut-être plus encore la littéralité du cinéma.
Maintenant, il faut prendre cet article avec des pincettes. L'attente va encore durer. Inglourious basterds n'est peut-être pas fini, il se peut qu'en salle il soit très différent que ce qu'il était il y a quelques heures dans l'Amphithéâtre Lumière. Tarantino l'a laissé entendre à la conférence de presse. Mais il nous fait avancer dans la connaissance d'un des plus grands cinéastes de ce temps. Et il brûle."

Bon, là ça doit bien faire huit minutes...

3 commentaires:

vladimir a dit…

j'ai tout lu en 7mn 35sec et 8/10.

Buster a dit…

Record à battre.

'33 a dit…

Tiens, je n'avais pas lu ce post ; je suis tout à fait d'accord avec Burdeau sur la parole contre les assassins et la littéralité de la référence chez Tarantino. Décidément, quand il s'agit de QT, EB est excellent.