lundi 24 août 2009

Bingo!

Tarantino, on le sait, travaille davantage le sous-genre au cinéma que le genre proprement dit. A la limite le seul genre auquel ses films se rattachent serait la comédie, que celle-ci soit appliquée au polar ou au film d’action. Inglourious basterds est une comédie guerrière plus qu’un film de guerre. La distinction a son importance car elle conditionne la lecture du film et surtout la façon d’aborder la question, toujours centrale chez lui, de la vengeance. A l’instar de ses personnages, devisant sur tout et n’importe quoi, Tarantino commente (plus qu’il ne cite), en mélangeant tout et n’importe quoi, ce qui touche à la culture bis, avec l’enthousiasme du cinéphage - au risque d’être parfois soûlant -, un enthousiasme qui n’a rien à voir avec la passion maladive du geek (et encore moins du nerd) comme on l’écrit un peu partout. C’est à la fois la limite et la grandeur de Tarantino. Se débarrasser du Cinéma avec un grand C, celui, reconnu, magnifié, qui a fait l’Histoire du cinéma, l’expurger de ses lettres de noblesse pour n’en conserver que sa part la plus triviale, celle des saturday night movies, héritée du music-hall et des numéros de foire, spectacle de masse, souvent stupide, mais jubilatoire, souvent horrifique, mais fascinant, spectacle qui est aussi celui de ses premiers émois cinéphiliques (en ce sens, il y a une forme d’immaturité chez Tarantino, mais elle n’est pas relative à ce qu’il s’y dit, simplement à l’attachement - peut-être pathologique mais c’est un autre débat - à ses plaisirs de jeunesse).
Donc voilà, un film de Tarantino, c’est d'abord ça: un fonds nécessairement vulgaire, qui n’est pas l’essence du cinéma, mais disons sa substance. C’est pourquoi Inglourious basterds ne renvoie pas aux grands films antinazis réalisés aux Etats-Unis pendant la guerre par des cinéastes réputés, Américains patriotiques (McCarey, Walsh, Dmytryk...) ou Européens engagés (Chaplin, Lubitsch, Sirk, Lang, Renoir...), pas plus qu’il ne renvoie aux petits films de propagande, tous ces films sans prétention produits par Hollywood dans le seul but de sensibiliser le public américain à l’engagement du pays dans la Seconde guerre mondiale, avec ce que cela suppose de manichéisme (à la différence du film noir, largement nourri de psychanalyse, le film de propagande radicalise la séparation entre le même et l’autre, les bons et les méchants, etc., je n’insiste pas). Quant au cinéma français sous l’Occupation, tel qu’il est représenté ici, de façon trop convenue d'ailleurs - on est dans l'imagerie -, c'est vraiment la partie faible du film (en plus Mélanie Laurent joue assez mal), j'en dirai peut-être quelques mots la prochaine fois...
Fidèle à sa réputation, Tarantino nous livre ainsi avec Inglourious basterds moins un film antinazi qu’une œuvre pronaze, assumant totalement la bêtise autant que la perversion de ses personnages. La force du film réside bien dans ce désir du cinéaste d'aller toujours au-delà (ou plutôt en deçà) des codes déjà pervertis du genre (western-spaghetti, film de commando...), pour s’aventurer dans le bis, voire encore plus "bas" dans le pur cinéma d’exploitation (ainsi l’interrogatoire de Diane Kruger par Brad Pitt qui non seulement évoque, à travers le sadisme du personnage et les aboiements qui accompagnent la scène - ça se passe dans le cabinet d'un vétérinaire - la séquence de torture dans Reservoir dogs, mais plus généralement flirte avec le pire du cinéma commercial, ici en l’occurrence les films de "nazi exploitation"). Cette dérive dans la violence gratuite est certes désamorcée par la dimension parodique que Tarantino y injecte, et c’est vrai que sans la dérision ses films seraient difficilement supportables, mais il n’y a pas que cela. Si Tarantino s’appuie à ce point sur ce qu’on peut appeler "le degré zéro du cinéma", ce n’est pas pour s’y complaire ou, à l'inverse, critiquer, via la distance que confère la parodie, ce qui s'y joue. Il y a chez Tarantino une volonté réelle de dépasser le trivial, non pas en le sublimant, en conférant à son œuvre je ne sais quelle dignité, ce que ses principaux défenseurs recherchent, plus ou moins consciemment, en théorisant les motifs qu’ils y découvrent, mais au contraire en l’excédant, en allant encore plus loin dans la voie du grand "n’importe quoi" postmoderne (éclectisme des formes, sans hiérarchie car interchangeables, philosophie à deux balles, etc., je n’insiste pas, là non plus) pour se dégager complètement, du moins le plus possible, peut-être de la pensée moderniste, qui veut qu’il y ait une finalité de l’art autre que celle du pur plaisir de la création, avec tout ce que cela sous-entend en termes de jeu et de désengagement, mais surtout de la citation, selon le principe bien connu que trop de citations tue la citation, qu'à descendre ainsi, plus profondément dans les sous-sols de la culture populaire, en brassant tout ce qui s’y trouve, on finit par faire table rase. Où ne resterait que le résultat de cette mixture, produit monstrueux, à l’image des personnages ainsi créés (des Bâtards au colonel Landa) ou représentés (Hitler et sa clique), soit un cinéma qui ne ressemble à rien, si ce n'est du Tarantino.
Il y a donc autre chose que la dérision chez Tarantino, quelque chose à laquelle on puisse se raccrocher une fois la violence libérée et qui, d’une certaine façon, permette de le sauver. Cette chose a un nom et c'est bien sûr la parole. Encore faut-il que cette parole soit suffisante, qu’elle ne se contente pas de se répandre, pauvre et ennuyeuse, pour simplement faire durer le suspense. Les deux meilleurs moments du film sont la séquence de la ferme (au tout début) et celle de la taverne, deux moments prodigieux qui se terminent par la traditionnelle scène de tuerie, justifiant l’analyse que l’on fait habituellement de ce type de scène (la violence comme point d’aboutissement d’une parole qui s’épuise). Or ici les deux séquences se suffisent à elles-mêmes, la parole y est assez riche, pleine et captivante, pour que la fiction du film s’y enracine, indépendamment du carnage promis. Si celui-ci reste "justifié" pour les besoins de la narration, mais aussi parce que la violence chez Tarantino est souvent structurée comme un gag, éclatant après un lent processus de combustion (slowburn), la parole qui précède le dépasse, c’est-à-dire qu’elle ne débouche pas sur le meurtre par automatisme (dès que les personnages s’arrêtent de parler, ce sont les armes qui prennent le relais) mais par raisonnement (c’est à partir du moment où les secrets sont devinés que la violence peut exploser).
Cette puissance de la parole, comme dirait Godard, Tarantino ne l’avait encore jamais atteinte, même dans Jackie Brown, film plus séduisant mais moins risqué. D’abord parce que les dialogues ont ici une force dramatique inhabituelle (cf. la théorie du SS sur le rat et l’écureuil), mais aussi parce qu’il y a là tout un jeu sur la langue et les accents dont je ne vois aucun équivalent dans le cinéma américain, voire le cinéma en général. Alors oui, Tarantino n’est pas toujours au clair avec les scènes de violence (le catalogue est encore très fourni); oui, il abuse des clins d’œil (ce qui devient des "tics"); oui, il triche avec les événements historiques; oui, sa croyance en un cinéma plus fort que l’Histoire est un brin nunuche (même s’il est beau de se dire que dans Tarantino il y a le mot "nitrato", je n'en dis pas plus); il n’empêche, tout ça ne fait pas le poids devant l’extraordinaire galerie de personnages qu'il compose (Christoph Waltz est génial, tout le monde l'a dit, mais Brad Pitt en scarificateur de croix gammées n'est pas mal non plus), et le non moins extraordinaire travail qu'il effectue sur les accents de chacun.

Je reviendrai sur la question de la langue, et celle de la vengeance...

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Bref, vous avez trouvé une mauvaise raison de défendre ce qu'au fond vous n'aimez pas.

Buster a dit…

Nein, j'ai trouvé une des raisons pour laquelle je n'ai jamais vraiment détesté Tarantino.

Vincent a dit…

C'est étonnant ce film si riche en cinéma qui se retrouve si souvent analysé à travers son utilisation de la parole (je ne dis pas que ce soit injustifié, loin de là, mais c'est le sentiment que j'ai en lisant pas mal de choses).
Ceci dit, il y a dans votre texte des choses que j'aurais bien aimé écrire comme : "un cinéma qui ne ressemble à rien, si ce n'est du Tarantino.". C'est tout à fait dans mon idée du parallèle avec Leone, jamais autant criant qu'avec ce film.
La chose sur laquelle je tique, ici comme ailleurs, c'est la rapport au cinéma bis. Non qu'il n'y soit pas présent, mais il ne me semble pas essentiel. Le film brasse beaucoup de choses mais la majorité d'entre elles ne proviennent pas des tréfonds. L'exemple que vous donnez est parlant. La scène de l'oreille dans "Réservoir dogs" vient du "Django" de Corbucci mixé avec une scène du "The big combo" de Lewis. On est dans la série B, dans le film de genre, dans le cinéma "populaire", mais avec des metteurs en scène plus que solides, de véritables ambitions formelles et loin, très loin du cinéma d'exploitation, de la série z et des culs de basse-fosse du cinéma. Cette scène chez le vétérinaire, je suis certain qu'elle vient d'un film avec John Wayne dont je ne me souviens plus du nom. Le cinéma de Tarantino vient avant tout d'un cinéma de l'action, grand public, ancré dans les codes des genres mais assez fort pour créer du mythe parce qu'il croit en la toute puissance des images (ce dont on peut certes discuter).

Buster a dit…

Vincent, je ne polémiquerai pas car vous maîtrisez beaucoup mieux que moi le sujet. L’idée ici développée c’est que Tarantino, à multiplier les références, finit par créer sa propre référence, un mixte de citations, quelque chose d’un peu monstrueux, en tous les cas moins "agréable" que chacune des citations prises isolément. Dans la scène évoquée, si je cite Reservoir dogs c’est surtout parce qu’on y entend des "chiens", c’est juste un clin d’oeil.
Mais puisque vous en parlez, j’en profite pour préciser ma pensée: ce qui importe dans une citation c’est moins la citation elle-même que la façon dont elle est utilisée. La scène de l’oreille renvoie en effet au Big combo de Lewis et surtout au Django de Corbucci. Mais voyez comment Tarantino va au-delà dans l’horreur. Dans le film de série B (Lewis) la torture, si je me souviens bien, se résume à une oreillette reliée à un micro dans lequel on crie, et dans le western (pas spaghetti, j’ai retenu la leçon) de Corbucci, il s’agit d’un acte de barbarie qui surgit d’un coup et précède rapidement la mort du personnage. Dans le Tarantino, c’est littéralement mis en scène, comme un rituel (la danse de Madsen sur la chanson des Steelers Wheels puis une fois l’oreille tranchée, on ne voit rien, mais le plan dure une bonne dizaine de secondes, ça monte dans l’horreur avec l’essence dont on asperge la victime, etc.), il y a manifestement par l’intensité et la durée de la séquence une part de sadisme qui n’existe pas dans les deux références. Idem dans la scène d'Inglourious... avec le doigt qu'enfonce Brad Pitt dans la plaie de Diane Kruger, ça renvoie sûrement à un film de genre, mais je doute qu’on y retrouve le même sadisme. C’est pour cela que je parle de "descente" dans le cinéma d’exploitation. En montant d’un cran dans l’horreur, Tarantino descend d’un cran dans le sous-sous-genre, même si plastiquement on reste au niveau des grands films de genre. Cette part de sadisme chez Tarantino n’est pas que visuelle, on la retrouve dans les dialogues, mais là ça passe mieux.

Vincent a dit…

Oh, je pense que vous maitrisez parfaitement le sujet :) même si vous avez écrit par ailleurs que ce n'est pas un cinéma dont vous vous sentez très proche.
Je partage complètement votre idée, c'est même ce qui me passionne le plus chez Tarantino. Il n'est après tout pas le seul à faire de la citation cinéphilique.
Sur le sadisme, d'une part, je remarque que l'on retrouve les mêmes arguments qui ont servi en leur temps contre le western italien mais aussi avec des cinéastes qui ont travaillé le représentation de la violence comme Aldrich, Fuller ou Peckinpah. Dans le Corbucci, c'est assez rapide mais on fait quand même manger son oreille au gars. il y a une sorte d'exagération dans la sadisme, d'hyperbole. Curieusement, j'ai trouvé très dure la scène de "The big Combo" que j'ai découvert il y a peu. Lewis joue beaucoup sur nos nerfs avec la durée, le son, l'ambiance.
Pour "Réservoir dogs", et partant pour nombre de scènes chez Tarantino, est-ce que vous ne pensez pas justement que cette grosse mise en scène ritualisée(le plan séquence sur la sortie puis la rentrée de Madsen, le jeu sur le son, l'étirement du temps) ne finit pas par donner une distance à la violence même de la scène, la transformant en un morceau de bravoure au sens de Luc Moullet, quelque chose d'aussi abstrait que les duels chez Leone ?
C'est sur ce genre de choses que fonctionne l'ouverture du dernier film, et plusieurs de ses scènes les plus intenses.

Buster a dit…

Je ne me souvenais pas que dans le Corbucci on faisait manger l’oreille au type. Du coup j’ai été revoir la scène sur YouTube. C’est vrai que c’est sadique mais le point de vue de Corbucci lui ne l’est pas, la preuve, juste après le plan en question, il y a un contrechamp magnifique sur des femmes qui détournent leur regard. Dans la scène de l'oreille chez Tarantino, on est davantage dans le rapport bourreau/victime, il n’y a pas de réelle distance parce qu’ici la dérision introduite par une mise en scène un peu fun ne se détache pas suffisamment des meurtres ritualisés chez les psychopathes, il y a là un côté scorsésien qui ne me plaît pas. Dans les autres films de Tarantino c’est moins gênant parce que moins réaliste, c'est plus grossier, parfois même franchement lourd et ce n'est pas déplaisant, même si ce n'est pas ce que je préfère chez Tarantino. C'est pourquoi j'aime bien son dernier film, toutes les scènes avec les Basterds ont un côté "bête et méchant" qui est plutôt drôle et le sadisme de Pitt dans la scène dont je parlais plus haut s'inscrit finalement dans ce registre.