samedi 29 août 2009

Bingo! (2)

Bon allez, encore quelques notes sur Tarantino avant de passer à autre chose:

Pourquoi je ne supporte pas la scène de l’oreille coupée dans Reservoir dogs, alors que la scène du doigt dans la plaie dans Inglourious basterds ne me gêne pas du tout (elle m'a même fait rire). On peut s'interroger d'autant que dans Reservoir... on ne voit pas Madsen couper l’oreille, contrairement à Inglourious... où Tarantino filme avec un réel plaisir le doigt de Pitt s’enfonçant dans la jambe de Diane Kruger, blessée par une balle. Eh bien justement. Ce qui est révoltant dans la première scène c’est la fausse distance que Tarantino installe en déplaçant la caméra (rien à voir avec le "travelling de Kapo", tarte à la crème pour étudiant de la Fémis), au moment où Madsen exécute son geste, de sorte qu’on n'entend que les cris de la victime, car par ce mouvement il renforce paradoxalement l'effet de réel - comme si on nous disait: la scène est vraie et tellement insoutenable qu’on ne vous la montre pas -, ce qui en soi ne serait pas choquant si Tarantino laissait le spectateur libre d’y croire ou pas. Or là, pas d’échappatoire. On assiste, pieds et poings liés (à l’image du personnage torturé), à une scène d’horreur qui n’a pas de signification particulière sinon d’être la mise en scène, et uniquement cela, d’un acte barbare, mise en scène d’autant plus nauséeuse qu’elle se trouve redoublée par le petit cérémonial organisé en amont par le bourreau (Madsen esquissant quelques pas de danse au son du "Stuck in the middle with you" de Stealers Wheel). Tout autre est la scène du doigt dans Inglourious basterds. D’abord par son côté grand-guignolesque, mais surtout parce que là, en n’esquivant pas la scène, au contraire, en s’y vautrant avec "gourmandise", Tarantino la déréalise totalement. Pas de fausse distance ici, mais un vrai décalage. De sorte que le spectateur est libre d’y voir ce qu’il veut, jusqu’au plus grotesque: un doigt dans un trou de balle, image possible d’un fantasme, celui d’un gros plouc rêvant de sodomiser une belle espionne.

On dit souvent que les femmes jouent un rôle de plus en plus important chez Tarantino. C’est que seule la femme est susceptible de lui apporter sur le plan fictionnel l’ampleur dont il a besoin pour traiter son thème de prédilection: la vengeance. L'héroïne tarantinienne renvoie à la tragédie grecque. Il ne faut donc pas se méprendre sur l’image de la femme dans son œuvre. Le cinéma de Tarantino n’est pas plus féministe que misogyne. C’est un cinéma de la némésis plus que de l’hybris, et il n’y a que la femme pour aller aussi loin, avec une telle démesure, une telle folie, dans la vengeance. Pour le coup, la femme chez Tarantino est dépourvue d’états d’âme, elle ne s’embarrasse pas avec les histoires d’amour (qui ne feraient que la détourner de son grand projet), pas ou peu de sexe non plus (elle est le surmoi du film), tant sa volonté y est sans faille. Qu’elle soit hôtesse de l’air, ancienne tueuse à gages, furie motorisée ou directrice d’un cinéma, Black, blonde, Juive, peu importe, il s’agit toujours de la même image, celle de la femme dans sa dimension universelle, peut-être bêtement universelle, peut-être "kitschement" universelle, mais universelle quand même.
C’est toute la différence avec le film de Fritz Lang, Man hunt, auquel on compare régulièrement Inglourious basterds, ce qui n’est pas très probant tant les deux films jouent sur des registres totalement opposés. D’un côté, chez Lang, c’est le pouvoir masculin, celui d’avoir Hitler dans la lunette de son fusil et donc la possibilité de le tuer, sauf que le tireur hésite (respect des ordres? mauvaise conscience?...) et laisse passer l’occasion... De l’autre, chez Tarantino, c’est le vouloir féminin, celui d’assassiner Hitler et les hauts dignitaires du régime (seule façon de mettre fin à la guerre), et que rien ne peut arrêter (le vouloir féminin est sans loi), ce qui donne au personnage de Mélanie Laurent ce côté Jeanne d’Arc - jusqu’au "bûcher" final. A ce propos, si elle échappe au début au massacre, ce n’est pas parce qu’elle comprend l’anglais, comme l’a suggéré pour rire Tarantino, d’autant que Jeanne d’Arc, si je ne m’abuse, ne comprenait pas l’anglais (ah ah), mais parce qu’elle serait, elle aussi, investie d’une mission - divine? -, celle de bouter les Nazis hors de France, et que son destin serait donc déjà tout tracé.
Finalement, si avec Inglourious basterds Tarantino nous déclare confusément (mais aussi de manière joyeusement délirante) que nous sommes tous nazis, ou tous juifs (c’est selon...) ou même, pourquoi pas, tous italiens (et pas seulement à travers le western spaghetti, avez-vous remarqué à quel point le personnage de Goebbels ressemblait à Joe Pesci?), s’il nous fait partager ad libitum (sinon ad nauseam), à travers les citations, sa passion du cinéma, il nous dit surtout haut et fort (sur écran géant) la féminisation du monde...

16 commentaires:

M. a dit…

Ca peut paraître anecdotique, mais souvenez-vous de l'apparition furtive d'une tueuse, dans KB2, qui laissait La Mariée en vie en apprenant qu'elle était enceinte...

pierreleon a dit…

Ah oui, Buster, pitié, passez à autre chose !

Buster a dit…

Oui M., je me souviens, est-ce en contradiction avec ce que j'ai écrit?

Désolé Pierre, c'est mon petit côté sadique, mais c'est bon, j'arrête.

Joachim a dit…

Féminisation ou hystérisation du monde ?
Faites ce que vous voulez, Buster, mais ne cachez pas ce Quentin que nous ne saurions voir...

Buster a dit…

Féminisation au sens où les femmes chez Tarantino accèdent aux commandes (qu’il y ait derrière tout ça des raisons biographiques c’est probable mais on s’en fout, bien sûr, on ne va pas psychologiser le cinéma de Tarantino). Sinon je concède qu’il ne s’agit que d’une hypothèse et seulement d’une étape. La vraie féminisation serait un film où les femmes prendraient certes leur revanche sur les hommes mais surtout se battraient entre elles, comme LES hommes et non comme DES hommes, ce que Tarantino n’a encore jamais vraiment montré, même si Kill Bill le laissait deviner par moments. Il faudra voir son remake du Faster Pussycat Kill Kill de Russ Meyer (dont il s’était déjà largement inspiré pour Death proof), un cinéaste qu’on réduit un peu trop à ses nudies mais qui a quand même préfiguré pas mal de choses... Et quand je parle de combats entre femmes je ne pense pas seulement à du catch comme dans le très beau film d’Aldrich, Deux filles au tapis (voilà aussi un film que Tarantino pourrait refaire quand il sera plus vieux, tant Tarantino c’est un peu du Aldrich bis), mais à une lutte de pouvoir entre des femmes qui seraient de vraies femmes, non virilisées, et pour le coup sans hystérisation. Vaste programme...

le-blob a dit…

je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. Quelle féminisation ? Et de quoi ? Ce que vous décrivez, Sirk l'a fait, Fassbinder l'a fait, Lang l'a fait, et je le retrouve dans "Black Book", oui, qui, à l'autre bout de l'entonnoir, se ramasse, volontairement, toute la merde. Tarantino devra grandir avant de s'occuper des femmes ; pour le moment, c'est juste un petit garçon, donc macho, abstrait et déjà homme de pouvoir. Les filles, c'est quand même autre chose.

Buster a dit…

Ah zut, moi qui voulais passer à autre chose...

Bon alors, je précise ma pensée. Que Tarantino lui-même n’ait pas grand-chose à dire je le conçois, là n’est pas la question, ce que je veux dire c’est que ses films, aussi puérils soient-ils, en disent un peu plus. Tarantino ne pose pas de "regard" sur le monde, et c’est pour ça que je me refuse à le comparer, forcément à son détriment, à des grands cinéastes comme ceux que vous citez, mais son cinéma en est le reflet, mieux le symptôme. Et c’est ça qui m’intéresse chez Tarantino, plus que son rapport à l’Histoire qui de toute façon n’est pas intéressante. Ce que je vois dans son dernier film, c’est ma vision, elle peut être erronée, c’est:

1) une sorte d’équivalence barbarie/civilisation à travers la loi du talion qui est le moteur du film (vous avez raison de dire dans votre critique que la vengeance de Shosanna égale les méthodes nazies)

2) un déplacement de la figure (toujours manquante chez Tarantino) du père, de ce père qui selon Barthes fait les bonnes histoires, vers la figure du maître, avec ce que cela suppose, donc de mauvaise histoire (on est d’accord) mais aussi d’asexué (ce que vous rattachez à un cinéma de petit garçon, personnellement je crois que cela va plus loin)

3) la récupération par la femme (via la barbarie) de cette figure du maître, ce que la civilisation a toujours essayé d’empêcher. C’est à ce niveau que je situe la féminisation du monde. Non pas que Tarantino ait été faire un tour du côté de la femme, comme Sirk et les grands maîtres japonais (Mizoguchi, Ozu, Naruse...), il en est bien incapable, et puis ce n’est pas le genre, mais qu’il soit en phase (même si c’est outré) avec son époque, à travers ce qui se dessine encore timidement aujourd’hui, je veux parler du commandement par les femmes (chez Tarantino les femmes sont des tueuses, des cascadeuses, des exploitantes de cinéma...)

Anonyme a dit…

le plus drole ce’st que sur son blog, l ‘inenarrable zohilof compare octobre de pierre leon à du tarantino

Buster a dit…

C’est ça le sophisme, je le pratique de temps en temps, ça muscle les jambes.

Alain Decaux a dit…

Quand vous dites que l'Histoire n'est pas intéressante vous voulez dire l'Histoire telle que la récrit Tarantino, je suppose ?

Buster a dit…

Oui c’est ça Alain Decaux (pff...) j’aurais dû préciser là aussi, mais on n’en sort plus.

Sinon juste un mot pour finir avec Tarantino. Je l’ai déjà dit sur le blog ou ailleurs, le jugement que l'on porte sur un film et son auteur est toujours fonction de la conception que l’on se fait du cinéma. Soit on est très exigeant (ce que je respecte totalement), on prend le cinéma très au sérieux, on a une vision disons aristocratique de la chose, et de ce point de vue, Tarantino est indéfendable, c’est creux et puéril, surtout si on le compare au classique américain. Soit on est beaucoup plus conciliant (ce que je respecte aussi), on considère le cinéma avant tout comme un art populaire, et là Tarantino redevient fréquentable, on y trouve son plaisir, surtout si on connaît et on aime le cinéma bis ou les films d’exploitation. Pour ma part, je place le curseur entre les deux, ni trop haut, ni trop bas, ce qui évite l’opposition un peu stérile vacuité/jouissance (et les réactions toujours épidermiques que cela entraîne). Naviguant entre Aldrich et le cinéma de genre et ses dérivés, j’ai pour le coup une position moins tranchée vis-à-vis de Tarantino, appréciant certains aspects de ses films (essentiellement l’aspect comédie à travers leur rapport à la langue, j’allais dire la "lalangue" - comprenne qui pourra -, le côté fanfaron au sens premier du mot, "bavard et léger", ce qu’on pourrait appeler le "Tarantino de Tarascon"), d’autres beaucoup moins (le rapport à la violence, mais comme 90% des films d’action aujourd’hui, où il n’est pas toujours facile de faire la distinction entre grotesque et complaisance, mais encore, un manque évident d’empathie pour les personnages qui, sauf pour Jackie Brown, apparaissent souvent comme de pures constructions, une certaine superficialité de l’ensemble qui dès que le rythme tombe, au niveau de la parole ou de l’action, devient plus manifeste...).

le club des filles a dit…

Buster, inutile de te dire que nous souscrivons entièrement aux propos de Pierre Léon.

Buster a dit…

Sans blague.

Vincent a dit…

Sur les pères, ils ne manquent pourtant pas dans l'oeuvre de Tarantino : Gordon Liu, Sony Chiba, Robert Foster à façon et puis surtout Harvey Keitel, triple père, de fiction pour le personnage de Tim Roth, de cinéma pour ce qu'il apporte comme acteur de polars et au sens littéral puisque c'est grâce à lui que Tarantino finit par monter "Réservoir dogs".

Sur les filles, ce qui est écrit n'est pas toujours faux mais parfois réducteur. Après tout, Jackie Brown n'a rien d'une hystérique (et d'ailleurs elle n'est pas en train se se venger). Mais j'ai cru comprendre que vous l'aimiez déjà bien, celui-ci.

Sur le cinéma classique américain et exigeant, est-ce que l'on met Hawks ? Parce que jamais Hawks n'a "posé un regard sur le monde" mais exprimé une idée (très aristocratique dans son genre et qu'il a mis en application dans sa vie) des rapports entre hommes et femmes et des hommes entre eux. Je me souviens d'une phrase sur les héros de "Rio Bravo" : "De grands adolescents épris de justice". Il y a plus à creuser là qu'avec Lang.

Sur la jambe de Diane Kruger, j'aime beaucpup cette idée de la symbolique érotique, ça rime avec le geste de Landa qui retire la chaussure un peu plus tard. J'adore le très gros plan sur la boucle, ça m'a plus marqué que le trou de (la) balle.

Buster a dit…

Les pères ne manquent pas chez Tarantino mais je les vois surtout comme des pères de substitution, comme si justement cette abondance cherchait à combler un vide.
Jackie Brown est un personnage à part dans l’oeuvre de Tarantino, c’est un peu l’exception qui confirme la règle (pas de vengeance en effet), c’est de loin le plus beau, le seul véritablement émouvant (avec bien sûr celui de Robert Forster), c’est pour cela que je considère le film comme le meilleur de Tarantino.
Sur Hawks, je suis assez d’accord, d’autant que chez lui les exemples de femmes dominatrices ne sont pas rares. La différence est que ce pouvoir n’est que matriarcal, même si ça se complique avec la question de la transsexualité.

loulou a dit…

Si vous voulez lire une critique sévère du Tarentino, je vous conseille ici: http://cdsonline.blog.lemonde.fr/