samedi 25 juillet 2009

Les cahiers, an neuf?

Lait caillé?, en œuf?

Alors voilà, c'est fait, Delorme est le nouveau rédacteur en chef des Cahiers. Et pour commencer il a nommé Tessé rédac’ chef adjoint. Ils seraient déjà tous les deux en plein boulot (sur la future ligne éditoriale - une vraie cette fois?), mais les grands changements n’interviendront pas avant début 2010. Selon un communiqué, Delorme "travaillera en étroite collaboration avec l’éditeur Richard Schlagman. Sa mission sera de développer une revue qui se situe au cœur de la culture cinématographique contemporaine, en parlant aux cinéphiles d’aujourd’hui et en consolidant le rôle central que jouent les Cahiers du cinéma dans le monde de la réalisation de films à l’échelle internationale" (bigre...). Si on connaît bien Tessé (au point de se demander si, avec lui, les Cahiers ne risquent pas de se "chronicartiser"), on connaît un peu moins Delorme qui pourtant est dans la maison depuis plus de dix ans (il est arrivé sous l’ère Tesson-Toubiana).
La première fois que j’ai entendu parler de lui c’était avant la période Cahiers, dans la revue Balthazar qu’il avait lui-même fondée (il devait avoir une vingtaine d'années) et dans laquelle on trouvait déjà ses auteurs de prédilection: Lynch, bien sûr, mais aussi De Palma, Ferrara, Malick, Verhoeven, Larry Clark... (aujourd'hui il faudrait ajouter Oliveira, Akerman, Weerasethakul, Kiyoshi Kurosawa, Bong Joon-ho...) et, pour ce qui est du cinéma français, Grandrieux et Bonello (contre la "justesse" de Cantet et Desplechin), avant qu'il ne découvre Kechiche et Dupieux. Ces dernières années il plaidait pour un retour du récit au cinéma, pas n'importe lequel, celui, moderne, fait de grandes ruptures narratives et idéalement représenté par le film de Cronenberg, A history of violence, contre le cinéma du sublime, ce grand bain audiovisuel qui caractérise les derniers films de Van Sant et de Kawase. Voir ainsi sa conclusion d'un texte écrit après Cannes 2007: "Les plus grands cinéastes contemporains sont peut-être ceux qui le savent depuis longtemps (Lynch, De Palma): à mesure que se lève la tentation iconique, il faut que le kitsch joue son rôle de contrepoids". Ah ah... Reste son goût pour le cinéma expérimental (c’est son côté brenezien), qui l’a fait écrire sur des artistes comme Peter Tscherkassky, les frères Hurtado ou encore Alain Fleischer, et la vidéo dans l’art contemporain, sans oublier bien sûr son intérêt pour Internet (cf. ses playlists), un argument qui a dû peser dans sa nomination. On sait donc ce qui nous attend...
C'est bizarre mais je n'ai pas le souvenir de grands textes écrits par Delorme aux Cahiers. Bon, c'est vrai, en dix ans il n'a pas beaucoup écrit (ça n'a jamais été un "pisseur de copies")... Il n'empêche, les deux seuls textes de lui dont je me souviens encore aujourd'hui font partie de ses tout premiers (avez-vous remarqué que bien souvent chez les critiques ce sont leurs textes de jeunesse les plus marquants?). D'abord celui sur Mission to Mars de De Palma. Le titre de l'article, "Mission to Venus", résume bien l'idée développée: comment "retrouver" à l’autre bout de l’univers la femme que l’on a perdue. A l’heure où l’on se pose des questions sur la virtuosité stylistique et un peu vaine de Mann, Delorme répondait à l’époque (comme les Cahiers cinquante ans auparavant à propos d’Hitchcock) à l’accusation d’un De Palma formaliste génial mais sans profondeur, en montrant que le film est entièrement tendu vers sa sublime scène d’adieu dans l’espace, une des plus bouleversantes de l’histoire du cinéma (malheureusement gâchée par le finale sur Mars), qui voit un homme se sacrifier pour sauver celle qu’il aime. Ensuite celui sur A.I. de Spielberg dans lequel il montrait que le cinéaste ne s'était pas contenté de réaliser le rêve de Kubrick mais que, bien au contraire, celui-ci lui avait permis d'affronter, au-delà des traditionnelles filiations père-fils, la part fantasmée de son cinéma: un enfant seul avec sa mère...

PS1. On peut aussi rappeler le texte qu'il a écrit, avec Tessé justement, sur le hollow man, ce personnage "creux" du cinéma américain, exemplairement (in)carné par Owen Wilson, Ben Stiller et Johnny Depp.

PS2. Je n'ai pas lu son livre sur Coppola.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Discret aux Cahiers jusqu'à aujourd'hui car toujours dans l'opposition, mais assurément pour moi l'un des plus grands critiques apparus ces dix dernières années avec Blouin. A l'opposé du jus de crâne de Burdeau, pourtant évidemment très brillant lui aussi, Delorme a toujours montré dans son écriture et sa pensée une aisance, une évidence éblouissante. Après je suis loin de me retrouver toujours dans ses goûts, mais j'ai souvenir de textes remarquables sur Snake Eyes (l'un de ses tout premiers aux Cahiers, là aussi) Garrel, ou encore Gerry.
A quoi ressembleront ses Cahiers ? Vraiment je ne sais pas. L'exemple Burdeau a montré que les grands critiques ne font pas nécessairement de bons rédacteurs en chef, difficile de savoir comment Delorme saura entrer dans ce costume.

M. a dit…

Ah oui, son texte sur Snake Eyes (qui portait plus largement sur l'oeuvre entière de de Palma, dont il dessinait l'évolution) était absolument brillant. C'est vrai que le bonhomme n'a pas beaucoup écrit, mais globalement je suis d'accord avec vous pour dire qu'il était plus intéressant il y a dix ans. Avec sa revue Balthazar, il a contribué à diffuser la pensée de Nicole Brenez. Le numéro 2 de la revue est un sommet consacré au maniérisme, bien plus rigoureux que le numéro des Cahiers sorti dans les années 80. Toujours dans Balthazar, il a co-écrit un texte assez corrosif intitulé "Nouveaux arrangements avec le cinéma français" où il prônait, contre le cinéma psychologique et nombriliste, un retour au corps, aux expérimentations formelles. Quand je le vois défendre, dix ans plus tard, Naissance des pieuvres, je ne peux pas m'empêcher de sourire.

Je ne crois pas que Tessé va tout faire pour chronic'artiser la revue. Lui-même n'écrit pas de la même façon dans les deux revues et il sait bien qu'il a affaire à deux publics différents. L'important, c'est que les deux continuent d'exister. Même si le ton "djeunes" est un peu lassant à la longue chez Chro (comme on dit Kro), il faut bien reconnaître que les critiques y sont souvent intéressantes, sauf lorsqu'elles cèdent à la méchanceté facile. Dommage aussi que quelqu'un comme Chauvin n'y écrive pas plus souvent.