mardi 21 juillet 2009

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Retour donc au blog après quinze jours d'arrêt, passés loin de tout, à commencer par Internet. Ça fait du bien, sauf que maintenant il faut rattraper le temps perdu...

Vu ainsi, à peine débarqué de l'avion, Public enemies de Michael Mann. Le film est visuellement impressionnant. Comme toujours chez Mann, me direz-vous, certainement le plus "grand inventeur de formes" du moment [hum...], même s’il faut voir en lui moins l’héritier d’Hitchcock (ou alors un Hitchcock géomètre - saulbassien? - comme dans North by northwest, mais sans l'intensité des personnages - je laisse de côté le génie des acteurs - tant chez Mann les personnages se réduisent, sauf peut-être dans Ali, à de simples figures en mouvement, leurs histoires se définissant à travers leurs seules trajectoires, avec tout ce que cela suppose en termes de fuites, de croisements et de télescopages), donc moins l’héritier d’Hitchcock que de son meilleur épigone, De Palma. Comme lui, il est un maître verrier, travaillant les surfaces et les reflets (à l’image de Los Angeles la nuit, ville matrice de ce qui demeure pour moi ses deux meilleurs films, Heat et Collateral), au risque de transformer le monde en un vaste aquarium (je ne sais plus qui a parlé de "monde-aquarium" à propos de son cinéma, mais l’image est juste). D’où cet univers gris bleuté, minéral et particulièrement froid, d'autant plus froid que depuis Collateral Mann a recours à la HD, ce qui renforce l'aspect surréel (sans aura, sans grain, sans voile...) de ses films. Le récit s’en trouve éclaté, fragmenté, sinon noyé dans la multitude de signes et de flux que compose l’esthétique mannienne. Noyée aussi la dimension politique. Dans Public enemies la Grande Dépression n'est là qu'en toile de fond et il ne reste quasiment rien de l'opposition entre le banditisme romantique de Dillinger et le capitalisme mafieux organisé à grande échelle - le fameux Outfit - par Nitti et sa bande (ce n'est pas parce que Mann a réalisé jadis un documentaire sur Mai 68 que le politique est nécessairement inscrit dans ses films).
C’est donc virtuose, brillant, voire éblouissant, mais aussi parfois (et de plus en plus souvent) aveuglant à force de saturation (cf. Miami vice). Il y a dix ou quinze ans j’aurais sûrement aimé ce genre de cinéma. Aujourd’hui ça me fatigue un peu, d'autant qu'il y manque quand même l'essentiel. Au niveau des personnages, je l'ai déjà dit, mais ça encore je peux l'accepter puisque c'est l'enjeu même du cinéma hyperstylisé de Mann, aux confins de l'abstraction. Non, ce qui me gêne le plus c'est la temporalité figée de ses films, ces "purs moments de présent" (autrefois on parlait de "blocs") qui rapprochent le cinéma de Mann du cinéma expérimental. C'est que cela tient difficilement sur la durée. Le présent étalé sur deux heures vingt, démultiplié en une succession de morceaux de bravoure (braquages de banques, évasions, poursuites, fusillades...) et, qui plus est, surdimensionné par l'usage du numérique, donne une curieuse impression de surplace. La fiction, au lieu de se déplier, semble au contraire se répéter inlassablement, chaque séquence (on ne parle plus de scène ici) reproduisant, peu ou prou, la précédente. Une façon peut-être de revivre "directement" les années 30, grâce aux nouvelles technologies, et non de les revisiter avec nostalgie, ce qui est louable lorsqu'on œuvre comme Mann dans le cinéma de genre. Reste que l'émotion, elle, est le plus souvent absente. Dans Public enemies elle ne surgit qu'à la fin, in extremis, non pas lorsque Depp/Dillinger visite les locaux de la police, qu'il se trouve alors confronté à son image et par là même à sa propre mythologie (thème récurrent chez Mann et très belle séquence au demeurant, quasi onirique), mais après, lorsque, au cinéma où il s'est imprudemment aventuré pour voir Manhattan melodrama, le célèbre film de gangsters qui le perdra, il s'identifie à Clark Gable en ennemi public (Blackie/Blackbird) et surtout retrouve dans le visage de Mirna Loy celui de Billie/Marion Cotillard, la femme qu'il aime. Là, le présent se disloque, les vrais fantômes, ceux qui peuplent le cinéma et lui confèrent une mémoire, sont convoqués et le film enfin vous transporte. Certes pas bien loin mais, au moins, hors de ce formalisme exacerbé, et à la longue mortifère, qui jusque-là vous avait subjugué sans véritablement émouvoir...

25 commentaires:

Pat a dit…

"Mann, certainement le plus grand inventeur de formes du moment"

Oh la la, nooon !! Vous aussi alors ? Pfff...

M. a dit…

Bonjour,

Je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous sur la dimension politique du film. S'il évacue un peu vite la Grande Dépression -réduite, comme vous le notez, à une toile de fond- Mann a par ailleurs un vrai sujet: comment le FBI se trompe complètement à ses débuts en prenant comme cible une espèce en voie de disparition (Dillinger et ses acolytes sont filmés comme des fantômes en devenir) alors que se met en place le crime organisé à grande échelle, certes moins spectaculaire (économie souterraine, assurée par des individus anonymes, qui s'oppose à la starification du gangster opérant au grand jour) mais bien plus productif et donc plus néfaste. Plus encore, il montre comment l'action du FBI nourrit une mythologie qui ne va dès lors cesser de prendre de l'importance. Ce n'est pas dit explictement dans le film, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'en désignant un ennemi public n°1, en le plaçant sous le feu des projecteurs, la police alimente la fascination pour ces individus hors-normes, participe pleinement de la construction de leur mythologie et finalement encourage la criminalité en donnant d'elle une image romantique (que l'on songe à l'influence du Scarface de Brian de Palma sur la jeunesse du monde entier...). Tout cela n'est peut-être pas asséné mais tout de même clairement suggéré, et c'est sans doute l'un des mérites de Mann que d'alimenter la réflexion du spectateur sans tomber pour autant dans le piège du film à message.

Par ailleurs, je trouve le film plus émouvant que vous. Mann tient visiblement à préserver une forme de sécheresse et de dureté (très bien rendue par la HD), mais cela n'exclut pas l'émotion. J'ai même été surpris de voir à quel point il osait le lyrisme par moments. La musique rappelle d'ailleurs parfois celle du film le plus lyrique du cinéaste, Le Dernier des Mohicans. Et comment rester insensible face à certaines scènes, certains plans qui restent gravés dans la mémoire? je pense notamment à ces quelques scènes où l'on voit un personnage secondaire mourir. Notamment au tout début, après l'évasion du pénitencier, lorsque Depp essaye de tirer dans la voiture l'un de ses hommes qui est blessé: le film vient tout juste de commencer, on ne connaît aucun des personnages, et pourtant le regard des deux hommes est d'une intensité bouleversante. Et il y a aussi la mort du collègue de Bale dans le couloir, ou celle de Red dans la voiture: de très beaux moments de cinéma. La romance entre Depp et Cotillard est plus convenue, plus attendue, mais je trouve qu'elle finit par prendre sur la durée. Je trouve la scène de l'arrestation de Cotillard, lorsque Depp semble prêt à exploser, réellement sublime. Et puis il y a toute cette fin, avec la superbe visite dans le commissariat, puis la scène du cinéma et de la mort, très stylisée, de Dillinger.
Je dois dire également que même Christian Bale m'émeut, par la retenue, le professionnalisme de son personnage.

Buster a dit…

Merci M. pour ce long commentaire. Ce que vous dites sur le FBI et ses méthodes est très juste, c’est le sujet même du livre dont Mann s’est inspiré pour son film (les grands criminels et la naissance du FBI au moment de la Grande Dépression). Cela lui assure une base historique solide (car très documentée), mais je n’y ai pas vu un vrai regard politique, personnel, sur le sujet. Qu’il s’agisse de Dillinger, de Hoover ou de Purvis, leur image est plutôt conforme à ce que l’on sait des personnages. On est davantage dans le portrait que dans la critique. Mann s’appuie sur ce contexte historique pour multiplier les expériences formelles mais il n’offre pas une vision si originale que ça de l'époque. Quant à l’émotion c’est évidemment très subjectif. Je constate que les séquences qui vous ont le plus touché concernent surtout la mort d’un personnage. C’est bien là le problème. La mort chez Mann est toujours dramatisée, cela crée une émotion, c’est sûr, mais qui pour moi reste très contenue, sinon étouffée, par la façon trop stylisée, parfois même trop cérébrale, avec laquelle c’est filmé.

Pat, dire de Mann qu’il est le "plus grand inventeur de formes" du moment n’est qu’une formule qui se voulait d’abord ironique (d’où les guillemets) par rapport au discours dominant qui vante la virtuosité du cinéaste (bon, je constate que c’est raté, n’est pas Moullet qui veut), et au fait que les "grands inventeurs de formes" il ne sont pas légion actuellement. Sinon la question n’a en effet pas grand intérêt.

M. a dit…

Selon moi, il y a un vrai regard personnel dans la façon dont Mann décrit les mutations de l'époque, notamment le passage du grand banditisme au crime organisé, et l'organisation des forces de l'ordre pour mettre fin à ce banditisme. Au risque de répéter ce qui s'est écrit ailleurs, il est clair que Mann décrit dans ce film les premiers fils de ce qui va devenir progressivement un gigantesque réseau mondial de contrôle et de surveillance, tel qu'on peut le voir à l'oeuvre dans Miami Vice: surveillance téléphonique et optique, moyens de transports qui annulent les distances, accords entre les états qui permettent la traque des criminels, utilisation massive des médias, etc. On est très loin du film de gangsters traditionnel, tel qu'il s'est développé à cette époque (et ça Mann le montre très clairement lors de la séquence du cinéma) et a fructifié dans les années qui ont suivi. Par ailleurs, l'utilisation de la HD est très originale et dépoussière complètement de genre, balayant d'entrée toute menace d'académisme et de reconstitution poussérieuse. Vous citez de Palma dans votre article, mais c'est intéressant de noter que Mann fait exactement l'inverse de ce que faisait de Palma dans Le Dahlia noir (film plutôt réussi par ailleurs, mais entièrement plongé dans la mythologie du genre). Je ne dirais pas que Mann ressuscite le genre, comme si de rien n'était (ce qu'il avait cependant réussi à faire avec le Dernier des Mohicans pour le film d'aventures), disons plutôt qu'il force à le considérer d'un autre oeil, en filmant ce qui ordinairement est occulté par ce cinéma: le point de vue de la Loi, la mise en place et le fonctionnement de réseaux très puissants qui ne laissent aucune chance à l'individu... Une autre idée intéressante (mais peut-être n'est-elle pas originale, je n'en sais rien, vous semblez bien plus documenté que moi sur le sujet) est que le comportement de Dillinger nuit au commerce du crime organisé, qui décide non seulement de le laisser tomber mais plus encore de le vendre aux flics. J'y vois, peut-être à tort, un véritable point de vue politique.

Pat a dit…

Ah, les "véritables points de vue politiques" des cinéastes...

Buster a dit…

D’accord, Mann nous montre, face à une nouvelle forme de criminalité, comment la police s’adapte par des méthodes plus modernes, créant une sorte de panoptique généralisé. Je ne connais pas le livre de Bryan Burrough mais j’imagine que c’est la thèse qui s’y trouve développée. Et vous avez raison de souligner que d’une certaine manière Public enemies préfigure Miami vice. Mais si je n’y vois pas une véritable réflexion de Mann sur le sujet, c’est que j’ai l’impression, peut-être trompeuse, qu’il se sert du dispositif ainsi décrit pour laisser libre cours à ses recherches formelles plus qu’il ne le questionne véritablement. La figure du diagramme qui caractérise le panoptique est pour lui un matériau idéal et à ce titre on peut dire qu’il s’en donne à coeur joie (le résultat est plus convaincant que dans Miami vice). Le jeu sur les formes prédomine largement ici sur la vision politique. En fait ce qu’il manque au film c’est une vraie dimension langienne... (pas le temps de développer, j’y reviendrai)

le père Delauche a dit…

Collateral est quand même un grand film de Mann (et des années 2000). Peut-être un accident dans sa filmographie...

Et, je ne suis pas sûr qu'il n'y avait une "dimension langienne".

Bien à vous...

stéphane a dit…

en tous les cas, dans le genre "ennemi public", le film est d'une autre trempe que le très médiocre "Mesrine" de Richet.

Buster a dit…

Stéphane, on est bien d’accord…

Père Delauche, je tiens aussi Collateral pour le meilleur film de Mann. Les personnages avaient plus de complexité que celui de Dillinger dont on ne sait finalement rien sinon qu’enfant il se faisait tabasser par son père (c’est maigre).
Quant à la dimension langienne, je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle était présente dans Collateral, mais ce qui est sûr c’est qu’elle fait cruellement défaut dans Public enemies. Car sur le thème de "la justice poursuivant le crime" Mann ne s’intéresse qu’à la geste des personnages. Sans tomber dans le psychologisme à tout crin, on aurait aimé que ceux-ci ne se réduisent pas à des fiches signalétiques, qu’ils soient davantage habités, plus ambigus, parfois traversés par des sentiments contradictoires, ou de doute, pas forcément langiens (questionnant la loi, la culpabilité, la liberté, etc), faut pas trop demander, mais au moins friedkiniens, ce qui est déjà pas mal...

M. a dit…

Je comprends bien votre point de vue, Buster, mais Mann n'a jamais fait dans le psychologique ou le psychologisant. Et si on ne sait presque rien de Dillinger, c'est justement parce que Mann veut à tout prix éviter le biopic à la "Walk the line" avec traumatisme d'enfance, parcours tout tracé et panneaux signalétiques. La scène où Dillinger raconte sa vie en moins d'une minute (évoquant au passage son enfance difficile) est géniale: c'est une manière élégante de se débarasser très rapidement de ce qui, chez d'autres cinéastes, aurait fait l'objet d'un film entier. Le "What else you need to know?" qui conclut sa tirade ne s'adresse pas qu'à Marion Cotillard, mais plus largement au spectateur.

Buster a dit…

J’entends bien, mais à trop refuser le psychologique, jusqu’à l’affirmer ouvertement, on en arrive à quelque chose d’assez désincarné. Entre ce que dit le personnage et ce que nous suggère de lui Mann il n’y a pas d’écart, pas de décalage (sauf à la fin), et c’est dommage. Bien sûr, on n’est pas dans le cartoon comme chez les frères Coen, les personnages ont une certaine profondeur mais pas suffisamment, en ce qui me concerne, pour introduire un peu de trouble, ce qui leur permettrait d'exister davantage. Ils ne se détachent pas assez du cadre, ils ne sont que des figures dans le plan, comme prisonniers des jeux de miroir dont raffole Mann, ça me rappelle les peintures de Jacques Monory dans les années 70, très influencées par le cinéma américain. Une des séries s’appelait je crois Opéras glacés. C’est un peu le sentiment que j’ai eu en voyant le film...

Ludovic a dit…

Merci Buster, enfin des choses sensées sur le film de Mann. Heureusement qu’il y a les blogs. Les Cahiers, Positif, Chronic’art, Les Inrocks, Télérama, Le Monde, Libé… même son de cloche, l’aveuglement béat, c’est absolument effarant et à désespérer de la critique en France.

Buster a dit…

Oui, cet accueil quasi unanime est déconcertant, on finirait par avoir des doutes sur ses propres jugements. Heureusement que certains autour de moi partagent le même sentiment. Ils sont même plus virulents, trouvant le film carrément inepte.

M. a dit…

N'exagérons pas, Ludovic, c'est tellement facile de parler d'un "même son de cloche" là où les points de vue se révèlent assez nuancés. Lalanne, par exemple, émet des réserves quant à l'histoire d'amour qu'il trouve (à juste titre selon moi) un peu plate et pas très émouvante. Je ne vais pas multiplier les exemples.
Après, c'est vrai qu'on peut dire que tous ont globalement aimé. Et? Vous ne comprenez pas qu'on puisse aimer une telle proposition de cinéma?
Il ne faut pas oublier une chose, qui par ailleurs n'enlève rien aux mérites du film. Plus on voit de films, plus on a tendance à s'enthousiasmer pour ceux qui sortent un peu du lot. Et forcément, quand vous venez de voir Transformers 2, The Reader ou autres joyeusetés, vous n'avez peut-être pas envie de faire la fine bouche devant Public enemies. La plupart des bloggueurs ne sont pas critiques et, ne voyant peut-être pas autant de films (et surtout: de mauvais films), sont sans doute plus exigeants (par exemple Buster, qui exige que le film soit un peu plus langien: c'est son droit, mais quand même, si on s'en prenait à tous les films du même genre qui ne sont pas ou pas assez langiens...). Et ils sont influencés par la réception des films par la presse, d'où une envie constante de se démarquer, de faire entendre un "autre son de cloche". Que l'on s'entende bien, j'aime beaucoup lire les blogs, je suis content d'y trouver d'autres avis, mais il ne faudrait pas que la critique de films cède place à la critique de la critique, d'autant plus que cette dernière a peu de "représentants" sur la blogosphère pour répondre aux attaques.
Cela dit je le répète, cela n'enlève rien à la réussite du film selon moi: je ne vais pas beaucoup au cinéma mais j'ai beaucoup aimé, j'ai essayé d'exposer dans deux ou trois posts ce qui m'avait plu et intéressé dans ce film. J'ai non seulement été touché (je reconnais que c'est très subjectif), mais aussi passionné par le regard que porte Mann sur cette époque, même si je suis d'accord pour reconnaître que sa réflexion se fait souvent au détriment des personnages.

Ludovic a dit…

Que la plupart apprécient le film c'est normal, il est fait pour, mais qu'il n'y ait eu aucune vraie critique négative, où l'on se soit réellement attaqué au film, en montrant exemples à l'appui ce qui ne fonctionne pas, c'est quand même inquiétant. Il y a trente ans, il y aurait eu débat au sein de la critique, là rien. Je crois que Lalanne dans le fond n'aime pas le film mais comme les Inrocks font dans l'événementiel, que Depp fait la couverture et que Mann y est interviewé, bah du coup il nous pond une critique tiédasse où il ne s'engage pas vraiment.

Buster a dit…

C’est le gros problème des critiques négatives. Les films que l’on trouve ratés soit on n’en parle pas, soit on les exécute en quelques lignes. Certains le méritent, mais quand il s’agit de films ambitieux, un vrai travail critique serait d’analyser le film, ce pourquoi on le considère comme raté, avec la même application que pour les films qu’on défend.

M. a dit…

Vous devriez jeter un coup d'oeil sur la longue critique mitigée de Momcilovic dans Chronic'art, le magazine. C'est l'une des meilleures que j'ai lues sur le film.

Ludovic, je ne vois pas pourquoi on serait obligé de considérer que quelque chose ne fonctionne pas dans Public Enemies. Ne confondez pas votre point de vue avec la "réalité objective". Par exemple, la désincarnation, c'est un fait, mais pas forcément un défaut. Moi j'aime assez, ça donne au film ce côté irréel et évanescent dont parle Malausa dans sa critique.

Par ailleurs, je ne comprends pas pourquoi vous vous autorisez à dire des choses pareilles sur Lalanne. Il prend rarement la plume aux Inrocks, alors quand il le fait ce n'est sûrement pas pour écrire une critique élogieuse sur un film qu'il n'aimerait pas. Au contraire, il est honnête et reconnaît que le film n'est pas parfait. Rien à voir avec la tiédeur dont vous parlez.

Et franchement, il n'y aucune raison d'exiger que Public Enemies fasse débat ou reçoive de mauvaises critiques. Il ne pose pas de problèmes majeurs. Juste des choix esthétiques qui plaisent ou déplaisent. Me gêne nettement plus le quasi-unanimisme réservé aux derniers films d'Eastwood et des Coen, qui, eux, posent de véritables problèmes moraux. Quand je lis par exemple Frodon parler de l'humilité d'Eastwood, j'ai franchement peur. Mais pour Mann, je ne vois vraiment, mais alors vraiment pas où est le problème.

Anonyme a dit…

Mann est un fasciste (pas le temps de développer, mais cf. comment il s'efforce de rabaisser la spiritualité dans "Ali", évidemment parce que celle-ci est musulmane, bcp d'autres exemples de racisme discret partout dans son oeuvre...)

M. a dit…

C'est une blague? Déjà, apprenez à ne pas confondre la lettre "F" avec la lettre "R"...

Buster a dit…

Le texte de Momcilovic est intéressant mais il ne s’agit pas d’une critique négative, il fait du film de Mann un film "déceptif", une façon pour lui d’apprécier le film malgré la déception ressentie. Trouver une certaine beauté dans ce qu’il y a de raté dans un film c’est toujours un peu limite (mais moi aussi j’y ai parfois cédé dans le passé). En plus, pour qu’un film soit déceptif il faudrait que l’auteur l’ait conçu comme tel, ce qui n’est manifestement pas le cas ici.
Mann, j’insiste, est surtout un habile technicien qui a trouvé avec le numérique l’outil idéal pour non pas exprimer sa vision du monde mais satisfaire ses penchants maniéristes. Faute d’apporter un vrai regard, puisque lui-même aveuglé par toutes les possibilités que lui offre le numérique, il fait un cinéma de pure virtualité, qu’on prend un peu vite pour de l’abstraction (on est plutôt dans la figuration plate). On aime ou on n’aime pas, c’est une question de goût, et là-dessus il est inutile de débattre en effet.
On peut quand même s’interroger sur la pertinence de tous ces effets que Mann multiplie ad nauseam (dans le tas, il y a évidemment de belles choses). Je ne suis pas sûr qu’ils soient au service du récit (d’où le malaise perçu par Momcilovic, sauf que pour moi c’est rédhibitoire). Je serais même prêt à croire qu’ils ne sont là que pour masquer un certain vide de la pensée. Car si on fait abstraction des effets, que reste-t-il du film? Une approche assez basique, sinon bas du front (je ne sais pas si Mann est fasciste, je me méfie de ce genre de qualificatif, mais il est à l’évidence réactionnaire) du film de gangsters. L’originalité vient essentiellement, je l’ai dit, des éléments historiques apportés par le livre de Bryan Burrough. L’histoire d’amour, je n’en parle pas, elle est inexistante (Mann n’a jamais su filmer les femmes, et la seule qui vibre un peu ici c’est Diana Krall en train de chanter Bye bye Blackbird!). Quant à la fin, la scène entre Cotillard et le vieux flic venu lui rapporter les dernières paroles de Depp, elle résume à elle seule l’impuissance de Mann en matière de récit. Aucune logique narrative. Si la scène dans le cinéma avec Gable et Mirna Loy à l'écran se justifie puisque historiquement avérée, celle-ci vient là comme un cheveu sur la soupe. Le film ayant opposé tout du long Depp et Bale, on ne voit pas trop pourquoi il se termine sur un face à face entre deux personnages secondaires, sinon pour donner un semblant d’humanité au film, comme si Mann, conscient de l’aspect déshabité, voire "psychopathique" de l’ensemble, essayait par tous les moyens d’apporter un peu d’émotion sur la fin.

M. a dit…

Vous avez lu un peu ce que Thoret a écrit sur Mann, dans PANIC par exemple? je crois qu'il devrait bientôt sortir un livre aux éditions des Cahiers: si ça se fait, je pense que ça permettra de clarifier pas mal de choses sur Mann. On ne va pas débattre pendant 107 ans; je comprends un certain nombre de vos reproches mais j'avoue que les accusations de formalisme me semblent un peu à côté de la plaque. Déjà, le simple fait de faire un film de genre avec un fond très documenté est intéressant; et on ne va quand même pas demander à Mann de jouer les historiens et d'apporter des éléments inédits par rapport au travail de Burrough. Ce qui est passionnant, c'est de se servir de ce fonds documentaire pour expérimenter de nouveaux rapports aux représentations et aux récits, pour tisser des liens avec le monde actuel, celui de Miami Vice mais aussi celui de la crise financière. Et si je trouve Public enemies tellement réussi, c'est aussi paradoxalement parce qu'il contribue à dessiner une oeuvre (Public enemies et Miami Vice s'enrichissent mutuellement).

Ce que vous dites sur les femmes chez Mann, et qu'on peut lire un peu partout dans la presse, me semble un poil injuste. C'est vrai qu'il ne filme pas très bien les relations amoureuses, c'est plutôt un cinéaste viril, qui aime "les vrais mecs". Parce que tous ses personnages sont des pros, des vrais de vrais. Donc effectivement, il n'est pas près de nous faire Le Val Abraham ou même Tout sur ma mère. Cela dit, quand ses personnages féminins font preuve de courage ou d'intelligence, ça en devient parfois bouleversant: impossible d'oublier le plan où la jeune fille se jette dans le vide pour sauver les siens dans Le Dernier des Mohicans, ou plus encore Ashley Judd qui fait signe à Val Kilmer que les flics sont chez elle tout en lui lançant un regard d'adieu (dans Heat). Et puis Le Dernier des Mohicans est quand même une très belle histoire d'amour, mais c'est vrai que c'est une exception.

Pour Momcilovic, je ne crois pas qu'il cherche de la beauté dans un film qu'il trouverait raté: son attitude serait plutôt du genre "bon, c'est pas vraiment le film qu'on attendait, voyons maintenant ce qu'il a à nous proposer". Vous avez employé le bon adjectif, "déceptif", mais justement déceptif est loin d'équivaloir à raté.

Ludovic a dit…

Je maintiens ce que j’ai dit. Je n’accuse pas Lalanne de malhonnêteté, l’autocensure existe aussi chez les critiques. J’en veux pour preuve qu’il n’écrit plus aux Inrocks comme il écrivait aux Cahiers. Ses textes se sont adaptés au lectorat du magazine, ils sont moins cinéphiliques, moins fouillés ,moins tranchants, à quelques exceptions près -quand il faut exprimer un désaccord, c’est dans des rubriques spécialement prévues pour ça.

Buster a dit…

Cher M. (M comme Malausa? - rires), inutile en effet de prolonger le débat, chacun campe sur ses positions et ça tourne en rond. Je n’ai jamais demandé à Mann de jouer les historiens, vous m’avez mal lu, je dis simplement que le livre de Burrough est davantage un support pour satisfaire ses recherches esthétiques qu’un matériau historique à partir duquel il construit un vrai récit (ce qu’avait fait par exemple Rohmer avec Triple agent). Autrement dit, il ne l’enrichit pas, tout ça reste en arrière-plan, détaché du premier (plan), de sorte que ce qui domine dans son film, offert au spectateur comme dans une vitrine, c’est la stylisation de la violence dans le rapport Dillinger/FBI. C’est pour ça que je dis que c’est basique. Il n’y a que les thuriféraires de Mann pour faire l’impasse sur cet aspect complaisant du film et ne retenir que ce qui court en filigrane (le capitalisme, etc.).
Sinon je n’accuse pas Mann de formalisme, j’aime le formalisme de certains cinéastes, je dis que son formalisme à lui finit par tourner à vide à force de multiplier les effets.
Chacun voit le film qu’il veut bien voir. Quand vous dites que Mann "expérimente de nouveaux rapports aux représentations et aux récits pour tisser des liens avec le monde actuel", c’est pour moi davantage un fantasme de cinéphile mannien, convaincu à l’avance de la puissance créatrice de son cinéaste fétiche, qu’une réalité. Et je n’attends pas Thoret pour savoir si j’ai raison ou tort, j’attends plutôt de revoir le film (en salles ou en DVD) pour juger de la pertinence des choix de Mann en terme de mise en scène. Car chez lui il y a une telle jouissance à diversifier les points de vue (de sorte qu’il n’y a plus de réel point de vue), c’est tellement fait à l’estomac, qu’il est difficile, à moins d’être un expert, de les saisir tous sur le champ. D’un autre côté, je reconnais que lorsque Mann se calme, le film tombe souvent à plat (voir la scène où des spectateurs de cinéma sont invités à regarder de chaque côté si Dillinger n’est pas parmi eux, Momcilovic trouve la scène géniale, elle est pour moi, HD aidant, d’une laideur absolue).

M. a dit…

Ludovic, PERSONNE n'écrit de la même façon dans les Cahiers et dans d'autres journaux ou revues: que ce soit Strauss, Morice (Télérama), de Baecque (Libération), Blouin, Joyard, Cohen, Higuinen (Inrocks), Rauger (Le Monde), Tessé (Chronic'art) et plein d'autres, la seule exception étant peut-être Malausa. Et on pourrait remonter dans le temps, l'exemple canonique étant Daney. Je me souviens d'une table ronde aux Cahiers, dans les années 80, où Assayas disait que sans changer pour autant ses goûts, il était bien obligé d'adapter son style lorsqu'il écrivait dans je ne sais quel magazine (Metal Hurlant je crois).
Lalanne ne fait donc pas exception à la règle, et je suis d'accord pour reconnaitre que c'est un peu dommage, il était bien plus brillant aux Cahiers. J'ai remarqué qu'aux Inrocks il parle beaucoup plus des acteurs, par exemple. Cela dit tout cela n'implique en rien l'autocensure. Si Lalanne avait écrit dans les Cahiers, l'analyse aurait été plus fouillée, c'est tout. Je persiste à dire que vous avez tort: si les Inrocks tenaient vraiment à ce qu'on leur ponde une critique élogieuse, ils auraient pu demander à n'importe quel autre membre de la rédaction de le faire. Lalanne a rédigé cette critique parce qu'il avait ENVIE de le faire... Et si vous lisez de temps en temps le magazine, vous vous êtes sûrement aperçu qu'à chaque fois ou presque qu'il prend la plume, c'est pour parler de ses auteurs de prédilection (je pense notamment à Téchiné, WKW, Honoré, etc.).

Buster, pour clore le débat, plusieurs choses:
-vous partez du principe que je suis FORCEMENT un fan absolu de Michael Mann, et que j'ai FORCEMENT un rapport biaisé au film.
-je n'insinue pas que Thoret est notre maître à penser et qu'il faut attendre qu'il se prononce. Mais c'est un expert de l'oeuvre et je pense qu'il a des choses à nous apprendre, à vous et moi. J'espère en tout cas que vous jetterez un oeil sur son livre.
-l'émotion, c'est évidemment trop subjectif pour qu'on continue le débat. Sur le site Eloge de l'amour, on peut ainsi lire que la scène finale avec Cotillard est "sans doute la plus émouvante de tout le cinéma de Mann"...

Buster a dit…

OK, le débat est clos.