vendredi 5 juin 2009

La vraie vie

La Famille Wolberg, le premier long métrage d’Axelle Ropert, est un film magnifique. C’est un "conte d’hiver", l’antidote parfait au "conte de Noël" de Desplechin, même si le film au départ devait se dérouler en automne. Ça commence par un simple plan d’arbres sous la neige, rappelant le générique d’Elle et lui de McCarey, peut-être le plus beau mélo du monde. Car la Famille Wolberg est un mélo, un vrai. Sauf que ça ne se passe pas à New York, Londres ou Paris, mais à Mourenx, Pyrénées-Atlantiques, dans une petite ville nouvelle (ce qui donne à la géographie du film un côté rohmérien). Sauf que ce n’est pas l’histoire d’un couple, mais celle d’une famille, comme chez Minnelli, Ozu ou encore Naruse. Histoire d’une famille juive avec le père, maire de la ville, fan de northern soul américaine (François Damiens baptise une école du nom de Maxine Brown), viscéralement attaché aux siens et qui ne peut se résoudre au départ conjugué de sa femme et de sa fille; la mère, tendre, aimante mais aujourd'hui malheureuse (il est loin le temps où l’homme était capable d'arrêter le train pour aller lui cueillir un coquelicot), et qui s'est consolée dans les bras d'un autre (ah, le regard de Valérie Benguigui, aussi doux et déchirant que celui de Hideko Takamine); la fille, pétillante, qui elle a décidé de quitter la maison le jour de ses dix-huit ans; le petit garçon, taciturne, qui souffre de cette désagrégation familiale, effrayé à l’idée de devoir grandir seul. Le grand-père (Jean-Luc Bideau) est là aussi, détaché des choses depuis que sa femme est morte, mais toujours bienveillant, ainsi que l’oncle, personnage solitaire et bohème, s'opposant au traditionalisme du beau-frère (Serge Bozon semble ici prolonger le rôle qu’il tenait dans Etoile violette, comme s'il était encore habité par l’esprit d’un Jean-Jacques Rousseau folk singer).
Résumé ainsi, on pourrait croire que la Famille Wolberg est un film de scénariste, très littéraire, très écrit, et ce ne serait pas lui rendre justice. Car la force du film tient d’abord à la façon dont Axelle Ropert arrive à lier tous ces ingrédients scénaristiques pour que le récit ne fasse plus qu’un, qu’il se déploie - en Cinémascope (bigger than life) - avec toute l’ampleur narrative nécessaire, sans quoi il n’y a pas de bon mélodrame, mais aussi la fluidité, la simplicité, la limpidité d'une american story, loin du psychologisme à la française et de ses coups de force fictionnels qui ne font que gonfler artificiellement la matière d’un récit. Là, tout est tendu vers l’événement final dont on devine, à mesure que le film avance, qu’il ne sera pas la grande fête espérée. Ce qui est beau dans la Famille Wolberg, c’est qu’il n’y a pas de ressorts dramatiques pour faire "rebondir" l’histoire (manifestation le plus souvent d’une narration qui s’essouffle), mais de fins rouages qui permettent de maintenir, au niveau du récit, une tension qui soit juste suffisante. Il y a bien des secrets (un amant, une maladie...), mais livrés discrètement, comme par mégarde (une photo chez l'amant, une radio chez le médecin qui est aussi le confident). La manière dont, pendant la fête d'anniversaire, le secret du père est finalement révélé est sublime (c'est vu à travers le regard impuissant de celui qui en est l'objet). Et je ne parle pas de la scène de la lettre, absolument bouleversante (bah oui j'ai pleuré, et alors?), une vraie déclaration d'amour, d'un père à sa fille (ici nulle "bergmanerie" ou autre cruauté - on n'est pas dans Rois et reine - c'est un cœur qui soudainement se met à nu, sans arrière-pensée, le cœur d'un père, le cœur d'une femme aussi, celui de la réalisatrice, témoignant avec ferveur - à l'image de la musique soul - qu'il n'y a pas de plus bel amour que celui d'un père, ou d'une mère, pour son enfant)... C'est bien simple, je ne crois pas avoir vu de mélodrame français (familial ou non) aussi poignant depuis..., je cherche, disons le Mirage de Guiguet.
Bien sûr il y a des secrets encore plus secrets. Derrière les doutes qui assaillent le personnage du père, il est des questions sans réponses qui touchent à sa judéité, mais que la cinéaste maintient volontairement en retrait et ce d'autant plus que ces doutes relèvent d'une sensation diffuse et inexplicable (l'inquiétude qui tenaille confusément le Juif de la troisième génération, puisque sans mémoire directe, consciente, de l'extermination). C’est juste pointé, avec légèreté et humour, à l’instar des grands écrivains juifs américains, Isaac Bashevis Singer au premier chef. Si l’on veut mieux comprendre la position d’Axelle Ropert sur le sujet, il faut lire son texte "Feu ma famille" (La Lettre du cinéma n°26), consacré au film Demain on déménage de Chantal Akerman. On y trouvera, entre autres, cette même revendication d'une approche un peu irrespectueuse de la Shoah, qui est une façon pour le Juif de la troisième génération de se libérer, momentanément, de son inquiétude essentielle, au risque parfois du malentendu (cf. ici la blague sur Auschwitz)...
Le film n'est donc pas exempt d'humour, lui permettant d'échapper à la gravité qui plombe aujourd'hui tant de films d'auteurs (exemplairement Chéreau, mais aussi, dans leurs mauvais jours, Garrel, Doillon, Jacquot, Téchiné, etc.). Si les hommes sont barbus, cela n'est pas dû seulement à leur religion. Entre la barbe fleurie de Bideau, celle soigneusement taillée de Damiens et celle en friche de Bozon, il y a toute la différence entre un patriarche, un élu politique et un marginal. Il y a aussi comme une marque de famille (dans une des premières scènes, le fils a les joues couvertes de crème pâtissière), un signe distinctif chez les Wolberg mâles (et peut-être la fascination de l'auteur pour une époque, celle des années 70, où l'on portait barbes et cheveux longs). Et c'est très drôle, comme l'est la tirade anti-blond de Damiens, lors d'une scène mémorable avec l'amant, sur fond d'orage menaçant, qui dépasse ce qui serait une haine atavique du bel aryen, pour atteindre au pur comique langagier, qui voit les arguments s'épuiser dans une diatribe délirante contre les blonds, leur aplomb insolent et leur mèche impeccable. Drôle et en même temps émouvant par cette espèce d'innocence que le personnage/comédien dégage, presque malgré lui (un peu comme Luis Rego dans El cantor de Morder)... (à suivre)

9 commentaires:

vladimir a dit…

Moi aussi j'ai pleuré. Et alors?

Buster a dit…

Alors... rien. Je voulais simplement dire que pleurer au cinéma ça n’a rien de honteux.
Sinon c’est bizarre mais en ce moment je n’arrête pas de pleurer. Hier j’ai d’abord pleuré de rage en regardant l’Antichrist de von Trier, puis ensuite pleuré de rire, avec Le Roi de l’évasion de Guiraudie, un film génial sur lequel je reviendrai.

le père Delauche a dit…

Hum... comment dire ?

Vous me paraissez quand même "trop" proche des "gens de la Lettre" (des "lettrés", comme je dis dans mon petit coin), pour que votre avis ne soit pas un peu... "suspect". Car, ayant vu ce... "film magnifique", je suis beaucoup plus réservé : plein de passages qui ne "marchaient" pas, ou, si l'on préfère, où je n'ai pas "marché" [ben non, je n'ai pas chialé :-] : le dîner de famille (le père en blond), les rapports oncle/nièce, et même mari/beau-frère, la rivalité des amants, etc.

Bref... Comment parvenez-vous à trouver le film "magnifique", alors que c'est le premier long-métrage d'une "toute jeune" cinéaste ? Evidemment, ça doit bien exister quelque part dans l'histoire du cinéma, je ne sais pas... Aïe, mince ! si ! La France, de... Bozon !!!

Enfin, presque :-D Mais là, non ! Je veux bien les maladresses, la sincérité, la fraîcheur ; mais pas là ! En tout cas, pas chez moi... Mais, bon, il faut bien reconnaître que l'ensemble est plutôt honnête (très bien "écrit") ; et, somme toute, prometteur...

Le fantôme de Carl Dreyer a dit…

Pourquoi je n'y crois pas ?

Buster a dit…

Oui bon, c’est peut-être trop dithyrambique (d'un autre côté, c’est le principe d'un blog que d'être dans l'excès), je suis un peu partisan, c'est vrai aussi, mais pas au point de m’aveugler. Si le film ne m’avait pas plu, je n’en aurais pas parlé, mais le fait que j’y consacre une note c’est qu’il m’a franchement plu, mieux ému. Et ce n’était pas gagné d’avance. De ce film je ne connaissais rien au départ, j’ai même été le voir avec une légère appréhension, après avoir découvert les deux vidéos qui traînent sur Internet et donnent l’impression (trompeuse) que les personnages principaux sont les deux enfants et que nous sommes dans une énième version du film de famille, bien français, avec les conflits inter-générations, les drames, les joies, etc. Or ce qui est beau, c’est que le film ne ressemble à rien de connu, qu’il échappe aux conventions du genre, se déleste de tout psychologisme lourdingue, et suit sa propre ligne pour aller à l’essentiel. Evidemment tout n’est pas parfait, certaines scènes sont moins réussies que d’autres, certains plans sont bizarrement raccordés, mais l’important n’est pas là. Ce qui compte c’est qu’en dépit de ces éventuelles "maladresses" (sinon grâce à elles), le film acquiert une sincérité qu’on serait bien en peine de trouver dans beaucoup de films d’auteurs techniquement mieux maîtrisés (ce qui n’est pas aujourd'hui, pour moi, déterminant, même si c’est un plus quand c’est au service du récit, comme par exemple chez Shyamalan) mais qui tournent un peu à vide (je pense au dernier Jacquot), une émotion qui n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe (je pense là à la fin de "Tokyo sonata", un film que pourtant j’aime bien), mais vient vraiment de l’intérieur...

Je crains que chez certains la réception du film soit conditionnée par l’image négative qu’ils ont de la réalisatrice (La Lettre, la pose, l’arrogance...) ce qui fut déjà le cas avec Bozon pour "La France". Je vois déjà d’ici la note méprisante de Positif. Or justement, pour ceux qui ne supportent pas ce que Axelle Ropert, Serge Bozon, Pierre Léon, etc, représentent, je dirais qu'avec "La famille Wolberg" la cinéaste abandonne un certain raffinement (ce n'est peut-être pas le bon terme), celui qui faisait pourtant le charme de son premier film "Etoile violette". Là, au contraire, on sent qu'elle accepte par moments que les scènes lui échappent un peu, c’est-à-dire que le récit bifurque légèrement, ou encore que le comédien déborde son personnage (comme dans les comédies américaines), bref que la Ropert cinéaste "trahisse" la Ropert scénariste, qu’elle ne se contente pas d’illustrer ce qu’elle avait écrit... C'est ça qui est magnifique (quand je dis magnifique ce n’est pas au sens de chef-d’oeuvre). Mais de tout ça j’en reparlerai, on a le temps, puisque le film ne sort que dans six mois.

Joachim a dit…

Pour moi aussi, typiquement un film que j'aurais aimé aimer davantage. Film bien écrit, bien joué, c'est indéniable mais pas trop "habité" à mon sens. Prenons les lieux du film. Etonnant que pour un personnage qui soit maire, on ne voit quasiment rien de sa ville, mis à part des abstractions (une façade d'école, un intérieur, un bout de parc). A mon sens, tout le contraire d'une "géographie rohmérienne". Ce que vous semblez voir avec une telle évidence dans votre note (cette "géographie rohmérienne" donc mais aussi l'émotion torrentielle "à la Minelli", la dimension élégiaque proche du Mirage de Guiguet...), je ne l'ai pas trop senti. Je peux la sentir couver (au niveau des intentions), mais jamais éclater.
Et par rapport à l'ennemi juré Desplechin (cf la charge de Pascale Bodet chez Chronicart), je crois y voir tout de même une influence partagée par les deux cinéastes : Wes Anderson (la famille T. particulièrement). Or, si pour ma part, je trouve intéressant la façon dont Desplechin regarde les communautés andersonniennes(quand bien même je peux avoir des réserves sur Conte de Noël), je n'ai cessé de voir ici (sur la thématique d'une harmonie familiale qui vous file entre les doigts) les Tennenbaum (quand bien même l'influence serait involontaire)surplomber les Wolberg, tant au niveau de l'originalité de leurs rapports que de l'émotion qu'ils procurent.
Cela dit, le film reste estimable, prometteur, délicat, et sortant de l'ornière précieuse qui pointait dans Etoile violette. On attend donc la suite.

Buster a dit…

Euh, quand je parle de Rohmer, Minnelli, etc., ce sont juste des échos, je ne fais pas de vrais rapprochements. Concernant Guiguet, je dis simplement que dans le cinéma français, et le genre particulier du mélodrame, je ne me souviens pas de films récents qui m’aient procuré depuis "Le Mirage" une telle émotion.
Sinon sur "La Famille Tenenbaum", c’est drôle beaucoup l’évoque, mais franchement, à part le titre, j’ai dû mal à voir ce qui rapproche les deux films. L’imagerie du film d’Anderson fait assez BD (ce n’est d’ailleurs pas son film que je préfère), le cadre est surligné, il y a un côté vignette, le film joue beaucoup sur la profusion des personnages, leur excentricité, et les multiples situations que cela entraîne, soit le contraire de "La Famille Wolberg" (alors qu’en effet, c’est sensible dans le film de Desplechin). Bon, le personnage de Gene Hackman et sa nostalgie de la vie de famille ont certainement été une source d’inspiration, mais il y a dû en avoir beaucoup d'autres. Je remarque d’ailleurs que dans le film d’Anderson, l’émotion procurée par Hackman touchait en particulier à son jeu inhabituellement comique (c’était pas la première fois mais encore assez nouveau), plus exactement au fait qu’on devinait le registre dramatique derrière les bouffonneries du personnage, alors que dans le film d’Axelle Ropert c’est l’inverse, ce qui touche chez François Damiens c’est de percevoir derrière l’aspect dramatique du rôle la part comique de l’acteur (il est célèbre en Belgique pour ses "caméras cachées")

SG a dit…

Je suis entièrement d’accord avec vous. « La Famille Wolberg » n’est pas que « prometteur », c’est un film magnifique. D’ailleurs il n’est pas rare que les premiers films d'un cinéaste soient aussi les plus passionnants, même s’ils ne sont pas parfaits au niveau de l’écriture ou de la mise en scène. Je trouve par exemple les premiers films de Guiraudie, de Civeyrac ou des frères Larrieu beaucoup plus forts sur le plan de l'émotion que ceux qu’ils ont faits par la suite. Evidemment, je souhaite à Axelle Ropert que ses prochains films soient au moins aussi beaux que son premier. Mais cela ne passera pas nécessairement par une plus grande maturité. Sauf si on considère la maturité comme la capacité à garder toujours la même innocence vis-à-vis du cinéma : envisager chaque nouveau film comme le premier.

Buster a dit…

Merci beaucoup. Ce que vous dites est très juste.