jeudi 18 juin 2009

Du soleil pour les gays

Le Roi de l’évasion est absolument génial. Quatre ans après le mal-aimé Voici venu le temps (pourtant un très beau film), Guiraudie revient à son meilleur niveau, peut-être même à un niveau jamais atteint, comme s’il s’était lui-même dopé aux dourougnes. A la fois somme et dépassement des précédents, le film est d’une incroyable richesse, regorgeant de trouvailles et, ce qui ne gâte rien, d’une drôlerie ravageuse. Peut-être pas aussi désopilant que les Beaux gosses de Sattouf, peut-être pas aussi discrépant que la Terre de la folie de Moullet, pour citer les deux autres films français qui cette année ont égayé la Quinzaine, encore que j’y verrais bien un mélange des deux (un film "discrépilant"?). Comme dans le Sattouf, les personnages ont ce qu'on appelle "un physique": le héros, une sorte de Fatty gay pas fatigué du tout (il court, il pédale, il baise...), passe une bonne partie du film en slip, il y a (entre autres) un septuagénaire priapique, et le flic qui surveille tout ça est aussi chauve et inquiétant qu’il est démesurément grand (on dirait Juppé monté sur échasses); comme dans le Moullet, un brin de folie souffle sur le film: cela a beau se passer dans le Tarn (à ne pas confondre avec le Tarn-et-Garonne), certains, tel le père de la jeune fille, semblent tout droit sortis du "pentagone bas-alpin".
Avec ce film, on le sait, Guiraudie tourne une page. Finis les plans bien léchés, les couleurs pimpantes, les espaces ouverts à l'infini, les personnages qui traversent le cadre dans tous les sens. Finis aussi les histoires à dormir debout et les noms à coucher dehors... Bon, il y a encore quelques panoramiques (sur la campagne albigeoise) et de longues séquences de poursuite (à travers cette même campagne), mais c'est, dirons-nous, le fonds commun du cinéma guiraudien. Un auteur ne change pas de style, il en modifie simplement les composantes, lorsque, avec le temps, certaines commencent à s'assécher. C'est une façon aussi d'adapter la forme au contenu. Dans Voici venu le temps, le resserrement du cadre renvoyait, outre l'impossibilité de Guiraudie de tourner dans les décors naturels initialement prévus, à un rétrécissement du champ fictionnel, le cinéaste sacrifiant la dimension "utopique" de ses premiers films pour quelque chose de plus introspectif, voire même d'assez douloureux. D'où la mélancolie du film. Avec le Roi de l'évasion, Guiraudie poursuit dans cette veine intimiste, mais les batteries ont été rechargées. On retrouve les grandes questions existentielles (du style: peut-on échapper à ce qui nous détermine?), comme celles qui nourrissaient Du soleil pour les gueux et Pas de repos pour les braves, ainsi que les états d'âme, touchant directement à l'homosexualité, comme dans Ce vieux rêve qui bouge (ici la crise de la quarantaine chez un vendeur de tracteurs, un gentil pédé, jusque-là amateur d’hommes murs et qui s'amourache d'une gamine de 16 ans). Le génie du film tient à l’équilibre quasi parfait obtenu par Guiraudie entre polar freudien (Lucian, pas Sigmund) et comédie aux champs, bluette métaphysique et trip sensualiste, ballet foutraque et chasse à l'homme (pour le mettre au pieu!). Du grand art.

5 commentaires:

vladimir a dit…

excellent... mais trouver le film "génial" c'est un peu "suspect", vous seriez pas proche de Guiraudie par hasard? (rires)

'33 a dit…

Sur l'idée du changement de style, du rechargement de batteries, et de la richesse thématique, je suis d'accord. Hélas, pour moi tout cela s'arrête au niveau des intentions, celles-ci n'étant pas relayées par une mise en scène suffisamment puissante (terme que j'emploie un peu par défaut). Il y avait en effet urgence à casser la routine "plan large / vocabulaire merveilleux", mais je ne trouve pas les solutions adoptées ici totalement satisfaisantes (à quelques exceptions près). C'est un peu un enchainement de plans moyens, de vignettes. Par ailleurs, le personnage d'Hafsia Hersi est vraiment problématique : il est mal écrit (ou pas écrit), et on sent bien que Guiraudie ne sait pas quoi en faire, comment la filmer. Toute la partie "fuite des deux amants" est assez ratée. En revanche, dès qu'il en revient à ses vieux homos, c'est formidable, très drôle, très sensuel aussi (quelle dernière scène!).

Buster a dit…

Vladimir > ah non, pas à chaque fois, Guiraudie je le connais pas vraiment (et je ne suis pas homosexuel non plus) (rires)

’33 > justement, le fait que le personnage de Hafsia Herzi ne fonctionne pas est cohérent avec l’esprit du film. D’ailleurs je ne sais pas si la faute en incombe à Guiraudie ou à l’actrice elle-même, mais peu importe, à l’arrivée on a un personnage qui est vraiment le boulet du film, c’est un corps étranger qui n’a pas sa place dans l’univers guiraudien, ça crée une dissonance mais qui me plaît bien. Quant à la mise en scène, ce que vous considérez comme des faiblesses ne m’a pas gêné non plus, au contraire, ça donne au film un petit côté Nouvelle vague, il y a là une vraie liberté...

'33 a dit…

Ca crée plus qu'une dissonance (ça, ça aurait été intéressant), ça crée un trou noir...

Buster a dit…

Trou noir? Ouh là, je comprends que vous ayez des réserves sur le film. Non vraiment pour moi, cela n’a pas été un handicap, c’est noyé dans le mouvement du film, cette espèce d’échappée belle à laquelle aspire Guiraudie, au risque de rater quelques trucs au passage, ça rend son film encore plus émouvant.